Je ne connaissais Miqui que par une céramique représentant « Les Noces de Figaro » que nous avions reçue à notre mariage, en 1973, des magistrat, des greffiers et des employés du Palais de Justice de Louvain, où le père de ma femme était Procureur du Roi depuis 27 ans.
Un dimanche matin d’hiver, Miqui m’a convoqué à son atelier de céramiste d’Agbiermont à Nodebais.
Je m’y suis retrouvé, assis sur un vieux fauteuil défoncé au milieu d’un vrai capharnaüm. Sans préambule, il me dit qu’il m’a appelé pour assurer la défense de son « voleur ». Il m’explique que son ami le peintre Paul Delvaux lui avait offert un magnifique tableau, « Les Inconnues », représentant deux jeunes femmes se faisant face au début d’une allée. Miqui avait placé ce tableau dans son atelier, dont les portes et fenêtres étaient ouvertes à tout vent, au vu et au su de tous.
Les fêtes de la Saint Martin, qu’il a créées en 1965 avec quelques amis et qui perdurent encore aujourd’hui, rassemblent pour un spectacle annuel dans la vieille église romane de Tourinnes-la-Grosse, des acteurs, musiciens et choristes amateurs dont beaucoup sont issus des villages environnants.
Un soir, où il supervisait un spectacle, auquel assistait la Reine Fabiola et pour lequel s’était déplacé tout le village de Nodebais, le tableau a disparu, manifestement volé. La police, sur les dents, l’a recherché dans tout le Brabant wallon, sans succès. C’est alors qu’un détenu de la prison de Saint-Gilles s’est confié au directeur, en espérant sans doute obtenir ainsi une libération plus rapide. Son ex-codétenu lui avait dit, avant sa sortie de prison, qu’il était sur un gros coup dans le Brabant Wallon. Le rapprochement a été vite fait. Cet ex codétenu a été arrêté et la police a retrouvé le tableau de Delvaux roulé sous son lit. Amusé, Miqui se demandait combien de paxons d’héroïne il avait espéré pouvoir se payer avec ça. Il l’a cédé à la Communauté Française, qui l’a confié au Musée L. de Louvain-la-Neuve, et en a mis une reproduction dans son atelier. Il faut dire que Miqui recevait régulièrement chez lui des toxicomanes en postcure auxquels il confiait de menus travaux dans son atelier de céramiste. C’était l’un d’eux. Il n’y a pas vu une trahison mais l’acte fou d’un désespéré en manque d’héroïne. Ce détenu n’arrêtait pas de lui écrire en lui demandant de lui trouver un avocat qui pourrait le sortir de prison. Ses proches lui ont dit de s’adresser à un avocat de Bruxelles spécialisé en droit pénitentiaire.
Je l’ai fait avec plaisir comme, par la suite, pour d’autres de ses protégés. Il venait parfois à mon cabinet avec de jeunes toxicomanes en difficulté, notamment ceux qui avaient « emprunté » sa vieille voiture et provoqué un accident … Il assistait silencieusement à nos entretiens, écoutant avec beaucoup de sérieux certains d’entre eux raconter n’importe quoi. Miqui s’est énormément démené pour ces jeunes toxicomanes, dont plusieurs étaient d’origine marocaine. Il allait le soir voir leurs familles, dans les quartiers pauvres de Bruxelles, et réconforter les mères dont les fils croupissaient en prison, souvent victimes d’un sevrage brusque et excessivement douloureux.
Vers 18 heures, il allait invariablement prendre un minestrone au restaurant « Piccolo Mondo », près de la Place Louise à Bruxelles. En son temps, il avait aidé le patron qui lui en était particulièrement reconnaissant. Miqui lui avait offert une très belle céramique représentant « La Vie et les œuvres d’Antonio Vivaldi » qui trône encore toujours dans la salle principale.
Au détour d’une conversation, il m’a fait remarquer, ennuyé : « Je ne t’ai jamais payé pour tous ces jeunes ! ». Lui signalant que j’étais habitué à travailler « pro deo », il m’a dit qu’il voulait m’offrir une céramique de mon choix. J’ai choisi « La femme adultère » qui illumine ma bibliothèque et se retrouve sur la couverture de mon livre « Credo d’un laïc – Pour une foi libre », ainsi que sur la présentation de ce blog.
Par la suite, il nous en a donné d’autres : ainsi, « La joie parfaite » offerte à ma femme, Fabienne. Pour nos 25 ans de mariage, il nous a donné « La tempête apaisée ». Et, enfin, « Le préau de prison », qu’il est venu accrocher dans mon cabinet d’avocat pénaliste, en l’honneur de notre souci commun du sort des détenus. Sur le mur de son atelier, il avait punaisé un carton avec les numéros de téléphone de son médecin, de la police, des pompiers et le mien …
Il m’a un jour téléphoné assez perturbé par une nouvelle inattendue. Il avait été convoqué par le chef de cabinet du Roi qui lui a annoncé que le Roi Baudouin voulait lui octroyer le titre de baron. Le Roi le connaissait bien. Il lui avait commandé une céramique de son choix pour le séjour en Belgique du Pape Jean-Paul II. Venant régulièrement surveiller l’évolution de l’œuvre, le Roi lui a un jour demandé si cela ne le dérangeait pas. Miqui, sans réfléchir, lui a répondu : « Oh, vous savez, pour moi, le client est Roi » Perplexe, Miqui a fait le tour de ses amis pour savoir si c’était une bonne idée d’accepter, lui qui n’aimait pas les honneurs et qui s’en sentait indigne avec son pantalon de velours, sa vieille veste toute rapiécée et sa sempiternelle écharpe. « Tout le village va se moquer de moi … ! » Lorsqu’il alla dire au chef de cabinet que, tout compte fait, il préférait ne pas accepter, celui-ci lui répondit qu’il ferait de la peine au Roi dont c’était le seul cadeau qu’il pouvait lui offrir.
Il finit par accepter et sa sœur Thérèse Terlinden nous invita à dîner, pour fêter cela, chez elle à Agbiermont. Nous nous sommes ainsi retrouvés, Gabriel Ringlet, Julos Beaucarne, Fabienne et moi, autour de Miqui et de Thérèse. Le Roi Beaudouin est décédé quelques semaines plus tard et Miqui a fait un témoignage bouleversant à ses funérailles.
Il m’invitait parfois à sa table au « Piccolo Mondo ». Un soir, quelques mois avant sa mort, il m’a proposé d’aller dîner « Aux armes de Bruxelles ». Comme je m’étonnais de son choix, il m’a demandé de regarder les tables du milieu et m’a confié que jeune il y venait parfois avec ses parents. J’ai eu le sentiment d’un retour aux sources et d’un pèlerinage.
Miqui était un être profondément religieux, saisi par la personnalité de François d’Assises qu’il vénérait. Jeune, il était entré au séminaire mais ne s’y sentait pas à l’aise. C’est alors que son évêque qui avait appris qu’il faisait de la céramique lui a conseillé de témoigner de sa foi plutôt par son art. Il a laissé un nombre impressionnant de céramiques religieuses dans de très nombreuses cathédrales, basiliques, églises, chapelles, monastères, hôpitaux, collèges. Plusieurs familles amies possèdent également une céramique représentant les « pèlerins d’Emmaus », un homme et une femme s’entretenant avec le Christ, avec leur maison comme arrière-fond. Il a choisi, à partir d’un certain moment, de réaliser des œuvres au caractère plus universel, illustrant la condition humaine, portant de manière plus discrète les valeurs du Christ qui étaient les siennes.
Des photographies de ces très belles céramiques se retrouvent sur mon blog.
L’ asbl Max van der Linden
La famille de Miqui a constitué, le 10 février 2002, une association sans but lucratif. Elle a notamment pour objectifs d’œuvrer à la conservation, à la pérennité et à la promotion de son œuvre.
Vous pouvez la contacter en vous adressant à André Terlinden, président de l’asbl Max van der Linden, chemin des Sœurs 5a, à 1320 Nodebais.
Adresse mail : terlindenandre@gmail.com.
Vous pouvez aussi consulter le site de l’asbl : https://maxvanderlinden.be/ Et y découvrir plusieurs de ses œuvres et les lieux publics où elles peuvent être admirées.
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