À Paris et en Île-de-France, du 28 décembre 2025 au 1er janvier 2026, le pèlerinage de confiance sur la terre, lancé par le frère Roger Schutz en 1978, a réuni près de 15 000 jeunes chrétiens européens, dont 6 000 Français.
C’était la 48e Rencontre européenne de Taizé, la 6e dans la capitale française. Les jeunes ont été accueillis dans quelques 200 communautés paroissiales et de nombreuses familles mobilisées à Paris et en Île-de-France.
Près d’un participant sur dix venait d’Ukraine. Quelques jeunes venaient de zones de conflit ou de pays sous des régimes oppressifs…
Qui est le fondateur de la Communauté de Taizé, le Frère Roger Schutz ?
Roger Schutz-Marsauche, est né le 12 mai 1915 à Provence, petit village de montagne en Suisse romande et mort assassiné le 16 août 2005 à Taizé (en Saône-et-Loire, en Bourgogne).
Cadet de neuf enfants, après une enfance très heureuse, il est atteint d’une tuberculose pulmonaire à l’âge de 16 ans qui l’a immobilisé de longues années et mené proche de la mort.
Il dira de ces années :
« J’ai eu le temps de lire, de méditer et de découvrir l’appel de Dieu : une vocation qui puisse durer toute la vie. Quand la mort pouvait sembler proche, je le pressentais : plus que le corps, c’est d’abord l’intime de soi-même qui a besoin de guérison. Et la guérison du cœur est avant tout dans une humble confiance en Dieu. Ces années de maladie m’ont donné de comprendre que la source du bonheur n’était ni dans les dons prestigieux, ni dans les grandes facilités, mais dans l’humble don de soi pour comprendre les autres avec la bonté du cœur. Peu à peu, j’ai saisi que même d’une enfance ou d’une jeunesse humiliées pouvaient se dégager des forces créatrices » (Choisir d’aimer, Frère Roger de Taizé 1915-2005, Presses de Taizé, 2006, pp. 18-19).
Ces paroles de Roger Schutz ont profondément raisonné en moi et je l’ai toujours ressenti comme un saint, un prophète et un guide vers une autre église, une église universelle, œcuménique où les chrétiens accepteraient enfin de dépasser leurs divisions pour se réconcilier et se pardonner mutuellement dans l’amour et la bonté du cœur.
Cette volonté de réconciliation et d’unité a été le fil rouge de toute la vie de Frère Roger depuis son installation, le 20 août 1940 dans le petit village de Taizé en Bourgogne, à quelques kilomètres de l’ancienne abbaye de Cluny, non loin de la ligne de démarcation entre la France occupée par les allemands et la zone libre sous l’autorité du gouvernement de Vichy. Accueillant des réfugiés et notamment des juifs, qu’il aide à passer en Suisse, et apprenant en 1942, qu’il est découvert, il s’installe dans un petit appartement à Genève avec sa sœur Geneviève. Ils y resteront deux ans et seront rejoints par ceux qui deviendront ses trois premiers frères.
Revenus en 1944 à Taizé, la communauté s’agrandit et, en 1949, les sept premiers frères s’engagent pour toute leur existence dans la vie commune, le célibat et une grande simplicité de vie.
À la fin de la guerre, à sa demande, sa sœur Geneviève, accueille dans le village des enfants ayant perdu leur famille. Ils y recevront également, beaucoup plus tard, des enfants de Bosnie durant la guerre de 1993 à 1997.
Petit-à-petit, des jeunes ont commencé à venir de plus en plus nombreux à Taizé, au point qu’il a fallu au début des années 1960 bâtir des infrastructures pour les recevoir et que de jeunes Allemands y ont construit « l’Église de la Réconciliation ».
Le Pape Jean XXIII, qui avait connu la Communauté lorsqu’il était nonce apostolique à Paris, invita Roger Schutz à participer au Concile Vatican II.
Frère Roger dira de lui : « Jean XXIII demeure l’homme que j’ai peut-être le plus vénéré sur la terre. Je l’ai aimé comme un père » (idem, p. 75).
Après lui, les Papes Paul VI et Jean-Paul II l’ont reçu chaque année en audience privée au Vatican. Il rencontra également le Patriarche orthodoxe Athénagoras.
Avant la destruction du mur de Berlin, avec beaucoup de difficultés, il tint à aller à la rencontre du pasteur Kocab en Tchécoslovaquie envahie par les Russes, de l’évêque luthérien Johannes Hempel de Dresde en Allemagne de l’Est, du Métropolite Nikodim à Leningrad, du Patriarche Pimene de Moscou au Monastère de la Trinité Saint-Serge à Zagorsk.
En 1976, il découvre Mère Teresa à Calcutta en Inde qui lui confia une petite orpheline de cinq mois, gravement malade, que sa sœur Geneviève a adoptée. Une longue amitié les a unis qui les amènera à écrire trois livres ensemble.
Au Pape Jean XXIII qui l’avait reçu au Vatican, il avait dit en montrant les ors des Palais « Quand allez-vous balayer tout cela ? » Le Pape lui répondit simplement : « Patience, patience, je ne peux pas faire tout en même temps ! »
Frère Roger annonce en 1970 un « Concile des jeunes » qui s’ouvre en 1974 et sera bientôt remplacé par un « pèlerinage de confiance sur la terre ». Une rencontre européenne sera organisée chaque année dans une des capitales du continent.
Qu’y cherchent ces milliers de jeunes qui affluent du monde entier ?
Ils viennent trouver un sens à leur vie, un lieu d’écoute confiante et d’échanges, une paix du cœur dans la simplicité et la prière, des forces et du courage pour repartir dans leurs milieux de vie.
La Communauté de Taizé
La Communauté de Taizé est une communauté œcuménique de 80 frères catholiques, protestants et anglicans, qui a essaimé en petites fraternités au milieu des plus pauvres en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Elle ne se raccroche à aucune confession chrétienne mais se revendique du Christ et de l’Évangile dans une recherche de l’unité et de la réconciliation entre tous les chrétiens.
Dans les années 1970, les frères reçoivent une jeunesse révoltée, héritière de Mai 68, impatiente de mettre en pratique le concile Vatican II. Le frère Roger les exhorte à ne pas séparer lutte et contemplation (du nom d’un de ses ouvrages), à une époque où la prière était dévaluée au profit de l’engagement social. « Il demandait aux jeunes de ne pas quitter l’Église, mais de la changer de l’intérieur », se rappelle le frère Sébastien.
Le Frère Roger a été assassiné, à 90 ans, le 16 août 2005, dans l’Église de la Réconciliation à Taizé, alors qu'il participait à la prière commune avec 2.500 jeunes pèlerins présents à Taizé. Il est poignardé mortellement par une déséquilibrée roumaine de trente-six ans, Luminița Solcan, qui s'était introduite au milieu du chœur des Frères.
Le 30 mars 2011, alors qu'elle est hospitalisée à l'asile psychiatrique de La Chartreuse à Dijon, elle est poignardée à son tour de 17 coups de couteau par la femme partageant sa chambre mais survivra.
Comment ne pas penser aux morts aussi brutales de Dietrich Boenhoeffer, d’Etty Hillesum, de Gandhi, de Martin Luther King ou de Mgr. Romero ?
C’est un mystère !
https://www.youtube.com/watch?v=ALlkMv21a7s (00:00:00)
Chant de Taizé :
« Laudate omnes gentes, laudate Dominum » « Louez toutes les nations, louez le Seigneur »
Comme l’écrit l’éditorial du Journal La Croix du 28 décembre 2025 :
« Sans appartenances figées, catholiques, protestants ou orthodoxes, quand ils ne sont pas sans Église ou même sans une expérience de foi, (ces jeunes) se laissent prendre par une expérience universelle de fraternisation et de communion qui se joue des différences ».
Le Frère Matthew, prieur de la communauté de Taizé depuis deux ans, également dans La Croix du 28 décembre 2025, décrit ainsi les participants :
Les jeunes que nous accueillons ont des profils très variés : certains sont déjà engagés en Église, voire dans une démarche vocationnelle ; d’autres viennent par simple curiosité ou sont en recherche spirituelle. Nous voulons garder notre porte largement ouverte.
Je discutais récemment avec un lycéen qui participait au pèlerinage traditionnel de Pentecôte à Chartres avec la messe en latin. Il appréciait Taizé pour le silence et la prière dans toutes les langues. Il y a une grande mobilité chez les jeunes. Ils participent à des sessions proposées par différentes communautés et mouvements, sans s’arrêter aux étiquettes.
Nous sommes attentifs à leurs questions sur la solidarité dans la société, sur la transition écologique, l’identité de genre, les agressions sexuelles, entre autres. Ils sont capables d’une largesse de cœur, d’une générosité et d’ouverture aux jeunes d’autres origines, dont on ne parle pas assez dans les médias.
On sent aussi chez eux une angoisse vis-à-vis de l’avenir. La pandémie de Covid-19 les a souvent marqués car ils ont vécu un isolement relationnel, alors que c’est à cet âge-là que les relations se créent et s’épanouissent. Je sens chez eux le désir de prendre soin de l’autre. Il y a une très grande attention à la liberté personnelle et à celle de l’autre, qui n’est pas toujours facile à gérer. Le moindre geste peut être parfois mal interprété.
Nous sommes très reconnaissants pour la confiance de la part de l’Église catholique mais aussi des Églises protestantes et orthodoxes. Elles voient que les jeunes vivent une expérience forte à Taizé, qui les aide à s’engager là où ils se trouvent.
Nous voulons être au service des Églises. Cette passion de l’unité est au cœur de notre vocation.
Nous ne sommes pas là pour dicter des consignes mais pour offrir un espace de prière et de réflexion, pour que chacun puisse repartir chez lui et poursuive son chemin.
J’aimerais que les jeunes présents cette semaine à Paris repartent avec une question qui les aide à avancer sur leur chemin avec le Christ.
L’important, c’est qu’ils reçoivent quelque chose qui les incite à devenir des pèlerins de paix et d’espérance, là où ils se trouvent, dans leur église locale, dans leurs lieux d’engagements, pour aider les autres à se débarrasser des barrières qui cloisonnent notre société.
Interrogé par La Croix, le 30 décembre 2025, le Frère Andras de Taizé témoigne : « La polarisation, nous devons d’abord la réconcilier en nous »
Certains d’entre nous ressentent chez les jeunes un manque de repères dans beaucoup de domaines, ce qui crée une certaine insécurité, une nouvelle forme de fragilité, une insistance plus forte sur le ressenti. Tout cela a aussi un versant positif : la fragilité de quelque chose qui peut casser lui donne tout à coup de la valeur. Être sensible, c’est aussi une grande valeur. Mais se pose la question de la résilience : tenir et aller jusqu’au bout.
À la question : Une partie des jeunes catholiques, notamment français, sont en attente de rituel. Ce n’est pas vraiment l’image qu’on a de Taizé…
Le frère Andras répond : À mon sens, cela a à voir avec cette perte de repères. Il faut prendre en compte ce besoin. À Taizé, nous n’avons pas de problème avec le rituel. Une personne extérieure qui verrait des jeunes s’agenouiller devant la croix et poser leurs mains ou leur front, comme nous le leur proposons, jugerait que c’est très rituel. Mais le rituel, c’est quelque part secondaire. Ou, plutôt, c’est un moyen. Ce que nous voulons, c’est qu’il soit intériorisé, qu’il porte à une expérience très intime avec Dieu.
Ce n’est pas une question de style ou de sensibilité, mais d’ouverture. On peut être ouvert en étant dans une communauté considérée comme classique, voire traditionnelle. Et on peut être très fermé dans une autre aux idées dites progressistes…
Taizé n’est pas un mouvement. Nous sommes une communauté monastique, un lieu de rencontre où les jeunes peuvent faire une expérience. Mais ensuite, ils sont de retour chez eux.
https://www.youtube.com/watch?v=ALlkMv21a7s (00:19:29)
Chant de Taizé : « Ubi caritas et amor, Deus ibi est »
« Où sont charité et amour, Dieu est présent »
Les chants de Taizé
Laudate Dominum, Ubi caritas … Les chants de Taizé sont immédiatement reconnaissables grâce à leur caractère répétitif.
Le premier groupe de frères qui se forme en 1944 est protestant. Comme il n’existe pas de tradition monastique depuis la Réforme, la communauté s’y réfère en s’appuyant sur la prière du matin (les laudes), celle du milieu du jour, et celle du soir (les vêpres).
Pour les hymnes, les psalmodies et les répons, la communauté fait appel à deux jeunes compositeurs qui vont devenir des figures majeures du renouveau du chant liturgique catholique en France au XXe siècle : le jésuite Joseph Gelineau (1920-2008) et Jacques Berthier (1923-1994).
« Ils ont cherché à ce que le rythme soit adapté au texte, comme dans un poème »,
explique le frère Claudio, responsable de la liturgie à Taizé.
Après le concile Vatican II (1962-1965), les jeunes sont de plus en plus nombreux à venir de pays non francophones. Ils ont du mal à suivre les offices.
Au début des années 1970, les frères ouvrent un temps, après l’office, pour que chaque groupe linguistique puisse proposer des chants dans leur langue.
Pour rendre les chants plus accessibles, les frères adoptent la forme du canon, créant ainsi une mélodie harmonieuse.
La langue adoptée est le latin, car elle peut être chantée par tous, et la phrase du canon compte seulement huit mesures, « ce qui rend les paroles facilement mémorisables ».
Et pour rendre les chants encore plus abordables, les frères décident de limiter les paroles à quelques mots, qu’on peut répéter sur différentes harmonies.
Le répertoire de Taizé compte plus de 160 chants dans une trentaine de langues.
Vers la fin des années 1970, frère Roger souhaite que les chants répétitifs soient intégrés aux prières quotidiennes de la communauté, ce qui perdure jusqu’à aujourd’hui.
« Ce qui marque le plus les jeunes qui viennent à Taizé, souligne frère Claudio, c’est le chant et le silence, grâce auxquels ils découvrent qu’ils sont capables de prier et de méditer la Parole de Dieu.
La lettre de Taizé
La « Lettre de Taizé » est un document annuel rédigé par le prieur de la Communauté de Taizé, destiné à guider la réflexion et la prière des jeunes et des chrétiens du monde entier.
Centrée sur des thèmes comme la réconciliation, la joie, la confiance et la paix, elle propose des pistes pour vivre l'Évangile au quotidien, s'appuyant souvent sur des méditations bibliques.
Elles peuvent être consultées sur le site de la Communauté
Quelques paroles de Roger Schutz :
- « La sainteté n'est pas de voir Dieu, mais d'y croire »
- « Plus on vit une prière toute simple et toute humble, plus on est conduit à aimer et à l'exprimer par sa vie »
- « On pense ne pas savoir prier. C'est dans le fond sans importance, car Dieu entend nos soupirs, connaît nos silences »
- « Le simple désir de Dieu est déjà prière »