Je fréquente régulièrement les prisons depuis 1972, successivement comme délégué bénévole à la protection de la jeunesse, comme avocat au barreau de Bruxelles, spécialiste en droit pénal et en droits de l’homme, comme aumônier à la prison de Mons et aujourd’hui comme visiteur à la prison de Saint-Gilles.
Je suis aussi membre depuis 1976 de la Commission prison de la Ligue des droits humains et j’en ai été le président durant à peu près trente ans entre 1983 et 2013.
C’est dire à quel point la prison a pris une place essentielle dans ma vie.
Qu’est-ce que la prison ?
C’est un lieu de « privation de la liberté », un lieu d’ « enfermement » ou de « détention ».
- Soit un « maison d’arrêt » pour les détenus en détention préventive, dans l’attente de leur jugement définitif et qui sont encore présumés innocents.
- Soit une « maison de peine » pour les détenus définitivement condamnés.
- Soit , encore, un « établissement de défense sociale » ou un « centre de psychiatrie légale » pour les auteurs d’un crime ou d’un délit, déclarés irresponsables et qui font l’objet d’une mesure d’internement.
Histoire de la prison
Jusqu’au Moyen Âge, le domaine carcéral, est longtemps resté héritier du droit romain, qui conçoit l’emprisonnement comme une détention préventive, et non comme une peine.
Didier Lett, professeur d’histoire médiévale souligne qu’ « à partir du XIIIe siècle, l’institution carcérale évolue, et la prison devient un lieu de châtiment à part entière : les prisonniers y purgent leur peine dans des conditions de vie très variées. À la fin du Moyen Âge, la prison devient alors un symbole et un instrument du pouvoir de l’État, de l’Église et des communes, et la durée de détention s’allonge »
Avant 1789, les prisons sont destinées à accueillir les prisonniers en attente ou d’un jugement ou de l’exécution d’une peine criminelle, ainsi que les « dettiers » (prisonniers pour dettes, tant ceux en matière pénale que civile), elles se referment aussi sur les mineurs délinquants, les prostituées, les mendiants, les vagabonds et les condamnés.
En 1789, la « Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen » proclame que « nul homme ne peut être accusé, arrêté ou détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrites ». Dès 1980, la Cour européenne des droits de l’homme a rappelé que « les droits de l'homme ne s'arrêtent pas à la porte des prisons ».
Fiodor Dostoïevski écrivait déjà : « Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d'une nation qu'en visitant ses prisons. »
La surpopulation carcérale
Aujourd’hui vivement dénoncée, le phénomène est ancien, avance Gilles Chantraine, sociologue des prisons, directeur de recherche au CNRS :
Selon lui, la première cause de la surpopulation est à trouver du côté de l’inflation carcérale. « C’est à partir du milieu des années 1970 qu’elle débute de manière significative et ininterrompue jusqu’à aujourd’hui, développe-t-il. En France, On dénombre 25 000 détenus en 1975, 50 000 en 1995 et désormais plus de 80 000. » « L’inflation carcérale va s’accroître à partir des années 2000 » « Cela résulte d’un double mouvement. D’une part, le choix d’enfermer plus massivement les petits délinquants, qui a entraîné une augmentation des flux d’entrée en prison. D’autre part, l’allongement des peines pour certaines catégories d’infraction qui a eu pour effet de laisser plus longtemps les détenus en prison. »
Situation en Belgique
Le nombre de détenus contraints de dormir à même le sol dans les prisons belges frôle désormais la barre des 500, un record jamais atteint selon la porte-parole de l’administration pénitentiaire.
Malgré l’action de protestation menée le 2 octobre 2025 dans l’ensemble du pays, la population carcérale continue d’augmenter, passant de 13.173 à 13.400 prisonniers, dont 499 dorment sur un matelas au sol.
Les syndicats et directions pénitentiaires dénoncent des conditions devenues inhumaines et un risque croissant pour le personnel.
Dans une interview, publiée le 26 avril 2025 dans le Journal Le Soir, la ministre de la justice Annelies Verlinden déclare qu’elle n’est pas magicienne : « On ne peut pas faire de la magie avec la capacité carcérale. »
« Il faut une solution urgente. C’est pourquoi je plaide pour un recours plus large aux peines alternatives, surtout pour les délits sans danger grave pour la société Notre taux de détention est déjà élevé par rapport à d’autres pays européens, et la surpopulation est structurelle : nous avons environ 11.000 places, mais près de 13.000 détenus, sans compter les 4.000 condamnés à des peines de moins de trois ans qui attendent encore leur incarcération.
Il est crucial de réserver les places disponibles aux profils les plus dangereux. Si on remplit les prisons avec toutes les courtes peines, on n’aura plus la place pour les autres.
Aujourd’hui, nos prisons favorisent la récidive ; entasser toujours plus de monde n’est pas une garantie de sécurité, c’est même l’inverse. »
Selon la note en possession du Soir, le cabinet prévoit de consacrer la majeure partie du budget – 41,3 millions d’euros sur 50 – à la création rapide et structurelle de nouvelles places carcérales.
Dans un premier temps, d’ici à 2027, le ministère de la Justice prévoit, dans sa note, d’augmenter la capacité des prisons belges de 1.142 places.
Parallèlement, la Justice examine le recours à des unités modulaires préfabriquées à installer sur des sites existants ou sur des terrains appartenant à la Régie des bâtiments.
Pourtant, pour Vincent Spronck, directeur de la prison de Saint-Gilles à Bruxelles, le fait d’ouvrir de nouvelles places en prison ne résoudra rien :« On l’a démontré depuis longtemps, ouvrir de nouvelles places en prison ne sert à rien pour lutter contre la surpopulation carcérale parce que plus il y a des places en prisons plus on les remplit. En plus de cela, on fait penser qu’il y a de la place et donc on incarcère plus massivement ».
Olivia Nederlandt, professeur de droit pénal à l’UCL, conteste plus largement l’idée même de construire de nouvelles prisons. « Les analyses des organes indépendants montrent une corrélation claire : à chaque nouvelle prison, la population carcérale augmente. »
Elle affirme même que « ce n’est pas la criminalité qui dicte l’incarcération, mais des facteurs comme les crises économiques. » Et d’ajouter : « On punit toujours plus, mais on ne s’attaque pas à la misère sociale en amont. »
Le projet des maisons de détention repose précisément sur cette idée : multiplier les petits établissements pour mieux adapter les profils.
Dans les grandes prisons, « Les détenus âgés, par exemple, ont du mal à cohabiter avec des plus jeunes. Ceux qui attendent leur procès sont souvent très stressés, ce qui influence aussi l’ambiance dans les sections où purgent des personnes condamnées à de longues peines. Tous ces profils ne nécessitent ni le même niveau de sécurité, ni le même régime. »
Le « tout carcéral »
Il existe en Belgique comme en France une volonté d’afficher une politique répressive : c’est « le tout carcéral » qui aggrave la récidive en désocialisant les petits délinquants et en les éloignant de toute possibilité de réinsertion.
Les détentions préventives servent de plus en plus de peines effectives et immédiates, sans devoir attendre un jugement jugé trop lointain…
Les peines carcérales sont de plus en plus lourdes et les libérations conditionnelles de plus en plus rares.
En comparaison, nos voisins allemands recourent davantage aux jours-amende (amende déterminée en fonction de la situation financière et multipliée par un nombre de jours fixé par le tribunal) et incarcèrent moins ;
De leur côté, les Pays-Bas ont mis l’accent sur le travail d’intérêt général, avec une réelle volonté politique qui a permis de vider les prisons. Aux Pays-Bas, le nombre de détenus est passé de 20 463 en 2006 à 9 315 en 2018, soit une diminution de plus de 50 % en 12 ans.
Les politiques belges et françaises se révèlent pourtant contre-productives si l’on considère les taux de récidive, avec près de 59 % des personnes passées par la prison qui se trouvent à nouveau condamnées dans les cinq ans suivants.
Il existe pourtant des alternatives aux petites peines de prison : le « sursis probatoire », « les peines de confiscation », les « jours-amende » la « peine de travail », les « assignations à résidence », le « port d’un bracelet électronique »
https://www.youtube.com/watch?v=upiDdZmFfQY
Le Clavier bien tempéré I - J.S. Bach (Pierre Hantai)
En 1714, Jean-Sébastien Bach, organiste à la cour de Weimar, vient d’être nommée premier violon. Il aspire cependant à un poste plus prestigieux : celui de Kapellmeister, l’équivalent du chef d’orchestre dédié à une chapelle. Sans en toucher un mot au duc, il accepte un poste de Kapellmeister à la cour de Köthen.
C’est ainsi que les ennuis commencent : pour prendre ses nouvelles fonctions, Bach doit demander un congé au duc de Saxe-Weimar – qui, dans les faits, était toujours son « employeur » – afin d’être libéré de ses obligations. Cette demande tombe toutefois dans l’oreille d’un sourd.
En effet, en novembre 1717, les autorités viennent frapper à la porte du compositeur. Le voici mis aux arrêts. On peut lire dans les archives de la ville de Weimar.:
« Le 6 novembre, Bach, jusqu’alors maître de concerts et organiste de la cour, a été, en raison de son attitude entêtée et du congé qu’il sollicite avec obstination, arrêté en la salle de justice ; le 2 décembre, le secrétaire de la cour lui a enfin notifié son congé, après lui avoir signifié sa disgrâce, et Bach a été libéré de ses arrêts » peut-on lire
Pour l’universitaire et ancien directeur des Archives de Bach de Leipzig, Christoph Wolff, ce serait derrière les barreaux que Bach aurait trouvé « l’impulsion » nécessaire pour entamer la composition de l’une de ses œuvres phares : Le Clavier bien tempéré. Chef-d’œuvre dont il achèvera le premier livre en 1722.
La prison pour les Chrétiens
Les paroles fortes du Christ dans l’Évangile de Matthieu (25 ; 36 et 40) :
« J’étais en prison et vous êtes venus à moi … Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! »
Et l’appel de Saint Paul dans sa lettre aux Hébreux (13 ; 3) : « Souvenez-vous de ceux qui sont en prison, comme si vous étiez prisonniers avec eux. »
Les criminels au temps de Jésus Christ étaient détenus dans les prisons des Romains, du Roi Hérode ou celles des condamnés par le Sanhédrin.
Barabbas, condamné pour un meurtre commis lors d'une sédition, est mentionné dans les quatre Évangiles comme le prisonnier que Ponce Pilate offrit à la foule de relâcher à la place de Jésus.
Le bon et le mauvais larron, qui entouraient Jésus, avaient été condamnés pour des crimes de brigandage par les autorités romaines.
Les détenus pour leur foi sont nombreux dans le Nouveau Testament : Jean-Baptiste avant sa décapitation, Jésus lui-même, avant sa crucifixion, Pierre à deux reprises (Actes 4 ;3 et 5 ; 12), et Paul a même écrit plusieurs lettres alors qu’il était incarcéré ( lettres aux Ephésiens, Colossiens, Philippiens, sa IIème lettre à Timothée, et sa lettre à Philémon) et aussi a pris la défense d’un prisonnier devenu chrétien, Onésime (dans sa lettre à Philémon).
Dans le Journal La Croix du 3 décembre 2021, Frère Benoît Dubigeon, franciscain, aumônier de détenus à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, raconte :
« Après avoir écouté pendant quarante-cinq minutes un détenu, je lui propose de lire le psaume 87 (16-19) : « Malheureux, frappé à mort depuis l’enfance, je n’en peux plus d’endurer tes fléaux ; sur moi, ont déferlé tes orages : tes effrois m’ont réduit au silence. Ils me cernent comme l’eau tout le jour, ensemble ils se referment sur moi. Tu éloignes de moi amis et familiers ; ma compagne, c’est la ténèbre ».
Cet homme le lit puis il me dit : « Ça, c’est moi. » À la fin de notre rencontre, je lui ai dit : « Vous pouvez continuer de vous taper la tête contre le mur, mais il ne vous répondra jamais. Tapez-vous la tête contre Dieu. Dites-lui toute votre colère, toute la souffrance de votre vie, et Dieu vous répondra, peut-être à travers ma visite ou à travers un codétenu qui vous donnera une cigarette ».
https://www.youtube.com/watch?v=s7bL1Hyiaig
Miguel Angel Estrella - Bach Partita No.2 in C minor BWV826 PART 1
À l’été 1982, la télévision française diffuse un film documentaire sur Ludwig van Beethoven dans lequel le pianiste argentin Miguel Angel Estrella, libéré en février 1980 par la dictature uruguayenne après deux ans d'emprisonnement, rapporte d'un ton calme :
« Je racontais très souvent à mes compagnons (en prison) : « vous savez, les hommes de lettres de l’époque de Beethoven demandaient à Beethoven d’écrire toute la musique possible, parce qu'on ne pouvait pas mettre en prison les notes, on [ne] pouvait pas mettre en prison la musique ».
Avec l'enlisement de la situation judiciaire d'Estrella en Uruguay, les mentions de son cas se font toutefois plus rares. Seule la sortie de La musique en prison en mai 1979, dont la pochette reproduit l'image des mains menottées d'un pianiste, permet à nouveau de mobiliser l'opinion publique.
Sur la chaîne télévisée TF1, Roger Gicquel présente le disque au journal de 20 heures : « En achetant ce disque, on soutient un artiste privé de sa liberté et de son instrument… Ce qui revient au même ! »
Sur la station de radio Europe 1, Éric Lippman fait de la Partita no 2 de Bach interprétée par Estrella le nouvel indicatif de son émission « Concerto pour transistor », diffusée le dimanche midi, qu'il accompagne, chaque semaine, d'un message de soutien pour le pianiste argentin.
Cri d’alerte des évêques en France
En France on dénombrerait près de 5 300 détenus dormant sur des matelas par terre, contre 800 il y a quatre ans. Le symbole d’une surpopulation carcérale galopante qui sature les établissements pénitentiaires.
Au 1er avril 2025, environ 21 800 personnes étaient en détention provisoire (prévenues) dans l’attente de leur jugement définitif, et donc encore présumés innocents. sur un total de 81 600 détenus, soit environ un quart de la population carcérale.
En France toujours, pour 62 570 places en prison, le nombre de prisonniers a continué d'augmenter, atteignant un nouveau record avec 84 862 détenus au 1er octobre 2025.
Alors que la surpopulation carcérale atteint un seuil historique, le cardinal Aveline, cardinal archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France, et Mgr Brunin, évêque référent de l’aumônerie catholique des prisons, ancien prêtre ouvrier et ferme opposant à « La Manif pour tous », rappellent tous deux, dans une très belle lettre, datée du 2 décembre 2025, que la prison, particulièrement coûteuse, génère davantage de récidive que de sécurité.
« Cette année 2025 est une année jubilaire. Cette tradition s’origine dans un appel ancien qui vient de la parole de Dieu, où à intervalle régulier on annonçait une année de clémence et de libération pour le peuple.
Jésus-Christ lui-même l’a reprise en inaugurant sa vie publique : « Le Seigneur m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs la délivrance, aux prisonniers leur libération… » (Is 61,1). « L’espérance ne déçoit pas ! »
Le pape François a voulu que la célébration de cette année jubilaire invite toutes celles et ceux qui sont éprouvés à demeurer dans l’espérance.
Celles et ceux qui sont en prison en font partie et le 14 décembre a été retenu pour célébrer le Jubilé en détention.
Aujourd’hui, la surpopulation carcérale atteint un seuil historique en France. Elle contribue à une prise en charge dégradée – sentiment d’humiliation, augmentation de la violence et de l’oisiveté, perte du sens du travail pour les agents pénitentiaires. Elle empêche que les personnes détenues ressortent « meilleures » qu’au moment de leur incarcération et génère ainsi plus de récidive que de sécurité.
Pour la société, la prison est la sanction la plus coûteuse, non seulement financièrement mais en termes de récidive. Toute mesure qui vise à augmenter la population carcérale va à l’encontre de la sécurité de nos concitoyens.
Si la justice doit légitimement sanctionner les crimes et délits, la loi pose le principe d’une peine qui vise à prévenir leur réitération et à réinsérer leurs auteurs. N’appréhender la sanction que comme châtiment qui doit faire mal, réduirait la peine à déshumaniser au lieu de relever.
Choisir de restaurer dans leur humanité ceux qui ont failli en les aidant à assumer leur responsabilité et à envisager un nouvel avenir, c’est l’intérêt de toute la société, à commencer par les victimes.
Des prisons qui débordent sont des prisons qui détruisent, où l’on n’enferme pas seulement les personnes condamnées derrière des murs mais dans une déchéance désespérée, comme s’il n’y avait plus rien à attendre d’elles.
(…) Le cardinal Aveline, et Mgr Brunin concluent ainsi leur lettre :
Devant ce constat alarmant et inquiétant, nous souhaitons interpeller les responsables politiques et les juges de notre pays afin que nous nous engagions délibérément sur des voies nouvelles pour exercer la justice et condamner ceux qui commettent des infractions ou même des crimes. Le « tout carcéral » est une impasse. Il existe d’autres manières de sanctionner en respectant vraiment la dignité des personnes tout en permettant un changement de comportement.
Nous appelons non seulement les catholiques, mais aussi toutes les femmes et les hommes de bonne volonté, à ne pas renoncer à la perspective d’une fraternité inclusive qui est au fondement de notre société, à résister à la méfiance, au rejet de l’autre. Désespérer de l’autre conduit à un monde infernal fait d’exclusion et de violence toujours plus grande, à une société de plus en plus fracturée. »
Les dénonciations des évêques français pourraient être reprises mot pour mot en Belgique où la situation est aussi catastrophique, inhumaine et dégradante.
