Maître Anne Krywin nous a quittés le dimanche 4 février 2007. Une voix s’est éteinte. Une très grande dame s’en est allée. Elle aurait immédiatement récusé ces formules en se moquant d’une emphase qui convenait si peu à sa petite taille et à son naturel. Avocate pénaliste, habituée des cours d’assises et des plus grands procès, courtisée par les médias, décrite comme un ténor du barreau, elle séduisait par sa simplicité. Sa voix était chaleureuse, à la fois tout en douceur, parfois imperceptible, au point de la perdre, et impressionnante par l’autorité morale qui s’en dégageait. Elle ne plaidait pas, elle parlait, pensait tout haut, se mettait parfois en colère, invitait chacun à réfléchir avec elle et chuchotait à certains moments d’un air pensif dans un silence absolu. Elle ne se tenait pas à la barre, toujours trop haute pour elle, mais au milieu de l’allée centrale, allant et venant dans une salle d’audience suspendue à ses lèvres. Les juges pouvaient ne pas la suivre, marquer leurs désaccords, mais toujours, ils l’écoutaient comme surpris par la sincérité d’une éloquence qui se livre sans apprêt.
Anne Krywin aimait ses clients, elle les défendait comme une mère protège ses enfants, avec passion, avec cette humanité que seuls peuvent avoir ceux qui ont été capables d’affronter leurs propres fragilités et de les assumer. Elle pouvait manifester de la tendresse, ainsi pour cet accusé suicidaire qui n’arrêtait pas d’interrompre sa plaidoirie devant la Cour d’assises et qu’elle ramenait gentiment au calme avec des gestes de compassion et d’impuissance. Elle ne jugeait pas ou, plutôt, elle prenait toujours le parti de l’accusé, acculé dans son box, de celui qui a tort et se défend mal. Pour elle, tout être, aussi monstrueux puisse-il paraître, devait avoir un défenseur, un rempart, le dernier peut-être, contre l’injustice et l’arbitraire. D’une honnêteté et d’une loyauté à toute épreuve, elle ne cherchait jamais l’incident mais refusait foncièrement toute compromission. S’il y avait une chose qu’elle ne pouvait pas supporter, c’était le manque de respect et parfois même le hautain mépris affiché par certains pour les prévenus ou les accusés les plus démunis. Cela la mettait hors d’elle. A ces moments-là, elle s’identifiait à son client, souffrait avec lui et apportait à ce désespéré cette ultime consolation de lui témoigner qu’il n’était pas seul, qu’elle, au moins, l’avait entendu et compris. Elle en revenait en colère ou aphone, vidée, éprouvée nerveusement mais prête à repartir le lendemain à la première injustice.
À ceux qui lui disaient de prendre du recul, de ne pas s’investir autant, de ne pas se ronger d’inquiétudes devant la justice des hommes, elle répondait par un sourire, par un hochement de tête, celui qu’elle avait face aux êtres qui ne savent pas de quoi ils parlent ou devant ceux, trop nombreux, qui ne sont préoccupés que par leurs propres soucis.
Un accusé, tout comme une victime, était pour elle avant tout un homme ou une femme qui souffre et qu’il faut écouter même s’il est insupportable ou franchement odieux. À une stagiaire qui revenait d’une visite à la prison et se plaignait des jérémiades d’un détenu, elle répondait simplement : « Oui, mais que t’a-t-il dit ? » Ses capacités d’écoute et de lecture d’un dossier, au cœur du silence ou entre les lignes, étaient pour elle primordiales, les premiers pas vers la compréhension de l’indicible. Ce qu’elle avait entendu, compris et traduit devenait sa plaidoirie, celle qu’elle construisait en mettant des mots à la place de l’inaudible, en faisant comprendre l’incompréhensible. Elle restituait une atmosphère, un climat, elle ressuscitait un moment perdu, celui des faits, redonnait vie au vécu de l’accusé et se mettait dans sa peau le temps d’un procès. Elle se méfiait par-dessus tout des impressions. La recherche de la vérité ne pouvait se faire à partir d’intuitions, de sentiments ou même d’aveux, mais ne devait partir que des éléments objectifs du dossier. Où sont les preuves de la culpabilité ? Où trouvez-vous des indices, des charges, des présomptions, des débuts de preuve et votre intime conviction ? Méfiez-vous de ce que vous ressentez ! Il n’y a pas coupable plus idéal qu’un innocent ! Il ne fallait pas lui demander si elle croyait son client, si elle le voyait innocent ou coupable. Se poser la question était sans intérêt et risquait d’amener à commettre des erreurs. Seul le dossier comptait. En cela, elle donnait une leçon à ceux qu’exaspèrent les aveux rétractés ou les dénégations des prévenus face à une apparente évidence. Combien d’aveux n’ont-ils pas été formulés par des innocents qui ont voulu couvrir de vrais criminels ou qui, n’en pouvant plus, à bout de force et laminés par des interrogatoires interminables, étaient prêts à dire n’importe quoi ? Rejoignant Voltaire, elle pouvait dire : « Il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent ! »
Anne Krywin a ainsi formé des générations de stagiaires qui l’ont vénérée et pour qui elle était à la fois un maître à penser et le « patron », comme ils l’appelaient affectueusement. Ils formaient autour d’elle un cercle d’amitié, de solidarité et de lutte contre toutes les formes d’injustice. Avec ses associés, ses collaborateurs et les avocats qui se sont rangés à ses côtés, elle a participé à tous les combats, s’est engagée au sein du Collectif des Avocats qui deviendra plus tard le Syndicat des Avocats pour la Démocratie, à l’Association belge des juristes démocrates, à la Ligue des droits de l’Homme. Elle fut aux côtés des femmes victimes d’abus sexuels, des femmes battues, de celles qui ont été poursuivies pour avortement, des immigrés expulsés et de tant d’autres victimes d’injustices. Ces dernières années, elle s’était fort investie dans la Ligue Anti-Prohibitionniste, organisation qui milite en faveur de la légalisation des drogues comme seule réponse au marché noir non contrôlé responsable d’une hausse inquiétante de la délinquance et de la criminalité.
Ses amis l’appelaient « Spip » du nom de son totem, le petit écureuil de Spirou et Fantasio, ce petit animal drôle et persifleur qui nous regarde toujours avec l’air de se demander si nous sommes bien conscients de ce qui se passe. Pour chacun, elle avait une attention extraordinaire, une profonde gentillesse, un mot d’encouragement, un geste d’affection et par-dessus tout une présence.
Elle aimait rire et faire rire, avec cet humour décalé et ces traits acerbes derrière lesquels elle cachait son extrême sensibilité. S’il est convenu de dire que nul n’est irremplaçable, elle a radicalement démenti cette sentence désabusée avec la force d’une personnalité à la fois fascinante et secrète que n’oublieront jamais ceux et celles qui la pleurent aujourd’hui, qui se sentent orphelins, mais savent la chance qu’ils ont eue de la côtoyer ou le bonheur de compter parmi ses amis. Elle laisse un vide immense, elle nous manquera à tout jamais. Quelquefois, il nous arrivera de croire un instant l’apercevoir au détour d’une colonne du palais de justice, au fond de la salle des pas perdus, petite silhouette s’échappant comme par mégarde dans un sourire complice.
Relisant cet éloge qui a été publié dans le Journal des Tribunaux, avec un croquis d’elle fait par ma femme, de nombreux souvenirs remontent à la surface. Nous avions le même patron de stage, Me Guy Delfosse. Et nous avons très souvent plaidé ensemble, notamment devant la Cour d’assises de Bruxelles. D’origine juive mais athée, elle ne croyait qu’en l’Homme. Elle me présentait partout comme « son ami chrétien ». Lors d’une audience particulièrement tendue à la Cour d’assises, elle s’est subitement penchée vers moi et ma dit tout doucement : « Tu devrais un jour me parler de Thérèse d’Avila ! ». Je lui ai offert la bande dessinée iconoclaste de Claire Bretécher. Mon fils cadet étant entré au barreau et cherchant un maître de stage, elle m’a proposé de le prendre comme stagiaire, me disant qu’il devait sans doute ressembler à son père et à sa mère. Malheureusement, elle est décédée quelques mois plus tard, d’un cancer foudroyant.
Réginald de Béco