Ouvrage collectif,
I. Berten (dominicain), L. Cassiers (psychiatre), R. de Béco (avocat), F.Goetghebeur, A. Guigui (Grand Rabbin de Bruxelles), R. Henckes, Th. Henckes-Ronsse, Fr. Houtart (théologien catholique), Fr. Humblet-Vieujant, Lama Karta (moine boudhiste), M. Lafon-Hollander, P. Lebeau, R. Petrella (professeur à l'U.C.L.), M.-G. Pincetti (professeur à l'Institut Cardijn), A.-M.Reijnen, J. A. Serrano (psychiatre), M. Verhulst, J.-E. Voisin (Père Abbé de l'abbaye de Rochefort),
Editions Racine / Fidélité, Bruxelles – Namur, 2001, pp. 169-178.
Le loup de Gubbio était un monstre. Les Fioretti de Saint François racontent qu'"apparut dans la campagne environnante, un très grand loup, terrible et féroce, qui dévorait non seulement les animaux mais aussi les hommes, en sorte que tous les habitants vivaient en grande peur, car il approchait souvent de la ville"1. Nous dirions qu'il était l'"ennemi public n° 1" de la population apeurée de cette petite ville d'Italie, "au point que personne n'osait plus sortir des murs".
A l'aube de notre vingtième siècle, dans nos pays riches et à la technologie avancée, les bêtes féroces ne font plus peur. Facilement repérables, elles peuvent sans trop de difficultés être maîtrisées s'il leur arrivait, par malheur, de s'échapper des cages du zoo et de la ménagerie du cirque où elles sont le plus souvent enfermées.
Mais il est des monstres qui font autrement plus peur. Ceux qui nous terrorisent aujourd'hui, ce sont ces êtres extrêmement dangereux, qui se cachent derrière la face de l'homme ordinaire, que nous côtoyons sans le savoir et qui agissent dans l'ombre, de manière sournoise et imprévisible.
Ce sont ces forcenés qui agressent ou tuent aveuglément sans raison apparente, ces tueurs fous, ces "serial killers", d'une cruauté inouïe et quasi bestiale, qui apparaissent un peu partout dans le monde. Ce sont, encore, ces pervers sexuels, violeurs en série ou pédophiles invétérés, qui s'attaquent aux plus faibles et à nos enfants. Tous ces êtres malfaisants à l'encontre desquels la population, dans son immense majorité, réclame à cor et à cri le rétablissement de la peine de mort.
Ce sont là nos ennemis, ceux que l'on veut retrancher de la communauté des hommes. Ceux dont on décide qu'il ne peut être question de leur pardonner ou même d'essayer de chercher à les comprendre et de tenter de les réinsérer dans la société après l'exécution de leur peine.
C'est le rebut de l'humanité. On vous dira que ce ne sont pas des hommes mais des êtres dangereux qu'il faut faire disparaître au plus tôt dans le souci louable de protéger la société. Les tuer, c'est, diront certains, faire preuve de légitime défense.
Ce discours, dans certains pays comme les Etats-Unis d'Amérique, devient même un argument électoral important. Un gouverneur, comme le candidat républicain à l'investiture présidentielle, George W. Bush Junior, se déclare ouvertement comme un fervent partisan du maintien de la peine de mort, au point de se faire traiter de "Bush le boucher" par l'ancien Garde des Sceaux français et ancien président de la Cour constitutionnelle, Robert Badinter, dans un article virulent dénonçant le fait que 134 condamnés à mort ont été exécutés au Texas depuis qu'il en est devenu le gouverneur en janvier 19952. Et cela, dans un pays qui a innocenté et libéré 85 condamnés à mort, prêts à être exécutés, depuis 1973, grâce notamment aux récentes techniques de comparaisons d'empreintes génétiques par des tests d'ADN3.
Et pourtant, alors que les pays membres du Conseil de l'Europe se sont résolument tournés vers une abolition définitive de la peine de mort en ratifiant le VIème protocole additionnel à la Convention européenne des droits de l'homme, ce même discours est encore tenu chez nous par ses partisans inconditionnels, qui espèrent bien la rétablir bientôt. Il est paradoxal et regrettable qu'il le soit également au sein de l'Eglise catholique de Rome, où il a été repris dans le Catéchisme officiel, même si le Pape Jean-Paul II a tenu à préciser dans la Lettre Encyclique "Evangelium Vitae" du 25 mars 1995, à laquelle le Catéchisme fait directement référence, que "la mesure et la qualité de la peine doivent être attentivement évaluées et déterminées; elles ne doivent pas conduire à la mesure extrême de la suppression du coupable, si ce n'est en cas de nécessité absolue, lorsque la défense de la société ne peut être possible autrement. Aujourd'hui, cependant, à la suite d'une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale, ces cas sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants."4
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1 Les Fioretti de Saint François, Editions du Seuil, Livre de Vie, p. 63.
2 BADINTER Robert, Le Nouvel Observateur, 29 juin-5 juillet 2000, p.51.
3 Le Nouvel Observateur, 17-23 février 2000, p. 92.
4 Lettre Encyclique "Evangelium Vitae" du 25 mars 1995 (n° 56 § 2).
Ne nous trompons pas de cible ! Notre ennemi, ce n'est pas l'homme, le criminel, mais ce qui le pousse à commettre des actes monstrueux, proprement inhumains. Ne confondons pas l'homme et le mal qui l'habite. Ne réduisons pas l'homme à ses actes. "Toi, je t'aime; tes actes, je les hais" disait Saint-Augustin.
Car le véritable ennemi c'est bien lui, le mal. Celui qui habite ces êtres, les domine, les pousse à commettre leurs crimes et dont ils ne veulent ou ne peuvent se délivrer. C'est contre lui qu'il faut se battre de toutes nos forces, sans relâche et sans la moindre compromission.
Débusquer le mal dans l'homme et l'en extirper en l'aidant à guérir de ses faiblesses et de ses angoisses, de celles qui le poussent plus ou moins consciemment aux pires extrémités. C'est là, à la fois, haïr le mal et aimer celui qui en est prisonnier en l'aidant à s'en délivrer.
Le Christ délivrait les démoniaques. Ses miracles, à première vue quelque peu anecdotiques et merveilleux, sont, en fait, pleins de symbolismes et nous renvoient à leurs réelles significations. A sa suite, nous avons à délivrer l'homme de ses démons, le criminel de son mal. Nous n'avons pas à le condamner mais notre devoir est de l'aider à guérir.
En faisant cela, en luttant de toutes nos forces contre notre véritable ennemi, le mal, nous venons au secours tant des agresseurs, qui en sont possédés, que de leurs victimes, qui en ont peur et confondent l'homme et ses démons.
Il m'arrive souvent d'entendre des connaissances s'insurger de ce que j'accepte de défendre des hommes indéfendables à leurs yeux et me dire qu'il faut savoir choisir son camp, être du côté des victimes ou des agresseurs. Ils me font même clairement comprendre qu'à choisir, seules les victimes valent la peine d'être défendues. A cela je réponds, à chaque fois fermement, que je suis du côté de celui qui souffre, quel qu'il soit, et que la souffrance se trouve toujours dans les deux "camps". C'est ce qui me permet d'être tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Il n'est ni paradoxal, ni incompatible de défendre un jour un assassin et le lendemain la famille d'un enfant violé et tué. A chaque fois, l'ennemi est le même : c'est le mal qui a poussé cet homme à commettre l'irréparable et c'est le même mal qui a frappé cette victime innocente et toute sa famille. Je n'ai ainsi jamais l'impression de "changer de camp" mais la certitude de devoir toujours lutter contre le même ennemi, dans un combat incessant, perpétuellement recommencé et sur un terrain parsemé d'échecs.
Au sein de la communauté chrétienne, également, se dessine un courant de plus en plus actif qui interpelle les autorités de l'Eglise en les invitant à moins se préoccuper des prisonniers, responsables de leur sort, et de plus s'attacher à la protection et à la défense des victimes innocentes.
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Comment, en effet, rester insensible ou sans réaction devant le drame des familles endeuillées par ces assassinats en série, comment ne pas se rendre compte des traumatismes et des séquelles irréparables des victimes d'agresseurs sexuels, violeurs ou pédophiles ? Tout homme, normalement constitué, ne peut qu'être horrifié par ces crimes et vouloir que justice soit faite.
Jeune avocat pénaliste à Bruxelles, je suis un jour appelé à la prison de Nivelles pour un détenu qui venait d'être arrêté. Je ne reçois qu'un simple coup de téléphone, sans autre précision, d'un confrère qui quittait le barreau et dont c'était un ancien client. Dans le parloir des avocats de la prison, je l'écoute longuement. Au cours de notre entretien, il se dégage de ce détenu une violence de moins en moins contenue. J'essaie de comprendre. Il me parle d'une femme dont il me dit les pires horreurs tout en proférant à son encontre des menaces de plus en plus précises. Cet homme me fait peur. J'imagine sans peine que devant tant d'agressivité, le juge d'instruction a estimé devoir le mettre en détention préventive. Mais je ne saisis pas bien les faits qui lui sont reprochés. N'y tenant plus, je me dis que le seul moyen de savoir ce qui s'est passé, c'est de le renvoyer en cellule chercher son mandat d'arrêt. Revenu au parloir et proférant toujours ses menaces, cet homme me tend son titre de détention sur lequel je lis, atterré, qu'il est inculpé de "meurtre"... Il avait donc déjà tué sa victime et il continuait à la menacer devant moi des pires sévices, comme si elle vivait encore ! Déclaré irresponsable, car souffrant d'un déséquilibre mental grave, il fut "interné" par le tribunal et placé dans un établissement de défense sociale, sorte de prison-hôpital psychiatrique.
Dans ma carrière d'avocat, j'ai ainsi rencontré de nombreux déséquilibrés mentaux ayant commis des crimes horribles, la plupart imprévisibles et inexplicables. Ces hommes faisaient peur; il émanait d'eux une telle violence, une telle haine de l'homme et de la société qu'on les sentait prêts aux pires atrocités, sans la moindre prise de conscience de l'horreur de leurs actes.
On ne peut, toutefois, leur en vouloir tant leur déséquilibre mental est flagrant. Les seuls auxquels la société est peut-être en droit de réclamer des comptes sont tous ceux qui les ont approchés et qui auraient, éventuellement, pu pressentir le danger qu'ils représentaient. Des fous dangereux, il y en a toujours eus et il y en aura malheureusement toujours. La société ne pourra jamais complètement se prémunir contre ces accidents de la vie tant qu'ils seront imprévisibles. Le "risque zéro", pour reprendre ce néologisme à la mode, n'existe pas ici, de même, par ailleurs, qu'en matière de catastrophes naturelles. On ne peut que le regretter, tout en accentuant le plus possible les mesures de prévention, notamment par une politique intelligente de prise en charge des êtres marginaux ou à la dérive.
Ces déséquilibrés mentaux, enfermés dans leurs psychoses délirantes, sont, finalement, plus à plaindre qu'à condamner. Tout en restant très sensible au drame vécu par leurs victimes, l'avocat qui les défend peut prendre conscience que cette violence irrépressible est souvent le signe d'une profonde détresse. Il essayera de les accompagner et, dans la mesure du possible, de leur faire comprendre qu'ils doivent absolument se faire soigner et accepter les traitements psycho-médico-sociaux préconisés par les experts, pour peu, bien évidemment, que ces mesures soient respectueuses de la dignité et des droits de l'homme ainsi interné. Un des rôles de l'avocat sera précisément aussi de vérifier que cet interné soit soigné dans les meilleures conditions possibles.
Seul un traitement psychiatrique approprié dans des institutions fermées pourra les aider à trouver un calme relatif et leur permettre de vivre plus ou moins normalement tout en protégeant la société de tout risque de récidive. Dans cette voie, ils pourront être aidés par un personnel soignant compétent et compréhensif. Au sein de certains de ces établissements, j'ai le souvenir d'infirmiers, psychologues et assistants sociaux, qui avaient pris l'un ou l'autre de ces internés sous leur protection et parfois même en affection. Grâce à eux, ces malades s'étaient apaisés et avaient retrouvé un peu de goût de vivre.
A côté de ces criminels internés, se retrouvent ceux que les psychiatres qualifient de "psychopathes". Ils les considèrent comme responsables de leurs actes, à même d'en répondre devant la justice, même s'ils leur reconnaissent un réel déséquilibre mental.
L'organisation psychopathique de la personnalité peut apparaître dès l'enfance, "certains enfants et surtout préadolescents utilisant sans culpabilité, ni conflit intrapsychique l'agir comme mode exclusif d'expression de pulsions archaïques et ne pouvant établir de relations stables avec l'autre"5. Les psychopathes se caractérisent ainsi par une inadaptation à la vie sociale, une instabilité du comportement, la facilité du passage à l'acte, une froideur apparente et une absence de culpabilité6.
Quand on étudie leurs biographies, on est frappé par des "enfances à histoires", des "familles souvent dissociées ou perturbées" avec des "carences affectives réelles : mère absente ou insuffisante, placements réitérés, père distant"7. Cela n'excuse rien. Mais des états d'abandon en bas âge, des sévices graves ou des abus sexuels dans l'enfance, qui se perpétuent parfois pendant l'adolescence, peuvent être à l'origine de ce déséquilibre et l'expliquer. Certains de ces "serial killers" qui ont apparu ces derniers temps, qualifiés partout de "psychopathes", pour peu que l'on veuille bien se pencher sur leur vécu, présentent des enfances saccagées avec des traumatismes extrêmement graves dont on retrouve les traces, notamment psychologiques, dans leurs actes.
Le public et les médias se moquent souvent des avocats pénalistes qui plaident "l'enfance malheureuse" de leurs clients. Qualifier ces vécus carencés de simples "circonstances atténuantes" susceptibles d'entraîner l'indulgence du tribunal est caricatural. Pour juger un homme, il faut le connaître. Ne pas tenir compte, dans l'appréciation de sa responsabilité, des contraintes de ses faiblesses et des limites de son libre choix, c'est le juger arbitrairement, à l'aune de ses propres capacités. C'est ignorer aussi que la politique criminelle actuelle vise tant à assurer la défense de la société par la lutte contre la criminalité qu'à resocialiser le délinquant par la recherche de sa personnalité8.
Par ailleurs, je suis étonné de constater à quel point de nombreux détenus, que j'ai défendus, avaient été qualifiés par les experts psychiatres de psychopathes, en raison d'une incapacité à exprimer des regrets et leurs sentiments de culpabilité. Une expertise psychiatrique superficielle et, dans leur attitude, une certaine raideur, due souvent à la peur, durant l'enquête et devant le tribunal ou les assises, ont vite fait de les cataloguer définitivement. L'incapacité pour certains de manifester leurs émotions peut leur être fatale et les condamner aux yeux des experts et de leurs juges qui y verront une absence de prise de conscience de la gravité de leurs actes et un critère de dangerosité.
Pourtant, à la prison, dans le parloir de l'avocat ou dans leur cellule avec l'aumônier, ces détenus, ainsi mis en confiance, parviennent à s'exprimer et témoignent parfois de remords sincères et d'un profond sentiment de culpabilité.
A côté des malades mentaux gravement déséquilibrés ou réellement psychopathes, combien n'y a-t-il pas ainsi d'êtres profondément perturbés dont la criminalité, associée dans certains cas à une lourde toxicomanie, n'est que le symptôme d'un mal-être qui leur fait perdre le sens des valeurs et les met à la merci de toutes les tentations ?
Ces criminels, quels qu'ils soient, ont la plupart du temps été dépassés par des pulsions qu'ils n'ont pas pu maîtriser. Et ces pulsions ont presque toujours des origines décelables dans des traumatismes anciens, des carences affectives graves, des sévices corporels, sexuels ou psychologiques, des états d'abandon et de rejet, qui en font des êtres asociaux et dangereux pour la société. Leurs souffrances, leurs angoisses, qui les dépassent complètement, les plongent dans des comportements suicidaires, dans la toxicomanie ou l'alcoolisme, dans une agressivité sans limite et, pour certains, dans la haine de la société, de l'homme et de la femme qui est à l'image de celui ou de celle, du père ou de la mère qui l'a rejeté et torturé.
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5 BERGERET J. et collaborateurs, Psychologie pathologique théorique et clinique, 7ème édition, Masson, Paris, 1972, 1998, p. 283.
6 EY Henri, BERNARD P. et BRISSET Ch., Manuel de psychiatrie, 4ème édition, Masson, Paris, 1974, pp 362 et suivantes.
7Idem, p. 364.
8 Voir sur l'approche historique du droit pénal TULKENS Françoise et van de KERCHOVE Michel, Introduction au droit pénal, Aspects juridiques et criminologiques, quatrième édition, Story -Scientia, Kluwer, 1998.
L'élimination physique de ces criminels ou même leur exclusion définitive de la société sont-elles les seules réponses à leur violence ? N'y a-t-il rien d'autre à faire que de venger les victimes par la mort ou l'enfermement à vie dans des conditions de détention intolérables ? Dans quelle spirale ou dans quel cercle vicieux ne risquons-nous pas de nous engager ? Le rejet n'appelle-t-il pas la haine et la haine la violence ?
Ces hommes ne sont-ils pas encore nos frères ? Ne pouvons-nous pas avoir sur eux un regard de compassion ? N'avons-nous pas le droit et même le devoir moral de chercher à comprendre ce qui les a amenés là ?
Ces ennemis de la société, qui ont commis des faits horribles, qui nous font peur ou que j'approche, moi-même parfois, avec une réelle répulsion, je puis, à un moment donné, essayer de les comprendre, tenter de les accompagner dans leurs souffrances et leurs angoisses. A partir d'une écoute attentive, sans préjugé, faite de respect et de compassion, je puis en arriver à les aimer dans leur fragilité et leur incapacité à se délivrer du mal qui les possède.
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Nous voilà revenus à notre véritable ennemi, à celui qui se cache mais agit dans l'ombre, en détruisant les êtres fragiles ou déstabilisés par la vie.
Tout homme, quel qu'il soit, a, enfoui en lui, parfois au plus profond de lui même, une part d'ombre, des pulsions inavouables qu'il maîtrise plus ou moins bien ou qu'il refoule tant bien que mal. Ces pulsions sont presque toujours le fruit de traumatismes très anciens et inconscients, que parfois seule une psychanalyse en profondeur permet d'identifier et d'assumer. Certains les subliment dans des engagements généreux ou dans une rigoureuse ascèse. D'autres les vivent, pas toujours consciemment, dans des vies parallèles dont ils se gardent bien de parler. Il y a ceux, enfin, qui "passent à l'acte" parce que leurs barrières ont craqué en raison de leur faiblesse ou à l'occasion d'un épisode dépressif.
Qui peut leur jeter la pierre et dire que lui, dans les mêmes circonstances de vie et de fragilité, ne serait pas tombé ? André COMTE-SPONVILLE a écrit très justement :
"Quoi de plus atroce, quoi de plus impardonnable, que de martyriser un enfant ? Toutefois, quand on apprend que tel parent bourreau est (comme c'est souvent le cas) un ancien enfant martyr, quelque chose change dans le jugement que nous avons sur lui : cela ne supprime pas l'horreur de la faute mais aide à la comprendre et, dès lors, à la pardonner. Comment savoir si élevé comme lui, dans la peur et la violence, nous n'aurions pas évolué comme lui ? Et quand bien même cela ne serait pas, c'est (puisqu'on suppose que les circonstances, elles, auraient été identiques) que nous sommes différents de ce qu'il est : mais a-t-il choisi de l'être ? Et nous, de ne l'être pas ?"9.
Qui sommes-nous pour juger et condamner sans appel celui qui n'a pas bénéficié des mêmes chances que nous ? De quel droit irons-nous rejeter et refuser la demande de pardon de celui qui a expié son crime et souhaite retrouver une place dans la société ? Après avoir lutté pour l'abolition de la peine de mort, il est temps de faire comprendre aussi qu'un emprisonnement à vie, tel qu'il est demandé par les partisans acharnés des peines incompressibles, ne tient pas compte de l'évolution d'un condamné en prison.
Ils sont nombreux les condamnés à de longues peines de prison que l'on a vus évoluer de manière remarquable durant leur détention et qui ont pu, libérés conditionnellement, retrouver une place dans la société. Ces hommes et ces femmes n'ont plus rien à voir avec ceux qui ont commis les faits qui leur étaient reprochés. Ils se sont délivrés de leur mal-être, de leur haine de la société et ont pu faire la paix avec eux-mêmes d'abord et les hommes ensuite. Ils ont identifié leur mal, l'ont assumé et s'en sont petit-à-petit délivrés. Pensons ne fut-ce qu'à Jacques Fesch qui, condamné à mort en France, s'est converti en prison et a témoigné d'un revirement complet et d'un profond et authentique mysticisme avant son exécution par la guillotine10.
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9 COMTE-SPONVILLE André, "Petit traité des grandes vertus", Presses Universitaires de France, janvier 1995, pp 166 et 167.
10 LEMONNIER Augustin-Michel, "Lumière sur l'échafaud", Lettres de prison de Jacques Fesch, guillotiné à 27 ans le 1er octobre 1957, Editions Ouvrières, Paris, 1972.
Crucifié comme un criminel, le Christ a eu ces mots bouleversants : "Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu'ils font."11 Lorsqu'il parla du "Jugement dernier" à ses disciples, assis autour de lui sur le mont des Oliviers, il leur dit que s'adressant à la fin des temps à ceux qui se croiront des justes aux yeux de la Loi, il les rejettera : "J'étais prisonnier et vous ne m'avez pas visité."12 Le Christ, en disant cela, s'est assimilé aux meurtriers et aux assassins qui peuplaient les prisons d'Israël dans l'attente de leur exécution. C'est un appel très explicite qu'il nous a lancé à nous pencher sur le sort de ceux qui sont parmi les plus rejetés de notre société. En s'identifiant à eux, il nous demande de les aimer comme lui nous a aimés au point de se laisser mourir sur une croix.
Le Christ est venu combattre le mal sur la terre. Il n'a pas pris les armes contre les hommes et a eu une vision révolutionnaire des bons et des méchants, accueillant les prostituées, les publicains et les brigands et rejetant les scribes et les pharisiens. A ses yeux, le pécheur pauvre et repenti est plus juste que le vertueux riche et suffisant. Alors qu'il refuse à la mère des fils de Zébédée de dire qu'il mettra ses fils Jacques et Jean, qui sont pourtant ses disciples, à sa droite et à sa gauche près de son Père, il déclare au criminel inconnu, crucifié avec lui : "aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis."13 Le premier saint de l'histoire du christianisme, canonisé par le Christ lui-même, que la Bible qualifie de "brigand" et de "bon larron", est un criminel repenti, probablement un assassin.
Discours utopique, voire souffrant d'inconscience et d'angélisme ?
Peut-être, pour celui qui ne veut pas aller au fond des choses et se contente d'hurler avec les loups. Pour celui qui, à force de rejeter l'autre, celui qu'il ne veut pas essayer de comprendre, devient lui-même un loup. Un loup pour celui qu'il hait et dont il veut la mort ou le rejet à vie, finissant ainsi, sans le savoir, par lui ressembler étrangement.
Où est le le mal qui habitait le loup de Gubbio et dont Saint François l'a délivré ? Au coeur du criminel le plus endurci sans doute, mais aussi dans celui qui hurle sa haine en criant partout "à mort les coupables !".
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Père, délivre-nous du mal et apprend-nous à aimer ceux qui en sont habités. Qu'avec humilité et compassion, nous puissions les en délivrer sans les juger. Aimer nos ennemis, c'est les aider à se délivrer de leurs démons et les accompagner dans leurs souffrances pour y arriver.
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11 Evangile de Luc, 23, 34; traduction de La Bible de Jérusalem.
12 Evangile de Matthieu, 25,43; traduction de La Bible de Jérusalem.
13 Evangile de Luc, 23, 43; traduction de La Bible de Jérusalem.