L’indicatif musical, que vous écoutez, à chaque début de cette émission, est tiré du « MAGNIFICAT » de Jean-Sébastien Bach, plus précisément de son aria pour alto, interprété ici par le Gabrieli Consort (2 minutes 49 s.)
« Esurientes implevit bonis, et divites dimisit inanes Il comble de bien les affamés et renvoie les riches les mains vides »
https://www.youtube.com/watch?v=E86aMsCTsWQ
Dans l’évangile de Luc, lors de l’épisode de la Visitation de Marie à sa cousine, Elisabeth l’a saluée :
« Bénie es-tu parmi les femmes et béni le fruit de ton ventre ! D’où cela, à moi, que vienne vers moi la mère de mon Seigneur ? » (Luc 1, 42-43)
Marie répondit : « Exalte, mon âme, le Seigneur ! Exulte, mon esprit, en Dieu, mon sauveur, parce qu’il a posé son regard sur l’humilité de sa servante. »
Et en décrivant Dieu, elle ajoute « Il disperse ceux qui s’enorgueillissent en pensée dans leur cœur. Il descend les puissants des trônes et il hausse les humbles. Ceux qui ont faim, il les comble de biens et les riches, il les renvoie vides » (Luc 1, 46-55 dans la nouvelle traduction par sœur Jeanne d’Arc, o.p.)
Au début du Ministère de Jésus, il annonce à la synagogue sa venue pour les pauvres
L’évangéliste Luc raconte au chapitre 4, versets 16 à 21 :
« Jésus vint à Nazareth où il a été nourri. Il entre, selon son habitude, le jour de sabbat, à la synagogue. Il se lève pour lire. On lui remet le livre du prophète Isaïe. Il déroule le livre et trouve le lieu où il est écrit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ». Après la lecture, alors que les yeux de tous dans la synagogue sont braqués vers lui, il commence à leur dire : « Aujourd’hui s’est accompli cet Ecrit à vos oreilles »
Dans les Béatitudes, la pauvreté est la première
Dans le Sermon sur la Montagne de Jésus, rapporté par Mathieu (5, 1-3), il donne, dans son portrait spirituel du chrétien, la pauvreté comme première béatitude :
Voyant les foules, il monte sur la montagne. Il s’assoit. Ses disciples s’approchent de lui. Il ouvre la bouche et les enseigne en disant : « Heureux les pauvres en esprit : à eux est le royaume des cieux ! »
Les Anawim
Ce sont les pauvres de Yahvé. En hébreu, nous dit Wikipédia, le singulier Anawah est utilisé par les prophètes (Sophonie, Amos), dans les Psaumes et par Marie dans le Magnificat :
les pauvres de Dieu, c'est-à-dire les « courbés », les « inclinés », les petits, les faibles, les humbles, les affligés, les doux, au contraire des riches.
La pauvreté chez les Hébreux, ne signifie pas seulement le manque de ressources matérielles, ou d'argent (rash en hébreu), elle contient l'idée de petitesse et d'abaissement et concerne aussi le caractère de la personne, son être profond et, plus encore, ce terme désigne une attitude de pauvreté spirituelle face à Dieu.
À l’époque de Jésus, les « anawim » étaient des gens déshérités sur le plan économique et social, mais qui étaient aussi très religieux. « Cette humilité de condition avait souvent pour corollaire une humilité de cœur », explique le bibliste protestant Charles L’Eplattenier.
Aussi les « anawim » sont-ils ceux qui, le plus ardemment, « attendent la consolation d’Israël » (Luc 2, 25). Ils sont ceux qui n’ont plus que Dieu pour richesse, qui sont affamés de Dieu.
Dans l’Ancien Testament
Les prophètes leur ont promis le Royaume : « Je laisserai en toi un peuple petit et faible qui t'abritera dans le nom de Yaweh » (Sophonie, 3, 12) - « Cherchez Yaweh, vous tous humbles du pays, qui exécutez sa volonté » (Sophonie 2, 3).
Job, Judith étaient des « anawim ». Dans le livre de Judith (9, 11), la courageuse veuve de Manassé, prie Dieu avant de partir pour le camp ennemi et d’y tuer son chef Holopherne : « Ta force n'est pas dans le nombre, ni ta puissance dans les forts, mais tu es le Dieu des humbles, le secours des petits, protecteur des faibles, le défenseur des abandonnés, le sauveur des désespérés ».
Le prophète Isaïe (29,17-24) proclame : « Les humbles se réjouiront de plus en plus dans le Seigneur, les pauvres gens exulteront à cause du Dieu Saint d'Israël. Car ce sera la fin des tyrans, ceux qui se moquent de Dieu disparaîtront, et tous les gens empressés à mal faire seront exterminés »
Les Psaumes chanteront la sollicitude de Dieu pour les pauvres : notamment au psaume 33 (2 et 3) : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le Seigneur : que les pauvres m'entendent et soient en fête ! (Et 7) : « Un pauvre a crié ! Dieu écoute et de toutes ses angoisses, il le sauve »
Chez nous, en Belgique , les pauvres sont persécutés
En juillet 2019, dans un jugement très sévère à l’égard des autorités de la Ville de Liège, le tribunal correctionnel a acquitté une personne mendiante. Celle-ci avait été poursuivie pour avoir résisté à une arrestation administrative effectuée sur la base d'un règlement communal. Il lui était reproché d'avoir troublé l'ordre public en faisant l'aumône et en interpellant les passants.
« Expulser les pauvres de la voie publique pour les cacher à la vue de la population est une manière de dissimuler le problème, non de le résoudre. Ce n'est pas tant contre la mendicité que les autorités publiques doivent lutter mais contre la pauvreté. ».
« Le mendiant ne peut (...) être considéré comme « une nuisance sociale » dont il faudrait préserver les honnêtes citoyens. L'arrestation administrative réalisée en l'espèce ne semble avoir d'autre but que de décourager le prévenu d'encore mendier dans le centre-ville de Liège. (...)
Sans doute la vue d'un mendiant et la confrontation à la pauvreté dans les centres urbains est-elle difficile à vivre pour nombre de citoyens, mais davantage en raison d'un sentiment diffus de culpabilité ou de malaise au regard des disparités sociales et de l'extrême précarité de certains que du comportement du mendiant lui-même.
Il n'est pas admissible de subordonner l'arrestation administrative d'une personne au seul ressenti, somme toute éminemment personnel, de certains passants alors que d'autres ne sont pas incommodés. (...) »
En 2016, la police de Liège a interpellé à 1.341 reprises 366 personnes mendiantes et procédé à 458 détentions administratives.
Aujourd’hui, les sans-abri seraient 50.000, selon la Fondation Roi Baudouin dans son dernier « Dénombrement du sans-abrisme et de l'absence de chez-soi » datant du mois de mars 2025. Parmi eux, on trouve des enfants : près de 25 % en Wallonie, 30 % en Flandre et en Communauté germanophone.
Selon un rapport de l’ONG Save the Children, publié le 15 octobre 2025 (LLB), chaque jour, en Europe, 240 enfants basculent dans la pauvreté. Un enfant sur quatre installé vivant sur le territoire de l’Union européenne (UE) est exposé au risque de pauvreté et d’exclusion sociale – soit un total de 19,5 millions d’enfants.
Le dimanche 1er novembre 2020, à Valence, dans le sud-est de la France, un sans-abri de 47 ans a mis feu à des poubelles dans le but d’être condamné et de passer l’hiver en prison plutôt que dans la rue.
Interrogé le 3 novembre, en procédure de « flagrant délit », il a expliqué au juge qu’il avait appelé le 115 pour trouver un logement mais qu’il n’y avait pas de place. « Du coup, j’ai mis le feu pour retourner en prison », a avoué le SDF. Le sans-abri a finalement été condamné à une peine de six mois de prison ferme avec mandat de dépôt.
L’option préférentielle pour les pauvres à la suite de Jésus
L’option préférentielle de l’Église pour les pauvres s’enracine dans la prédilection du Christ pour les « anawim », les pauvres de l’Évangile.
« Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de les avoir révélées aux tout petits », lance Jésus (Luc 10,21).
La veuve indigente qui glisse dans le tronc du temple ses deux piécettes, celle qui tambourine chaque jour à la porte du juge pour réclamer justice, le pauvre Lazare sur lequel le riche ne jette pas même un œil alors qu’il se meurt, mais aussi les aveugles, boiteux, lépreux et autres exclus qui parsèment ses rencontres et ses paraboles… Tout au long des Évangiles, le Christ marque une préférence incontestable pour les pauvres.
De sa naissance au milieu des bergers à sa mort entre deux malfrats, Jésus a choisi un style de vie qui l’a rangé du côté des plus pauvres, remarque le P. Vianney Bouyer, professeur au séminaire Saint-Jean de Nantes et auteur du livre « Les Anonymes de l’Évangile » : « Il est invité chez les notables de son temps, comme Simon ou Zachée, mais on ne le voit jamais dans les très hautes sphères de la société de son temps, il se tient à l’écart de ce monde. »
La confiance des exclus, des malades, des déshérités dans le Christ, deviendra un exemple pour toute la communauté chrétienne relisant les évangiles. « Ta foi est grande », s’émerveille Jésus devant la femme hémorroïsse (Marc 5,34). Avec la veuve aux deux piécettes, il n’intervient pas. Mais « en la regardant, il nous apprend à contempler les pauvres, avec un grand respect », relève le P. Bouyer. « Ils sont la source de la contemplation de Jésus, comme s’il contemplait le mystère de Dieu à travers eux. »
D’où aussi l’affirmation de saint Paul (dans sa 2ème lettre aux Corinthiens 8, 9) : « Le Christ s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté. »
L’Exhortation apostolique sur l’amour envers les pauvres « Dilexi te « « Je t’ai aimé » du 4 octobre 2025 du Pape Léon XIV
Préparée dans les derniers mois de sa vie par le Pape François et reprise par le Pape Léon XIV, comme il l’a écrit dans son introduction, elle « imagine que le Christ s’adresse à chacun d’eux en leur disant : tu as peu de force, peu de pouvoir, mais « moi, je t’ai aimé » (Apocalypse 3, 9) » (paragraphe 3).
Mikael Corre, envoyé spécial permanent du quotidien La Croix à Rome, rapporte, le 9 octobre, cette exhortation en soulignant :
Dès le premier chapitre, Léon XIV donne une définition assez précise de ce qu’il entend par « pauvres ».
Au paragraphe 13, le pape cite un document adopté en 1984 par les États européens : « on entend par personnes pauvres, écrit-il, les individus, les familles et les groupes de personnes dont les ressources matérielles, culturelles et sociales sont si faibles qu’ils sont exclus des modes de vie minimaux acceptables » là où ils vivent.
La rencontre avec le Christ, but de toute vie chrétienne, a lieu en priorité dans la rencontre avec les pauvres. « Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation », insiste Léon XIV (paragraphe 5).
L’engagement pour les précaires, les migrants, les malades, les personnes âgées isolées, ceux qui vivent dans la rue, n’est pas une conséquence sociale de la foi : c’est la foi elle-même.
L’« option préférentielle pour les pauvres », expression souvent réduite à un courant ou une sensibilité dans l’Église, retrouve ici sa signification première, théologique : ce n’est pas une option humaine, c’est un choix de Dieu. C’est Lui qui les préfère. « Dieu montre en effet une prédilection pour les pauvres : c’est d’abord à eux que s’adresse la parole d’espérance et de libération du Seigneur… » (paragraphe 21).
Léon XIV franchit ainsi un seuil doctrinal : il ne demande pas aux catholiques de faire preuve de générosité, mais de reconnaître là où Dieu habite. Là où ils peuvent le rencontrer.
Être catholique, c’est marcher du côté des pauvres. Cette redéfinition résonne dans un contexte de montée, dans plusieurs pays, d’un courant populiste de droite radicale, tenant volontiers un discours sur Dieu, mais condamnant l’engagement envers les précaires.
Le quotidien La Croix poursuit : l’emblème de ce populisme : Donald Trump, qui promet « d’éradiquer les préjugés antichrétiens », mais parle de migrants comme « empoisonnant le sang du pays » et promet d’expulser de Washington les sans-abri. Dans son discours, et celui de ses relais européens, la pauvreté devient un crime, la compassion une faiblesse, la réussite un signe d’élection.
À tous ces détournements, Léon XIV répond de manière tranchante : « Il n’est pas possible d’oublier les pauvres si nous ne voulons pas sortir du courant vivant de l’Église qui jaillit de l’Évangile et féconde chaque moment de l’histoire. »
Sommes-nous des « anawim », des Pauvres de Dieu ?
C’est la question abrupte d’un article de Belgicatho, blog de réinformation proposé par des laïcs catholiques belges.
« Donneurs de leçons, détenteurs de la vérité, garants de la tradition, défenseurs de la liturgie... ne risquons-nous pas d'être bien éloignés de l'attitude religieuse fondamentale qui consiste à être conscient de sa petitesse et de sa pauvreté ? Telle était l'attitude des « anawim », les pauvres de l'Ancien et du Nouveau Testament, des saints d'hier et d'aujourd'hui. Marie est très sûrement le modèle des « anawim ».
C’est aussi vers ces âmes croyantes et humbles que Jésus se tourne de préférence. On le voit s’émerveiller devant la veuve qui fait don au Temple de « tout ce qu’elle avait pour vivre » (Marc 12, 44).
Jésus, l’ « anawim » par excellence, se reconnaît en cette femme. C’est pour l’enrichir de sa pauvreté qu’il s’est fait pauvre.
Le Pape Léon Ier le Grand, évêque de Rome de 440 à 461, saint et docteur de l’Eglise, commentait ainsi ce passage de l’Evangile : « Sur la balance de la justice divine, on ne pèse pas la quantité des dons mais le poids des cœurs. La veuve de l’Évangile déposa dans le trésor du Temple deux piécettes et surpassa les dons de tous les riches ».
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Nous avons commencé cette émission en écoutant le Magnificat de Jean-Sébastien Bach « Il comble de bien les affamés et renvoie les riches les mains vides »
Je vous propose de la terminer en écoutant le même Magnificat Mais, cette fois, d’Antonio Vivaldi Dirigé par Jordi Savall à la tête du Concert des Nations
« Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles. Esurientes implevit bonis, et divites dimisit inanes »
« Il a renversé les puissants de leurs trônes et élevé les humbles. Il a comblé de bien les affamés et renvoyé les riches les mains vides »
https://www.youtube.com/watch?v=kGJYPSSJM7k
de 0 à 1 minute 17 secondes - de 7 minutes 28 secondes à 8 minutes 46 secondes