80 visiteur de prison témoignent chez Couleur livres
Mai 2009
Claire Capron et Florence Delsemme
Préface de Réginald de Béco
Condamné à deux ans de travaux forcés, le 27 mai 1895, pour délit d’homosexualité, le grand écrivain anglais Oscar Wilde a purgé sa peine à la prison de Reading, au sud de l’Angleterre, réputée pour sa sévérité. Il y écrivit en 1896 « La ballade de la geôle de Reading », poème poignant sur les souffrances de l’incarcération, « Quelques cruautés de la vie de prison : Le cas du gardien Martin » et « La réforme du régime pénitentiaire », lettres adressées en 1897 et 1898, au rédacteur en chef du Daily Chronicle. Le gardien de prison Thomas Martin avait été renvoyé de son poste à la prison de Reading pour avoir donné un biscuit à un enfant détenu qui était affamé, ce qui l’avait révolté.
Dans « De profundis », longue lettre à son compagnon, Lord Alfred Douglass, qu’il rejoindra après sa libération, Oscar Wilde décrit un incident qui lui permettra de survivre à la honte et au désespoir : « Partout où se trouve la douleur, c'est terre sainte. Un jour, on comprendra ce que cela veut dire. On ne saura rien de la vie avant cela. M. et des natures comme la sienne peuvent le comprendre. Quand, entre deux agents de police, je fus amené de ma prison à la Cour des Banqueroutes, M. attendit dans le long corridor sinistre, afin de pouvoir, devant la foule qu'un geste si doux et si simple réduisit au silence, soulever gravement son chapeau, tandis que, les menottes aux mains et la tête baissée, je passais devant lui. Des hommes sont allés au ciel pour de plus petites choses que cela. C'est dans cet esprit et avec ce genre d'amour que les saints s'agenouillaient pour laver les pieds des pauvres ou s'inclinaient pour baiser le lépreux sur la joue. Je ne lui ai jamais dit un seul mot de ce qu'il fit là. Je ne sais même pas, en ce moment, s'il se doute que j'ai pu soupçonner son geste. Ce n'est pas une chose sur laquelle on adresse des remerciements formels en paroles formelles. Je l'ai serrée dans le trésor de mon coeur. Je l'y garde comme une dette secrète que je suis heureux de penser que je ne pourrai jamais payer. »
C’est là l’attitude la plus significative du visiteur de prison, faite de respect et de compassion : Être sans aucun a priori, ni préjugé, laisser parler, écouter, écouter encore et toujours, tenter de comprendre. Accepter de tout entendre, recevoir en silence et sans réagir les révoltes, les colères et la douleur de ceux qui ne savent plus à qui les communiquer. Alors, seulement, très doucement, montrer qu’on a reçu l’inaudible et en arriver petit à petit à consoler, à soulager ces souffrances indicibles.
Le visiteur de prison est un réceptacle sans fond où s’enfouissent les paroles de révolte ou de haine parfois, de désespoir toujours, de ces hommes et de ces femmes enfermés, retirés du monde, emmurés dans leurs solitudes et leurs misères, qui croient avoir tout perdu, même leur dignité d’être humain. Sa mission est précisément de restaurer cette dignité, de saluer avec bienveillance, de serrer chaleureusement la main tendue, de sourire à celui ou celle qui se fait rudoyer et tutoyer en prison, qui se sent traité avec mépris comme un chien, le dernier des derniers.
Pour cela, il doit être infiniment respectueux, quel que soient les faits reprochés ou pour lesquels le détenu a été condamné. C’est l’homme ou la femme, son frère ou sa sœur en humanité qu’il vient voir au parloir et non pas un criminel ou un assassin. C’est son être même, avec toutes ses fragilités, qu’il rencontre et non pas ses crimes, aussi abominables soient-ils.
Les témoignages recueillis par
Certains de ces visiteurs mènent une action extraordinaire auprès des familles des détenus qu’ils voient régulièrement, en parvenant à recréer les liens distendus ou brisés par l’incarcération. Ils se proposent comme intermédiaires et permettent à bien des détenus de garder le contact, d’obtenir de leurs proches qu’ils leur écrivent, qu’ils les visitent et les aident à préparer leur libération. Parfois, hélas, le découragement, les marques d’ingratitude, le sentiment d’inutilité ou, pire encore, celui d’être manipulés peuvent les faire vaciller à tout moment, au point parfois de les inciter à abandonner.
Nombreux sont les visiteurs qui souhaitent bénéficier de formations en psychologie ou en procédure pénale et en droit pénitentiaire. Il n’est pas toujours simple de comprendre les méandres du psychisme d’un détenu perturbé. Comme il est parfois impossible de répondre aux questions pointues du détenu qui hésite entre une détention limitée et un bracelet électronique. Beaucoup de détenus vous diront qu’une détention préventive compte double ou qu’une grâce royale va arriver et il faut être bien sûr de soi pour, hélas, devoir les détromper !
Je voudrais humblement exprimer ma grande admiration devant le travail de ces bénévoles et témoigner du soutien exceptionnel qu’ils apportent aux détenus qui ont la chance de recevoir leurs visites, même s’ils ne manifestent pas toujours leur gratitude.
De très nombreux détenus pourraient dire, comme l’écrivait Oscar Wilde du fond de sa geôle de Reading, pour chacune de ces visites en prison : « Je l'ai serrée dans le trésor de mon coeur. Je l'y garde comme une dette secrète » !
Avocat pénaliste au barreau de Bruxelles
Président de la Commission Prisons de la Ligue des droits de l’Homme
Président de la Commission de surveillance de la prison de Forest-Berkendael