Article publié dans Évangile et Justice (aujourd’hui EN QUESTION), n° 80, mars 2007, revue du Centre Avec (www.centreavec.be).
«La prison, c’est comme un grand couvent sale et sans spiritualité. C’est plus qu’une punition, c’est l’impasse totale, la bouteille qu’on referme, l’oxygène qu’on vous coupe brutalement ».
VéroniqueVasseur Médecin chef à la prison de la Santé à Paris
Le voilà prévenu (mais justement, personne ne l’avait prévenu !) Le fourgon cellulaire, la porte de la prison, la cour, la première grille, la deuxième, le greffe, la photo, les explications à donner à un employé impassible, la fouille à nu par un surveillant distrait, l’uniforme de taulard, la cellule déjà surpeuplée et l’attente, interminable, la solitude, le désespoir.
Renvoyé de chambre en chambre – qu’elle soit du conseil ou bien des mises en accusations – ni auberge ni hôtel, où le parquet est de marbre, quel dédale cette justice !
Le juge d’instruction, le magistrat, le juge, l’avocat – qu’il soit général ou pas – face à ces autorités de la justice, le suspect ne se retrouve pas.
Le voilà détenu. C’est une chambre bien plus petite dans laquelle il sera bouclé avec un ou deux inconnus. Puisqu’il est nouveau, c’est lui qui dormira par terre. 23 heures sur 24. Il y mangera, il y dormira, il y fera ses besoins sur un sceau hygiénique, de préférence la nuit pour ne pas indisposer ses codétenus et aura mal au ventre d’attendre. «Et celui-là, je le mets où ?Tu me l’envoies à l’aile A». (Leila ! Qu’est-ce que je fous ici ? Tu m’avais dis que si je faisais le con, tu me laisserais tomber. Mais sans toi je suis foutu… «J’voulais la vie de château, je n’ai que le donjon…» Surtout ne pas leur montrer que j’ai la trouille.)
Valse des chiffres : articles de la loi, dates,remises, délais…
«Quand est-ce que je vais être jugé Maître ?»
Sanction, condamnation,récidive… (quel récit, dis ?)
Sursis… (c’est vrai qu’il fronce les sourcils le juge !)
Appel… (oui, mais appeler qui ?)
Confronté à toutes ces questions,
le suspect ne se retrouve pas.
Vaille que vaille, il s’adapte.
Préau: (pré ? mais il n’y a pas d’herbe ! par contre l’autre herbe on en trouve !)
Téléphone ? pas maintenant !
Travail ? quand il y en aura !
Cantine ? c’était hier !
… la visite de ma copine ?… et quoi encore ! T’as qu’à lui écrire ! J’ai pas de timbres… J’voudrais voir la sistante sociale (sic). Écris un rapport ! et le psychologue ? …un rapport ! … le directeur ? rapport ! Un rapport ? Mais chef ils ne répondent jamais ! (Haussement d’épaules.) Pourtant, je suis innocent ! Ils disent tous cela ! D’ailleurs, si tu es ici, c’est que tu ne l’es pas !
Les réformes successives pour limiter les abus de la détention préventive restent lettre morte…
La loi dit bien qu’elle ne peut être que l’exception, qu’elle ne peut être ordonnée qu’en cas d’absolue nécessité, qu’elle ne peut servir de moyen de pression pour faire avouer ou pour dénoncer des complices, et qu’elle ne peut servir de répression immédiate… Ce ne sont là que des vœux pieux !
Monsieur le Président, mon client hurle son innocence, il n’y a que de faibles présomptions contre lui, il ne risque pas de s’échapper, il se défendra devant le tribunal mais demande d’être libéré entre-temps pour mieux préparer sa défense, rejoindre sa famille et reprendre son travail !
Maître, les faits sont trop graves ! Sa libération provoquerait un scandale !
Dans cet univers où tout bascule, c’est le vertige… Le temps s’arrête… Le monde est ailleurs, hors les murs… La porte de la cellule, perpétuellement fermée, est le symbole même de la perte de toute liberté, de toute initiative, de son autonomie, de sa dignité. Tout dépend de l’humeur du chef, de la surcharge de travail du Service Psycho Social, du greffe qui est débordé, de la direction qui ne peut faire face à tout…
le détenu ne s’y retrouve pas.
Le parloir ?!… Sûr que c’est pour parler !
No man’s land de la parole, c’est là qu’à ses yeux, le visiteur devient tour à tour la mère, la sœur, le psychologue, l’assistant social, l’avocat, le confident. Uni à la détresse du détenu, le visiteur a pour seul recours une écoute attentive. La valse des chiffres reprend : libération provisoire… ai-je une chance ? des congés… quand ? une conditionnelle… à quel moment ? plan de détention… semi-liberté… recours en grâce… surveillance électronique… ; que de questions sans réponse, que d’angoisses qu’il est impossible d’apaiser.
Peur d’un transfert vers une prison lointaine, inconnue, qui le coupe de tout ! «Vous allez m’aider n’est-ce pas ?»
Le condamné attend sa libération conditionnelle avec impatience et l’énergie du désespoir. La procédure est interminable, semée d’embûches, éprouvante au point que nombreux sont les détenus qui préfèrent encore «faire fond de peine» !
Pour le visiteur, battre les trois temps de cette valse entre la loi à respecter, l’administration à subir et le détenu désemparé n’est pas chose facile. Malgré les désillusions, garder une juste mesure sans juger n’est pas simple. Quelle que soit la gravité ou même l’horreur des faits, ne voir que l’homme qui souffre, qui appelle au secours. Quand on se trouve face au détenu, on est forcément du bon côté, c’est lui le «mauvais» et nous les «bons».
Pour le détenu, le regard de l’autre est essentiel. Il en a supporté plus d’un. Ceux réprobateurs des policiers, du procureur et du juge, celui incrédule de ses proches atterrés, peut-être même celui de sa victime et enfin ceux de ses geôliers et de ses codétenus qui peuvent être impitoyables…
le détenu ne s’y retrouve pas.
Certains sont conscients qu’ayant fait du mal ils doivent s’acquitter d’une dette. D’ailleurs ils disent : «je vais payer jusqu’au dernier jour de prison…» et d’ajouter «… mais ma femme et mon gosse n’ont rien fait et ils payent eux aussi !»
Cette forme d’injustice est une responsabilité très lourde à porter. Ces regards-là sont – bien involontairement – de vivants reproches et les culpabilisent jusqu’au fond de l’âme.Ainsi, ce sont ceux qu’ils aiment par-dessus tout qui sont en quelque sorte leurs premières victimes.
Le monde de la prison est un monde de violence. Les sens y sont exacerbés. Le détenu subit les bruits incessants, les cris, les odeurs nauséabondes, la vue de la crasse, la violence de certains codétenus, la promiscuité, le touché sans tendresse. Face au viol de son intimité élémentaire, il développe une intimité intérieure. C’est son seul espace de liberté, porte de sortie, évasion en lui-même…
Pourtant, la prison devrait se limiter à n’être qu’une simple privation de liberté. La Convention européenne des droits de l’Homme et des libertés fondamentales précise bien que «nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants».
Le 17 Comité européen pour la prévention de la torture et des traitements inhumains ou dégradants vient régulièrement visiter les prisons en Belgique et fait des rapports au gouvernement sur les conditions déplorables de détention dans nos prisons vétustes et surpeuplées. Il relaie ainsi les dénonciations récurrentes de la Ligue des droits de l’Homme et de l’Observatoire international des prisons. Mais, les budgets affectés aux prisons sont dérisoires, le personnel pénitentiaire beaucoup trop peu nombreux et mal formé. Et, surtout, la prison reste la peine la plus prononcée par les cours et tribunaux malgré les efforts du législateur pour la faire remplacer par des mesures alternatives comme la peine de travail ou le port du bracelet électronique.
A l’extérieur, le détenu n’a pas vraiment eu l’occasion de s’interroger sur lui-même, il n’y a sans doute jamais songé, ça sert à quoi ? Ici, il reste très seul avec son problème et souvent obnubilé par celui-ci. Il est confronté à ce «lui-même» qu’il ne connaît ou ne re-connaît pas. Il s’entend qualifié de menteur, pervers, manipulateur, simulateur, psychopathe… S’il est vrai qu’un seul mot peut détruire, certaines attitudes peuvent aller jusqu’à l’hostilité. Il s’agit presque de nonassistance à personne en danger de couler à pic dans les oubliettes du désespoir...
le détenu ne s’y retrouve pas.
Il y a deux manières d’approcher un animal, l’enfermer ou bien tenter de l’apprivoiser. En prison, il s’agit de mettre les «fauves» en cage alors que parmi eux se trouvent de jeunes félins qui ont voulu essayer leurs griffes et se sont cassé leurs défenses.
L’humanité en prison est chose rare, la compassion encore plus. Un aumônier de prison a fait un jour l’objet d’une dénonciation des surveillants qui avaient assisté à son eucharistie dominicale. Ils l’ont accusé d’incitation à l’évasion ! Dans son homélie, il avait simplement encouragé les détenus à se soutenir mutuellement, à épauler les plus faibles, à les aider à sortir de leur enfermement, à fuir le désespoir et retrouver une liberté intérieure…
Il y a deux attitudes différentes parmi les agents pénitentiaires. Face au détenu qui revient de congé avec quelques minutes de retard, il y a celui qui, regardant sa montre, lui colle un rapport. C’est un gardien, il fait son boulot. Et puis il y a l’autre, celui qui fera semblant de rien mais lui donnera une tape sur l’épaule en lui disant : «tu verras, ton prochain congé viendra plus vite que tu ne le penses…».
Celui-là, c’est un surveillant, il «veille-sur» le détenu. Il n’aura jamais de problèmes avec les détenus car il les respecte. Cet agent-là recherche l’essentiel, rejoindre le détenu dans sa fragile humanité. Il l’écoute avec bienveillance, avec bons sens et réalisme. C’est en lui faisant confiance qu’il laisse vibrer l’espoir au plus profond de lui-même.Alors peut-être qu’un jour…
l’homme pourra enfin se re-trouver.
Fabienne SIMONS Vice-Présidente des Commissions de Surveillance des prisons de Forest-Berkendael et de Saint-Gilles à Bruxelles
Réginald de BECO Avocat au barreau de Bruxelles spécialiste en droit pénal et en droit de l’homme Président de la Commission de Surveillance de la prison de Forest-Berkendal à Bruxelles
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