Exposé fait au Parlement Bruxellois en mai 2008
Il est 5 h ! Bruxelles s’ébroue…
Mais… vous êtes dans votre lit, dormant du sommeil du juste.
Votre compagne est près de vous.
Ses deux petits garçons passent le week-end dans votre maison
tandis que sa fille aînée est chez son père.
Un bruit vous réveille.
Vous n’y prêtez pas attention.
Vous songez aux activités des enfants, la piscine, une ballade dans les bois,
une gaufre pour les réchauffer…
Le bruit revient…
Vous entendez distinctement la sonnette de la rue, insistante…
En pyjama, vous ouvrez la porte
Et vous voilà devant 4 policiers en civils, courtois mais fermes !
Un commissaire vous montre un « mandat de perquisition »
que vous regardez à peine, tellement vous êtes en état de choc…
Votre compagne se réveille inquiète !
Les petits pleurent dans leur chambre.
Vous tentez de comprendre…
Les policiers font le tour de l’appartement et emportent
les ordinateurs, les vidéos et les DVD…
Ils vous intiment l’ordre de les suivre.
Sous leur surveillance, vous avez juste le temps
d’enlever votre pyjama et d’enfiler quelques vêtements glanés au hasard.
Vous êtes dans un cauchemar.
Mais, vous allez vous réveiller et tout cela n’aura pas existé.
Entre-temps, les policiers vous emmènent, toutes sirènes hurlantes,
menotté dans le dos, plié en deux sur la banquette arrière
entre deux sbires impénétrables.
Vous traversez la ville encore endormie,
le nez sur la vitre de cette voiture qui roule à tombeau ouvert,
je ne sais où… ni pourquoi…
La voiture s’engouffre dans un garage
et vous vous retrouvez dans un bureau, toujours menotté,
assis sur une chaise face à des enquêteurs.
Ils commencent par vous dire, un sourire en coin,
que vous devez bien vous douter pourquoi vous êtes là !
Devant votre air ahuri, ils vous harcèlent de questions :
sur votre couple, votre séparation, la garde des enfants,
vos occupations avec eux, vos loisirs,
les films que vous regardez à la télévision,
Et, insidieusement, ils entrent dans votre intimité :
quelles sont vos préférences sexuelles, vos fantasmes…
comment faites-vous l’amour et avec qui ?
Vous vous sentez encerclé, acculé, le dos au mur.
Tout doucement, vous commencez à saisir l’impensable :
on vous accuse d’abus sexuels sur mineur…
La fille de votre compagne, qui est justement chez son père,
a fait une longue déclaration,
fouillée, avec des détails qui ne trompent pas.
Les policiers vous en lisent quelques extraits, qu’ils distillent…
Vous n’en croyez pas vos oreilles !
Il y a des détails de lieux, d’heures, d’activités qui sont vrais
mais il y a des interprétations de gestes, de moments de tendresse
qui défigurent tout.
Vous êtes abasourdi, anéanti…
Les policiers ne vous intéressent plus,
La seule question qui vous taraude, qui vous occupe entièrement,
c’est : …pourquoi …?
« Pourquoi a-t-elle inventé tout cela ? Que lui ais-je fait ? C’est vrai que nous l’avons un peu délaissée ces derniers mois… 3 sa mère et moi Notre nouveau couple, notre amour naissant, notre déménagement, cette nouvelle vie… Tout cela nous a entièrement accaparés ! mais on lui téléphonait quand même de temps en temps ! on ne l’a pas totalement abandonnée ! »
Les questions des policiers pleuvent et vont dans tous les sens, Petit à petit, elles deviennent des affirmations, des accusations
« Elle n’a quand même pas tout inventé ! »
« Pourquoi irait-elle mentir ? »
« Elle a des raisons de vous en vouloir ? »
Vous niez tout… en bloc,
Vous répétez inlassablement que vous êtes innocent
mais… avec de moins en moins de conviction,
tellement l’attitude des enquêteurs
vous démontre le contraire !
À bout de nerf, désespéré, vous signez tel un automate
le texte dactylographié qui vous est présenté comme votre déclaration !
Vous ne l’avez même pas relu… vos yeux sont trop embués.
Les heures passent. Le cachot du commissariat est glacial.
« Le commissaire a dit que j’étais privé de ma liberté sur ordre du procureur du Roi
et mis à sa disposition, que je suis « en garde à vue »…
Qu’est-ce que cela veut dire ?
Que va-t-il se passer ?
Que doivent penser ma compagne et ses enfants, et la famille ?
Et mon bureau, mes collègues, sont-ils au courant ? »
Une voiture vous amène Porte Louise, en face du Palais de Justice.
Des heures d’angoisse dans un nouveau cachot.
Vous avez soif mais vous ne pourriez rien avaler
tellement la gorge est nouée et l’estomac serré.
Tout à coup, on vient vous chercher.
De corridors en ascenseurs, dans un silence de mort,
vous suivez les policiers, sous le regard désapprobateur
de ceux qui errent dans cette extension du Palais de Justice
dont vous ignoriez même l’existence.
On vous fait attendre devant une porte où vous lisez
« Monsieur Pierre Dupont, juge d’instruction »
« ne pas entrer sans se faire annoncer ».
Vous voilà devant lui.
Il lève le nez… de ce que vous reconnaissez être votre déclaration.
Un regard interrogateur, soupçonneux, au bord de l’exaspération.
« Vous confirmez votre déclaration ? »
Il fait un signe à sa greffière qui se met à taper sur le clavier de son ordinateur. Plongé dans son dossier, il vous dit alors ce qu’il retient contre vous :
« Vous êtes inculpé d’attentat à la pudeur avec violences ou menaces sur un mineur de moins de 16 ans, avec la circonstance que le coupable est de ceux qui ont autorité sur la victime »
« Crime punissable, en vertu des articles 373, alinea 3, et 377, alinea 4, du Code pénal, de la peine de la réclusion de 12 ans au moins. »
Un silence…
« Vous persistez à nier ? »
« Le Procureur du Roi a requis un mandat d’arrêt contre vous ! »
« Qu’est-ce que vous avez à dire contre cela ? »
« Vous avez un avocat ? »
Vous ne voyez pas tout de suite à qui faire appel…
« Sinon, je préviens le bâtonnier pour qu’on vous fasse désigner un pro deo » …
« Je vous conseille de réfléchir un peu »…
Vous êtes seul, immensément seul…
Après une attente interminable dans le corridor,
la greffière sort de son bureau et remet des papiers aux policiers.
L’un d’eux vous dit que vous êtes sous mandat d’arrêt
et qu’on part pour Forest !
À nouveau, la ville, ses lumières, celles du soir maintenant.
Une ruelle étroite, bordée de murs.
Un grand porche qui s’ouvre et puis se ferme…
avant que le second ne s’ouvre à son tour.
Une cour.
Les policiers vous font sortir du véhicule.
Vous montez quelques marches.
Une première porte.
Un couloir.
Une seconde porte.
Et puis c’est la « mise sous écrou », comme ils disent.
L’employé du greffe de la prison vous demande vos nom, prénom, adresse,
Vous êtes conduit par un surveillant au « bain entrant ».
Dans ce qui pourrait ressembler à une douche, le rideau en moins,
il vous demande de vous déshabiller complètement
et de lui donner vos vêtements.
Vos sous-vêtements vous sont rendus.
Les affaires personnelles (portefeuille, bics, briquet) partent aux « prohibés » !
On vous donne le costume pénitentiaire,
un pantalon trop large…
qu’il faut parfois retenir pour éviter qu’il ne tombe,
une veste déchirée, qui a connu des boutons,
une paire de souliers, qui ressemblent plutôt à des pantoufles.
Enfermé avec d’autres « entrants » dans une salle d’attente,
vous vous rongez les sangs !
Le temps ne compte plus, il s’est arrêté…
La porte s’ouvre, enfin !
Un surveillant vous entraîne vers le « cellulaire ».
Vous franchissez une grille,
vous passez devant le « centre » où des agents pénitentiaires s’affairent
devant une rangée de caméras et ne cessent de crier des ordres au micro,
Une seconde grille, puis une troisième… à chaque fois, un claquement sec !
Vous voilà à l’aile C.
Le chef de quartier vous fait monter un escalier de fer
et vous mène à la première galerie
bordée de hautes grilles pour éviter tout suicide...
Il ouvre la porte d’une cellule de 2m sur 4
dans laquelle vous apercevez deux détenus
couchés sur les deux seuls lits superposés.
Furieux, ils font savoir au chef de quartier qu’ils ne veulent plus de « trio » ! Celui-ci tente de les calmer…
il parlemente : la prison est surpeuplée, il n’a pas le choix,
dès que possible, demain si tout va bien, on va arranger ça…
il se demande d’ailleurs où il va bien pouvoir trouver un matelas…
L’accueil est plutôt froid.
Vos yeux font rapidement le tour du propriétaire :
les deux lits superposés, un lavabo, une table, deux chaises
et une toilette sans lunette…, derrière un paravent d’1m de haut !
dans un coin, une télévision allumée, avec un chanteur sans voix,
une fenêtre à barreaux qui donne sur une cour en béton.
Il y règne une odeur acre,
un mélange de soupe, de café, de cigarette et de latrines…
« Ne vous plaignez pas!
aux vieilles ailes A et B , c’est encore pire…
il n’y a pas de toilette dans les cellules,
juste un seau, vidé tous les matins, à 6h30, …après la nuit…
je ne vous dis pas…il y règne une puanteur insupportable… »
Le chef revient avec un matelas et des draps.
Ils seront rangés le long du mur pendant la journée.
L’atmosphère se déride…
Vos deux codétenus vous demandent si vous avez de quoi cantiner…
« Ici, sans argent, pas de « cantine » ! »
ni cigarettes, ni café, ni sucre, … pas de fruits,
rien pour améliorer l’ordinaire !
Et l’ordinaire, c’est la nourriture de la prison :
3 € par jour et par détenu, calculés sur la capacité de 405 places
et pas sur l’occupation réelle de 650 détenus !
Dernier entrant, vous logerez par terre, c’est la règle, non écrite
mais indiscutable quels que soient votre âge et votre statut…
« Petit malfrat ou intellectuel, chacun loge à la même enseigne… ! »
Vous vous rendez vite compte qu’il faut éviter par-dessus tout
de dire pourquoi vous êtes là !
Une grosse affaire d’escroquerie vous a mené là…
ce que votre air manifestement bourgeois rend d’autant plus crédible …
Si les détenus savent que vous êtes accusé d’abus sexuels sur un mineur
vous risquez d’être massacré sans hésitation !
Dans ce milieu de délinquants et de criminels, il y a une morale, une loi sacrée :
« on ne touche pas à un enfant ! »
chacun pense, sans doute, aux siens… mais, aussi,
à ce qu’il a été, quand il était petit,
maltraité ou abandonné, ...dans la haine des adultes qui ne l’ont pas aimé !
Mais l’arrivée des journaux, apportés par le « servant »,
met tous vos plans à mal…
Ouvert sur la table, un quotidien étale votre photo et un titre en gras :
«Le conseiller communal X est à Forest pour avoir violé sa belle-fille !»
Vous avez beau dire que vous êtes innocent, que ce ne sont que des accusations, qu’il n’a jamais été question de viol,
vos codétenus vous méprisent et les insultes pleuvent ainsi que les menaces.
L’arrivée d’un surveillant pour « le préau » vous sauve de justesse…
Il vous explique qu’il n’est pas question d’aller à la promenade des détenus
dans la cour de la prison et d’y risquer sa peau
sous le regard aveugle de ses collègues impuissants !
Pourtant…, vous dites-vous, sortir une heure par jour de sa cellule et prendre l’air, même s’il est enfermé dans le béton, ce serait une bouffée d’oxygène !
Vous demandez à être seul en cellule.
Le surveillant revient avec le chef de quartier.
« La prison est surpeuplée mais si vous voulez…
on peut vous mettre au cachot, pour votre protection…
avant de trouver une cellule avec d’autres « Code 4 »…
oui… des détenus arrêtés pour le même type de faits ! »
Il insiste :
« Vous êtes conscient que vous serez complètement isolé ? avec un préau individuel ? Les détenus appelle cela une cage à tigre ! »
« C’est ce que vous voulez ? »
Un « oui ! » vous échappe dans un soupir
« Prenez votre barda et suivez-moi ! »
Vous voilà encore plus seul. Désespérément seul.
dans une oubliette…,
une ampoule à la lumière blafarde, quatre murs, un vasistas opaque en dessous du plafond, un matelas par terre et à côté, un gobelet d’eau, dans le coin, une toilette en métal sans lunette, qui n’est actionnée que du corridor extérieur, quand un agent passe et veut bien y penser....
On vient vous chercher… « visite avocat !»
L’aile à traverser, les grilles, le centre, le couloir des avocats, enfin,
plein de monde qui vous dévisage, certains qui vous ont vu « sur le journal » vous observent.
Vous regardez le sol, vous avez honte…
L’agent vous conduit dans un parloir où vous attend un avocat.
Celui-ci vous explique qu’il est envoyé par votre compagne,
et que celle-ci ne croit pas un traître mot de cette histoire…
qu’il y a d’ailleurs des contradictions flagrantes,
des impossibilités dans ces accusations…
Il vous sourit, c’est bien le premier !
Avec beaucoup d’attention,
il se met à lire votre mandat d’arrêt et vos p.v. d’auditions.
Il pose les bonnes questions, réagit vite, parle de confrontation, d’expertise…
Il a l’air de s’y connaître… Il vous rassure…
Vous vous détendez enfin. L’espoir revient, et, avec lui, votre énergie.
Vous vous battrez pour faire reconnaître votre innocence
et pour tenter de comprendre ce qui est arrivé !
* * *
Voilà, « une fiction » mais aussi, une histoire vécue…
Les médias ont leur rubrique : « cela s’est passé près de chez vous ! »
C’était la mienne : « cela pourrait vous arriver ! »
Personne n’est à l’abri de fausses accusations !
Où sont nos protections… les garanties de nos droits fondamentaux ?
Une loi sur la détention préventive obsolète, arbitraire,
qui nous laisse sans défense…
Une prison insalubre
qui accueille des présumés innocents, condamnés avant jugement
à subir le traitement le plus inhumain et dégradant qui soit !
C’est vous, c’est moi qui en sommes responsables ! Pour l’instant, cela ne nous touche pas vraiment. Mais le jour où vous irez visiter un détenu à la prison de Forest, et que vous ferez la file pour un proche, un fils, un oncle, un ami…
il sera trop tard… mais vous ne pourrez pas dire : on ne savait pas !