Nouvelle extraite de l’ouvrage collectif « Privé de liberté, pas de génie – Trente prisonniers célèbres » publié sous la direction de l’avocat François Dessy
Le jeudi 26 juin 2003, dans l’après-midi, une fourgonnette Citroën blanche, s’arrête à Ciney, avenue d’Huart, à hauteur d’une jeune fille de 13 ans, d’origine burundaise. Marie-Ascension revient d’un supermarché où elle a fait une course et rentre chez elle à quelques pas.
Elle s’apprête à traverser la chaussée quand elle est apostrophée par son conducteur. Un monsieur d’une soixantaine d’années, aux cheveux blanc, barbu avec des lunettes. Il lui demande le chemin vers la Maison des Frères des Écoles chrétiennes, au Mont de la Salle. Marie-Ascension lui explique le chemin du mieux qu’elle peut. Mais l’homme fait semblant de ne pas comprendre et lui demande de monter dans la fourgonnette pour l’y conduire. À son âge, ses parents lui ont dit de ne pas faire confiance à un inconnu et de ne jamais le suivre. Aussi, elle refuse poliment. Le conducteur insiste, l’assure qu’elle n’a rien à craindre, qu’il est un bon père de famille, professeur de dessin et qu’il veut juste qu’elle le conduise à cette Maison des Frères des Écoles chrétiennes où il a quelque chose à apporter. Devant ses hésitations, il la culpabilise en lui disant : « ce n’est pas bien de ne pas faire confiance ».
Manipulée, « embobinée » comme elle le dira, elle finit par accepter de monter. À ce moment, le véhicule démarre à toute allure. Le conducteur lui intime l’ordre de se cacher sur le plancher à côté de lui. Sur le siège, elle aperçoit des cartes routières de Belgique et de France. Il dépasse le Mont de la Salle et fonce vers l’inconnu. Marie-Ascension comprend vite qu’elle est enlevée. Elle lui demande alors : « Tu es un Dutroux, toi ? » et il répond : « Je suis pire ! ». Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre ce qui l’attendait. Elle dira : « À l’époque, j’étais timide. Mais quand il s’agit de sa vie… En moi-même je pensais : c’est fini, mais je ne voulais pas que ce soit fini ! » Elle pense à ses parents et à tout ce qu’ils ont fait pour sauver leurs enfants de l’horreur et de la mort et se dit qu’elle ne peut pas se laisser tuer ainsi.
Ses parents sont des réfugiés politiques originaires du Burundi où ils ont vécu les pires horreurs au milieu du génocide des Tutsis par les Hutus. La dégradation de la situation, les massacres de nombreux membres de leurs familles et d’amis les ont contraints à abandonner toutes leurs occupations et leurs biens au Burundi dans l’espoir de trouver ailleurs une vie en sécurité pour leurs enfants. La famille a alors émigré en Belgique en 1997. Son père y a trouvé du travail comme enseignant tandis que sa mère s’est totalement investie dans l’éducation de leurs cinq enfants. Ils ont été traumatisés par les violences qu’ils ont connues au Burundi. L’oncle de son père, l’Archevêque de Gitega, a été assassiné le 9 septembre 1996, criblé de plusieurs balles dans sa voiture. Au cours d’une oraison funèbre prononcée le 23 juillet 1996, lors de l'enterrement de trois cent quarante et une victimes dans un camp de déplacés tutsis à Bugendana, l’Archevêque de Gitega avait affirmé à l'adresse des assassins : « Vos crimes sont la honte de l'humanité ». Il a parcouru monts et vallées à la recherche des dispersés pour que ceux-ci regagnent leur domicile et il avait accueilli les déplacés de toutes les ethnies. Même s'il avait déjà perdu sept membres de sa famille en 1993, il avait toujours encouragé dans sa prédication le dialogue et la réconciliation.
Parmi les massacres les plus affreux, celui au Petit Séminaire de Buta, que dirigeait le frère de sa maman : le matin du 30 avril 1997, quarante élèves ont été tués et vingt-six gravement blessés. Ces jeunes adolescents, hutus et tutsis mélangés, ont tous été massacrés sans distinction, parce que les élèves hutus, invités par les rebelles à se séparer des tutsis, ont refusé d’abandonner leurs condisciples et ont préféré mourir avec eux, en restant unis… Au prix de leur vie, ces jeunes martyrs ont démontré qu’une vraie fraternité entre ethnies était possible et que l’amour peut être plus fort que la haine.
Durant la matinée de l'agression du Séminaire de Buta, les mêmes rebelles ont également brûlé un centre de santé, violé et empalé par le sexe l'infirmière. À ce même endroit, ils ont tué huit vieilles femmes et un pasteur pentecôtiste.
Le drame pour les rescapés du Burundi, c’est que les génocidaires n’ont toujours pas été jugés et que certains se retrouvent même au pouvoir. Personne n’a été déclaré responsable de ce génocide et ces crimes sont restés impunis. Les familles des victimes n’ont pas pu faire leur deuil. Leurs morts sont morts une deuxième fois dans l’oubli et l’indifférence générale du monde occidental.
C’est là, sans doute, la force de Marie-Ascension. Savoir de quoi l’homme est capable, connaître la perversité, l’ignominie de certains. Toute sa jeunesse a baigné dans les récits des atrocités commises au Burundi dont ses parents se sont enfuis. Elle, dont la famille tutsie a fuit les massacre, elle connaît la barbarie des hommes. Ces scènes d’horreur, ces enfants, ces femmes et ces vieillards torturés, violés, décapités, déchiquetés à la machette, par des voisins, des amis, des compagnons de classe, elle en a entendu parler, elle en a vu des témoins, des rescapés. Elle sait aussi que ce n’est pas de l’histoire ancienne, que cela continue, même encore aujourd’hui.
Elle a immédiatement compris ce qui l’attendait. C’est « un Dutroux ! » Un violeur et un assassin d’enfants, un de ces « détraqués » qui massacrent sans état d’âme, comme, au Burundi, où « on abat les grands arbres », c’est-à-dire les Tutsis. Ce « Dutroux », c’est Michel Fourniret, un prédateur, un tueur en série, celui que la presse a appelé « l’ogre des Ardennes » et que les polices françaises et belges traquent depuis des années.
Il a été poursuivi pour des crimes commis entre le 11 décembre 1987 et le 26 juin 2003, l’enlèvement, le viol et l’assassinat de sept jeunes filles : Isabelle, disparue à 17 ans à Auxerre en 1987, Fabienne, disparue à 20 ans à Châlons-enChampagne en 1988, Jeanne-Marie, disparue à 22 ans à Charleville-Mézières en 1989, Elisabeth, disparue à 12 ans à Saint-Servais près de Namur en 1989, Natacha, disparue à 13 ans à Rezé près de Nantes en 1990, Céline disparue à 18 ans à Charleville-Mézières en 2000, et Mananya, disparue à 13 ans à Sedan en 2001. Une instruction parallèle, en région parisienne, concerne le meurtre en 1988, qu’il a reconnu, de Farida, 31 ans, la compagne d’un ancien codétenu, pour lui dérober un butin de plusieurs kilos d’or, amassé dans les années quatrevingt par les braqueurs de banques du Gang des postiches.
À cette longue liste de victimes s’ajoutent encore trois autres survivantes belges, dont Marie-Ascension, victimes d’agression, de tentative de viol ou d’enlèvement. Il est aussi soupçonné de nombreux autres assassinats non élucidés. Une « page blanche » de plus de dix ans, entre 1990 et 2000, durant laquelle il n’a sans doute pas du rester inactif, inquiète beaucoup la justice. Avant cela, il avait déjà été arrêté en 1984 pour treize agressions de jeunes filles et puni d'une peine de cinq ans de prison par la cour d'assises à Evry en juin 1987.
Après deux mois d’audience, du 27 mars au 28 mai 2008, à la Cour d’assises de Charleville-Mézières, il sera finalement condamné à la réclusion criminelle à perpétuité incompressible, c’est-à-dire réelle. Il ne sortira donc plus jamais de prison. Sa femme, Monique Olivier, sera condamnée, comme complice pour cinq de ces crimes, à la réclusion criminelle assortie de vingt-huit années de sûreté.
Que fait Marie-Ascension ? Profondément croyante, elle lui dit : « Tu ne crois en rien toi ? » puis se met à prier avec sa foi d’enfant. Elle implore l’aide de la Vierge Marie et de Dieu, celui qui, à ses yeux, est le seul « Tout-Puissant ». Elle témoignera devant la cour d’assises de Charleville-Mézières : « J’ai commencé à prier à haute voix… de plus en plus fort ; je criais presque ! … J’ai continué à prier à pleine gorge ! » Ce faisant, elle ignore Michel Fourniret. Comme disent les jeunes de son âge : elle le nie. Elle dira plus tard : « C’est comme si j’étais en apnée, dans une bulle. J’éprouvais une sérénité, une maîtrise comme jamais je n’en ai connue, ni avant, ni après. C’est Dieu qui m’a sauvée. J’en suis convaincue. »
C’est là sa certitude et celle de sa famille. Elle leur appartient. D’autres peuvent ne pas la partager et se dire que c’est grâce à son courage et à sa détermination qu’elle a pu se libérer. Mais, quoi qu’il en soit, c’est sa foi qui a sauvé Marie Ascension. Elle lui a donné cette confiance et cette force inouïes qui lui ont permis de s’enfuir et d’échapper à une mort atroce. Elle a permis aussi de mettre un terme définitif à cette série meurtrière de disparitions, de viols, de tortures et d’assassinats qui sévissaient depuis des années et qui aurait sans doute perduré encore longtemps. La puissance de sa foi a été de celles qui soulèvent des montagnes. C’est là que se situe le miracle de sa survie.
Michel Fourniret, lui, a véritablement perdu pied. Il n’a pas pu supporter ces prières, ces supplications adressées à « un Autre » que lui. Il n’était plus « le Tout-Puissant », celui qui jouit de la panique de ses victimes et de leurs implorations. Elle l’a véritablement désarçonné.
Il s’énerve, veut la faire taire, la frappe mais elle continue de plus belle. Manifestement, rien ne l’arrêtera. Excédé, il s’arrête sur le côté de la route et la met à l’arrière de la fourgonnette après lui avoir lié les mains. Toute fine et souple, Marie-Ascension parvient à se défaire de ses liens et remarque une porte à l’arrière qui peut s’ouvrir de l’intérieur. Elle décide de s’échapper : « Je saute ou je saute pas ? » se demandait-elle « comme dans un film d’horreur ».
À un rond-point, à vingt-trois kilomètres de Ciney, la fourgonnette ralentit soudain et s’arrête à un stop. Marie-Ascension saisit l’occasion, se précipite dehors et court se réfugier dans un champ. Fourniret ne s’en est pas aperçu et poursuit sa course à toute allure. La petite revient sur la route et fait de grands signes aux voitures qui passent. Une jeune femme, Stéphanie Janton, s’arrête et la fait monter. Marie-Ascension hoquette son aventure et la supplie de la ramener le plus vite possible chez ses parents. La jeune femme lui répond que son agresseur va sans doute revenir la chercher dès qu’il se sera rendu compte de sa fuite. Elle lui demande de se placer à l’arrière de la voiture et de la prévenir dès qu’elle verra sa fourgonnette pour lui permettre de prendre note du numéro de sa plaque d’immatriculation. Tout à coup, Marie-Ascension, cachée à l’arrière, terrorisée, crie : « le voilà ! » La jeune femme mémorise le numéro de plaque et file vers le commissariat de police le plus proche.
Michel Fourniret sera arrêté une heure et demie plus tard. Il a véritablement perdu pied. Il n’a pas pu supporter ces prières, ces supplications adressées à un autre que lui. Il a été déstabilisé par l’apparente sérénité de cette jeune fille, sa confiance en un Dieu dont lui ne savait que se moquer. Pour la première fois, il a commis des erreurs, il a eu des distractions qui l’ont perdu mais dont il a voulu faire croire qu’elles étaient conscientes au motif invraisemblable qu’il voulait se faire arrêter.
Il s’est défendu en prétendant, contre toute vraisemblance, avoir voulu mettre fin à ses crimes : « L’approche de Marie était pour moi une forme de sabordage… » À un expert psychiatre, il ira jusqu’à dire : « J’ai eu une attitude suicidaire culpabilisatrice » voulant lui donner ainsi une piste de travail pour son expertise. Il affirmera encore : « Je me suis rendu compte qu’elle était mal installée à l’avant et donc je l’ai transférée à l’arrière » tout en reconnaissant qu’il n’avait jamais fait cela auparavant. À la question du Juge d’instruction s’il se souvient que Marie priait à voix haute, il répond évasif : « Vous me l’apprenez, j’ai des problèmes d’audition et le véhicule est bruyant… » Pourtant, Marie-Ascension se rappelle bien ses paroles : « Tu m’agaces avec tes prières ! » À un autre expert, il dira : « En fait, elle m’embarrassait, je l’ai mise à l’arrière. » Enfin, il avouera : « Elle était inattendue ! »
Michel Fourniret l’attache fermement à l’arrière du véhicule non sans avoir auparavant caressé et évalué ses seins à peine formés. Elle dira, à la cour d’assises : « Il m’a attachée. Le moindre mouvement me faisait très mal ! » La jeune femme qui l’a recueillie sur la route est venue le confirmer : « Ses poignets étaient écorchés ! »
Mais niant l’évidence, il va encore fanfaronner : « Si je l’avais vraiment voulu, elle n’aurait pas pu se désentraver… » Et puis, poursuivant ses dénégations invraisemblables, il va prétendre qu’il n’est pas revenu la rechercher lorsqu’il s’est enfin aperçu qu’elle s’était enfuie… : « Je m’étais trompé de route. J’ai simplement fait demi-tour ! » Par ailleurs, il inventera encore qu’il l’a embarquée en passant par Ciney par hasard.
Or, il a reconnu qu’il était déjà venu à Ciney, un an auparavant, repérer des jeunes filles. Comme l’a rappelé un expert : « Sa jouissance, elle vient au niveau de la chasse ! » Michel Fourniret expliquera qu'il choisit ses proies « jeunes, vierges et jolies ». Il les repère au volant de sa fourgonnette, analyse leurs trajets et les prend dans ses filets grâce à des manipulations, minutieusement préparées, souvent avec sa femme qui servira d’appât. Marie-Ascension et ses parents se sont beaucoup inquiétés de ce que leur famille a sans doute été longtemps épiée avant qu’il ne choisisse sa victime.
Dans une lettre de prison, envoyée en 2005 à son fils qui lui avait demandé ce qu’il aurait fait de Marie-Ascension si elle n’avait pu lui échapper, il avait écrit : « Il est évident que je lui aurais arraché les yeux et les membres vivante avec une infinie jouissance. Marie incarne une pureté sobre, je m’en empare. (...) J’aurais préféré évidemment lui infliger de lourdes souffrances, des tortures morales et physiques ».
Contrairement à ce qu’il à affirmé devant la cour d’assises, Michel Fourniret ne s’est pas fait arrêter volontairement. Il ne s’est pas suicidé, comme s’il avait « rencontré un arbre ou un mur… », pour reprendre son expression. Non, il a été arrêté dans sa longue course criminelle par le courage d’une gamine de treize ans et la présence d’esprit d’une jeune femme qui l’a crue
À Charleville-Mézières, les parties civiles logeaient dans un petit hôtel près de la gare avec quelques uns de leurs avocats. Dans leurs souffrances, elles y ont vécu des moments de solidarité et de soutiens mutuels bouleversants. Comme l’a souligné un chroniqueur judiciaire : « Ces familles n’en forment qu’une ».
Les parents des enfants décédés avaient demandé à Marie-Ascension de venir au procès : « Tu es notre fille, maintenant, tu représenteras nos enfants. N’aie pas peur de le rencontrer. Quand tu entreras dans la salle d’audience, tu le regarderas en face… et tu verras : il baissera les yeux ! » Après de longues hésitations, elle est venue témoigner. Et, effectivement, il n’a pas osé croiser son regard.
Durant l’instruction, Michel Fourniret avait fini par passer aux aveux mais en se glorifiant d’avoir commis les actes les plus abjects, les décrivant avec une complaisance de jouisseur : parlant d’Elisabeth : « Une silhouette pleine de distinction, empreinte de grâce, qui évoque une ballerine… Pas une vision naturelle », il dira en avoir fait « une loque humaine ». Pour une autre petite victime, il s’est appesantit devant les enquêteurs sur « le gémissement inoubliable » qu’elle a eu en agonisant. Il se décrit lui-même comme « un braconnier qui s’en va sans savoir s’il va ramener un faisan, une garenne ou rien du tout ». À propos des enlèvements, il parle d’ « accostages ». Quant aux jeunes filles qu’il chasse, il les nomme MSP (« Membranes Sur Pattes ») …
Tout au long des audiences de la cour d’assises, Michel Fourniret fut odieux, il voudra dominer les débats et mettra les nerfs des parents des victimes à très rude épreuve. Il avait exigé avant le procès, on imagine bien sans succès, d’imposer à chacun des jurés et des magistrats de la cour, comme critère de non-récusation, qu’il signe une « Affirmation sur l’honneur » comme quoi il était, comme lui, arrivé vierge à son mariage. C’était là la condition qu’il mettait pour qu’ils puissent comprendre sa quête obsessionnelle de virginité. Il avait aussi annoncé sa volonté d’être « absent à 96,8 % » des débats et commencé, sans succès, par exiger un huis-clos, refusant la présence d’une « populace ignare », d’une « presse voyeuse et concupiscente » cela « dans l’intérêt des victimes » … Au début du procès, il brandit à plusieurs reprises dans son box d’accusé un écriteau : « sans huis clos, bouche cousue ». Le lendemain, il refuse d'être extrait de sa cellule et doit être conduit de force dans le box des accusés de la cour d’assises. Il remet alors au président un document où il se décrit lui-même comme « un être mauvais et dénué de tout sentiment humain ». Il alterne de longues périodes de mutisme avec quelques rares déclarations ampoulées. Tantôt il annonce qu’il va enfin faire les révélations, vainement attendues par les familles, sur ce qu’avaient vécu leurs enfants disparus, tantôt, prenant prétexte de la moindre contrariété, il s’enferme dans un mutisme provocant : « J’aimerais tant parler, hélas je ne le peux pas… » Jusqu’à se taire définitivement, après un énième incident avec l’avocat général, qui lui ordonnait de mettre fin à ses vulgarités, auquel il réplique : « Je vous garantis l’absence de tout écart de langage à l’avenir. C’est terminé ! » en coupant son micro et en se rasseyant une fois pour toutes.
Monique Olivier se terre dans son box d’accusée. Elle fait l’impossible pour tenter de passer inaperçue. Interrogé sur le rôle de sa femme dans ses crimes, Michel Fourniret répond à l’audience : « Je ne voyais pas l’intérêt de mettre les hommes de troupe au courant de la stratégie de l’état-major. » Il n’empêche qu’elle a joué un rôle actif. Elle avait fait la toilette intime d’Elisabeth, qui avait ses premières règles, avant qu’il la viole. Elle avait également fait une fellation à son mari pour lui faciliter le viol d’Isabelle.
Le président de la cour d’assises, Gilles Latapie, a été d’une patience infinie. Il a mené les débats de main de maître, avec beaucoup de respect et un réel souci de chacun, des accusés aux parties civiles, du service d’ordre aux innombrables journalistes venus du monde entier, tout en conciliant habilement la rigueur, l’autorité et l’humour. Il en a écrit un livre peu après le procès : « Face à Michel Fourniret », publié aux Éditions Michel Lafon à Neuilly-sur-Seine en 2009, livre dont l’auteur de ces lignes a extrait plusieurs citations de déclarations aux audiences.
Dans le volumineux courrier qu’il a reçu, il a épinglé notamment une page découpée d’un journal local, La Voix du Nord, daté du 8 mai 2008, recouverte d’un texte rédigé avec un épais feutre rouge : « Allez-vous cesser cette parodie de justice. Fourniret est coupable et il ne faut pas deux mois pour le juger. Il mérite d’être tué. Vous cherchez à faire comme à Outreau où les 17 pédos ont été acquittés. Quelle fausse justice. C’est dégueulasse. » La voix d’une certaine frange de la population…
Le procureur de la République de Charleville-Mézières, interpelle très sèchement les accusés durant les débats, se livrant parfois à une véritable joute oratoire avec Fourniret qui avait un malin plaisir à le provoquer. Il s’est laissé aller, dans son réquisitoire, à des propos déplacés, très critiqués par la presse, notamment par le chroniqueur judiciaire du journal « Le Monde », qualifiant Michel Fourniret de « pitoyable petit Fourniret », de « rien du tout », de « clown », ou de « diable au double visage, une unique créature du mal, un monstre nécrophile » et Monique Olivier de « muse sanglante », de « sorcière sournoise » et de « grosse araignée gluante ». Au point qu’il s’est senti obligé, en plein procès, d’organiser une conférence de presse pour se justifier.
Les avocats de Michel Fourniret, le bâtonnier Blocquaux, Maîtres Bourbouze et Jumelin, commis d’office par le président de la cour d’assises, ont dû faire face à une tâche impossible : défendre l’indéfendable. Ils étaient réduits au silence durant les débats par un client dont ils désapprouvaient la conduite à l’audience et, qui plus est, leur interdisait de s’exprimer en son nom. Il est vrai que tous attendaient ce qu’ils allaient bien pouvoir plaider. Ils furent remarquables. Leur client disait lui-même qu’« il ne demanderait pas pardon pour l’impardonnable » Il revendiquait le droit d’être condamné à la peine maximale. Ses avocats ont posé la seule question à laquelle jamais personne n’a pu répondre : « Comment devient-on un Michel Fourniret ? »
Le Docteur Daniel Zagury, psychiatre et psychanalyste, expert judiciaire près la cour d’appel de Paris et chef de service du centre psychiatrique du Bois-deBondy, en Seine-Saint-Denis, est un homme aguerri de 66 ans, qui a déjà expertisé plusieurs tueurs en série, dont Guy Georges et Patrice Alègre, mais aussi, plus récemment, des djihadistes et des terroristes.
Le Docteur Zagury décrit devant la cour d’assises un homme « obnubilé par le fantasme de la virginité chez ses victimes », à la « dangerosité extrême », mais « entièrement responsable », pour qui la thérapie relève de la « spéculation théorique ». Il dira de lui que c’est à son avis « le tueur en série français le plus achevé ».
« Sa quête de la virginité, c'est sa ligne de vie », dit l’expert. « Dans son fantasme, ou il pénètre une vierge et elle devient souillure et il faut s'en débarrasser, ou bien elle est vierge et il n'y parvient pas, donc il faut supprimer la preuve de son impuissance, ou elle n'est pas vierge et c'est une putain donc il faut la tuer. »
Ainsi, il « légitime ses actes, défend ce qu'il a fait au nom du bien, du juste, et surtout du pur. » Et en plus, « il parle de ses victimes avec adoration ». Tentant d’expliquer les crimes commis par Michel Fourniret, il dira : « La victime sort du monde des vivants pour devenir son objet, le fruit de son imaginaire. Fourniret tire une jouissance de sa position de toute-puissance, celle du démiurge qui a le pouvoir de donner la mort. Plus la victime est terrorisée, plus sa jouissance à lui est grande. » « Il jouit de sa propre indifférence à la souffrance de l'autre. Puis il tue ce qu'il a idolâtré Page 10 sur 14 dans la mise en scène, se débarrassant des victimes comme des objets encombrants. » Sa personnalité comporte une dimension psychopathique comme le prouve son absence totale de sentiment de culpabilité : « Il commet des crimes et les légitime comme les conséquences regrettables de sa quête de pureté ».
Rejoignant, en quelque sorte, l’intuition de Marie-Ascension, le Docteur Daniel Zagury, dans le livre qu’il a coécrit avec Florence Assouline « L’énigme des tueurs en série », paru chez Plon en 2008, a examiné les témoignages des prisonniers hutus qui ont participé au génocide du Rwanda, tels qu'ils ont été recueillis par le journaliste Jean Hatzfeld, dans son livre « Une saison de machettes » paru au Seuil en 2003. Il y a relevé ces caractéristiques communes aux tueurs en série : l' « absence de culpabilité », la « chosification » de l'autre « qui permet de tuer sans haine, dans l'indifférence », le mécanisme de défense qui étouffe les émotions et autorise à reprendre après avoir participé à un massacre le cours d'une vie normale.
En ce qui concerne Monique Olivier, le Docteur Michel Dubec, psychiatre requis comme expert judiciaire, dira de sa relation à son mari : « ils ont passé un marché criminel ». Avant même la libération de Michel Fourniret, durant sa détention préventive précédant sa condamnation par la cour d'assises à Evry en juin 1987, ils se sont échangé des courriers dont il ressort entre les lignes qu’ils ont signé un contrat criminel. Monique Olivier lui a proposé : « Tu tueras Michaux (le père de ses deux fils aînés) » et moi « je t'offrirai des vierges ».
Mais, à cette question fondamentale : « Comment devient-on un Michel Fourniret ? » les experts psychiatres n’ont pu apporter aucun éclaircissement. On ne peut se contenter de dire qu’il n’est pas fou, au sens psychiatrique du terme, qu’il est normal, intelligent avec un quotient intellectuel très élevé, responsable de ses actes, encore faut-il expliquer comment il est devenu le tueur en série qu’il est. Dans la mesure où personne ne peut nier que la psychopathie n’est sans doute pas une maladie mentale mais bien un trouble du comportement, même si elle ne rend pas incapable du contrôle de ses actes, Michel Fourniret en est-il pour autant entièrement et seul responsable ?
Ses parents, ceux qui l’ont entourés ou rejetés dans sa jeunesse, les enseignants qui l’ont suivi, les services sociaux qui se sont occupés de lui, n’ont-il pas une part, même infime pour certains, de responsabilité dans ce qu’il est devenu. On ne naît pas psychopathe, on le devient par des carences affectives précoces et Page répétées. Faute de tuteurs de résilience, l’enfant et l’adolescent grandissent dans la haine des hommes, de l’autorité et de la société. Faute d’avoir eu une mère aimante ou des manifestations d’affection et de tendresse dans son enfance, le psychopathe en arrive à ne voir la femme que comme un objet.
« Ces personnes ont souvent vécu des enfances catastrophiques, avec une maltraitance et un attachement insécure », souligne le professeur Bruno Falissard, pédopsychiatre, professeur de biostatistique à l'université Paris XI-Sud et directeur de l'unité de l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM) U669 qui s’intéresse aux problèmes de santé mentale dans une perspective de santé publique.
Faut-il l’excuser ? On n’excuse pas le mal qu’il incarne. Faut-il le plaindre ? Peut-être. Mais qui sommes-nous pour le juger, pour lui dénier son humanité même s’il semble n’avoir aucun sentiment humain ?
Peut-on le soigner ou, comme le disent la plupart des psychiatres, faut-il se contenter de l’empêcher de nuire ? L’unique solution est-elle de l’enfermer jusqu’à sa mort pour protéger la société et éviter le risque qu’il fasse de nouvelles victimes ? L’emprisonnement à vie, seul entre quatre murs, ne rend-il pas fou et n’est-il pas encore pire que la mort ? Cet homme est-il encore un homme ou n’est-il plus qu’une bête féroce à mettre en cage ?
Autant de questions sans réponse. On nous dira, sans doute avec raison, que la justice n’est pas là pour répondre à ces questions mais pour protéger la société et les victimes potentielles des prédateurs, que c’est là sa seule mission. Sans doute, mais il n’empêche que l’on reste sur sa faim d’humanité et de compassion. Guérir un déviant, quel qu’il soit, c’est aussi prévenir d’éventuelles récidives.
Une fois de plus, comme pour tant d’autres tueurs en série, la société se contente d’enfermer, ce qui n’évitera pas de nouveaux crimes les plus abominables les uns que les autres. Et même en prison, plus ils seront rejetés et isolés, plus ils seront dangereux.
Seule la prévention le plus tôt possible, par l’accueil et la prise en charge des enfants et adolescents abandonnés à leur sort, rejetés de partout, sans famille ni encadrement valorisant, pourra, peut-être, éviter de faire de nouveaux psychopathes et de nouvelles victimes.
Voilà les quelques réflexions que se sont faites ceux qui ont suivi ce procès sans haine ni recherche de vengeance et qui ont cherché, autant que possible, à tenter de comprendre. Mais, comme l’écrit André Malraux dans son roman « Les Conquérants » publié en 1928 : « Juger c'est, de toute évidence ne pas comprendre puisque, si l'on comprenait, on ne pourrait pas juger ».
Devant les multiples provocations de Michel Fourniret, les familles des victimes ont conclu un « pacte de solidarité » qui les a unies et soutenues. Comme l’a souligné le père de Fabienne : « Quand il a brandi sa pancarte où il réclamait le huis clos, les familles ont fait bloc et refusé ce chantage. Il a perdu cette première manche » et encore : « Il ne voulait raconter que les choses les plus sordides, les plus terribles, pour nous faire souffrir. Nous n'avions pas besoin de petits détails supplémentaires : les faits sont là ».
Les parents de Marie-Ascension se sont adressés à Michel Fourniret, par la voix de leur avocat, en ces termes : « Vous avez enlevé et séquestré notre enfant de treize ans en vous présentant comme un père. Oui, vous avez fait des enfants, mais vous n’êtes pas un père. Un père ne se vanterait pas, en s’adressant à son fils adolescent, qu’il avait programmé de détruire une petite fille de treize ans « avec une jouissance infinie ». Vous avez trahi la paternité, vous avez trahi l’humanité. Quelle que soit la peine qui vous sera infligée, nous souhaitons que vous la purgiez en essayant de vous humaniser quelque peu. Aussi, osons-nous espérer qu’un jour vous serez capable de regretter sincèrement les souffrances indescriptibles et impardonnables que, par vos actes ignobles, vous avez fait subir à vos nombreuses victimes et à leurs familles. »
Quant à Marie-Ascension, elle s’est adressée à lui, dans les mots bouleversants de son avocate, Maître Isabelle de Moffarts : « J'avais trois ans quand la guerre a éclaté au Burundi, six ans quand les rebelles ont envahi ma ville, Bujumbura. Avec ma famille, nous nous cachions dans le grenier. Nous aplatissions notre nez pour ressembler à des Hutus... nous avons fait le choix de vivre. (…) J’ai beaucoup pensé aux miens qui s’entretuent, dans mon pays. Le Mal nous guette chaque jour, nous flirtons avec lui. Vous, vous vous êtes laissé posséder par lui. Pourtant, je veux croire qu’il existe, enfouie en vous, une infime parcelle de bien. (…) Redevenez un homme, un frère en humanité ! »
Interrogée à l’issue du procès, dans l’hebdomadaire « Dimanche » du 22 juin 2008, par le père jésuite Charles Delhez, elle fera part de ses interrogations de jeune femme rescapée : « Je pense ne jamais avoir eu de la haine pour lui. Si j’en avais eu, je n’aurais pas pu m’en sortir ainsi. Enlever un sentiment de haine est très difficile. (…) Comment l’homme peut-il en arriver là ? On a tous en nous cette possibilité de basculer. C’est un combat de tous les jours pour rester droit. Fourniret s’est laissé dominer par le mal. Maintenant, j’espère qu’il prendra conscience qu’une autre fin est possible pour lui. Je ne pense pas qu’il soit heureux. On le voit dans ses yeux. Dans son regard, il n’y a plus rien. Il est pris dans un engrenage. La seule chose que je puisse encore faire pour lui, en ce moment, c’est de prier. Et, en famille, nous avons demandé à d’autres de le faire aussi » Ira-t-elle le voir en prison ? « S’il demandait pardon, oui. » Et le fera-til ? « Je le crois, je l’espère. Ce n’est pas une chose exclue. Sinon, pourquoi continuerais-je à prier ? »
Cinq ans après son enlèvement, Marie-Ascension, traumatisée par ce qu’elle a subi et surtout par ce à quoi elle a échappé de justesse, se demande pourquoi elle a survécu et pas les autres jeunes filles : « Je me suis beaucoup interrogée : « Pourquoi moi ? », et parfois je m’en voulais. Mais ce sera toujours sans réponse » « Même si quelque chose a été détruit, on peut toujours reconstruire par l’amour. Et si l’on ne croit pas en Dieu, il reste l’amour. Mais, pour moi, l’un ne peut être séparé de l’autre. »
Aujourd’hui, elle veut se consacrer aux malades, aux souffrants, aux victimes, quelles qu’elles soient, leur apporter le réconfort de son expérience, de sa sérénité retrouvée et de sa profonde bienveillance.
C’est Elie Wiesel, Prix Nobel de la Paix, survivant d'Auschwitz, où il fut déporté à l'âge de quinze ans, qui écrit ceci dans la préface de la dernière édition de son livre « La Nuit » (Les Éditions de Minuit, Paris, 2007, p.10) : « J’ignore comment j’ai survécu. Trop faible et trop timide, je n’ai rien fait pour. Dire que c’était un miracle ? Je ne le dirai pas. Si le ciel a pu ou voulu accomplir un miracle en ma faveur, il aurait bien pu ou dû en faire autant pour remercier d’autres plus méritant que moi. Je ne peux donc que remercier le hasard. Cependant, ayant survécu, il m’incombe de conférer un sens à ma survie. » (…) « Pour le survivant qui se veut témoin, le problème reste simple : son devoir est de déposer pour les morts autant que pour les vivants, et surtout pour les générations futures. Nous n’avons pas le droit de les priver d’un passé qui appartient à la mémoire commune. L’oubli signifierait danger et insulte. Oublier les morts serait les tuer une deuxième fois. Et si, les tueurs et leurs complices exceptés, nul n’est responsable de leur première mort, nous le sommes de la seconde.»