Le religieux envahit notre univers avec parfois une violence de dictature. La laïcité, qui n'est rien d'autre, faut-il le rappeler, que la séparation de la société civile et de la société religieuse, principe fondamental de toute démocratie, est battue en brèche au sein même des états ou des communautés qui se déclarent pourtant pluralistes. Des réalités paradoxales se sont entrecroisées dans ces sondages qui nous ont révélé que dans le nord du pays trois quart de la population se dit chrétienne alors que le Vlaams Blok était en passe de devenir le premier parti de Flandre. Comment peut-on être à la fois chrétien, raciste, xénophobe, antisémite et islamophobe ? Par quelle aberration intellectuelle peut-on ainsi exiger l'expulsion des immigrés et faire référence à un Dieu qui tout au long de l'ancien et du nouveau Testament n'a pas cessé de dire que l'accueil de l'étranger était un des premiers devoirs des croyants (Isaïe et Mathieu, 25 - 43, "J'étais un étranger et vous ne m'avez pas accueilli"). Un Dieu qui, pour les chrétiens, s'est fait homme dans une famille qui a été réduite à la pauvreté, qui a dû fuir la persécution et émigrer en Egypte, comme ses ancêtres juifs l'avaient fait avant Moïse et le retour à travers le désert en Terre promise.
Je ne comprends pas mes frères et sœurs dans la foi. Qu'attendent les églises chrétiennes non pas pour condamner les électeurs mais les idées d'un parti qui les trompe en édulcorant son programme et en changeant même d'appellation pour se rendre plus présentable ? Avant la dernière guerre, le Cardinal Van Roey n'avait pas hésité à condamner avec virulence les idées du rexisme. Aujourd'hui, la cour d'appel de Gand et la Cour de Cassation ont eu le courage d'aller à contre-courant et d'oser dire non, au nom des droits de l'homme, de la constitution et de la loi. La liberté de tout un chacun s'arrête là où commence celle des autres et la liberté d'expression a des limites, celles du respect des personnes et des lois qui rendent les hommes libres et égaux. C'est une évidence mais elle est devenue un lieu commun dont beaucoup ne mesurent plus les impératifs.
Je ne puis m'empêcher de songer à ce qu'écrivait Gandhi à propos des chrétiens :
« Si tous les chrétiens agissaient comme le Christ, le monde entier serait chrétien. »
Pourtant je suis chrétien, croyant et pratiquant, même si c'est au sein d'une famille dont je suis proche de nombreux membres mais dont je ne comprends pas certaines prises de position de sa hiérarchie. Je me dis qu'elle évoluera sans doute mais que le temps semble bien long, comme celui qu'il a fallu entre ses dérives et le pardon qu'elle a enfin demandé il y a peu pour certaines.
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Pourtant, l'Église catholique n'hésite pas à monter au créneau en matière de morale sexuelle ou dès qu'il est question de toucher à la dépénalisation de l'avortement ou de l'euthanasie. Ses réactions, qu'on les approuve ou non, relèvent de son droit à la liberté d'expression, tant que celle-ci n'obstrue pas le débat démocratique.
Elle continue à justifier la peine de mort par la légitime défense, même si elle considère qu'il n'y a pas lieu de l'appliquer dans les pays qui peuvent se protéger autrement des criminels. La légitime défense, toutefois, se définit d'après la loi comme une réaction de défense immédiate et proportionnée à une agression violente, commencée ou imminente, et ne peut en aucun cas être invoquée contre un assassin arrêté et mis hors d'état de nuire en prison.
Par ailleurs, à vouloir suivre son prescrit, difficilement compréhensible, du respect absolu de la nature, le même argument de la légitime défense ou, à tout le moins, celui de l'état de nécessité n'auraient-ils pas dû être invoqués pour l'utilisation du préservatif devant le danger mortel de la propagation fulgurante du sida ? De même, l'excommunication des homosexuels et des divorcés remariés, au motif qu'ils "vivent en état de péché mortel" ne fait référence à aucune parole du Christ. Mis à part le fait qu'il n'a jamais parlé de "péché mortel ou véniel", le Christ n'a rien dit à propos des homosexuels et, par ailleurs, leur condamnation paraît surtout faire référence à la destruction de Sodome dans l'Ancien Testament.
Ce qui est condamné dans ce récit de la Genèse c'est surtout la violence sauvage des hommes de cette ville qui ont voulu abuser des deux Anges accueillis par Lot dans sa maison et pour qui la sexualité se vivait sans aucun respect de l'autre (Genèse, 19, 1-29).
Une relation homosexuelle dans le respect et l'attention mutuels n'a strictement rien à voir avec ce récit, que cette relation soit ou non, pour certains, "contre-nature".
En ce qui concerne les prostituées et les femmes adultères, le Christ s'est contenté de les inviter à vivre dans l'amour et la fidélité (Jean, 8, 11). Il n'a pas condamné le divorce mais la répudiation (Mathieu 5,31-19,9 ; Marc,10,11 ; Luc 16,18), qui n'est rien d'autre que de renvoyer son conjoint et de rompre le mariage par une décision unilatérale et injuste, même si elle est prise dans les formes légales.
Le Christ, avant de dire que "le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat" (Marc 2,27), a cité le prophète Osée: "C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice" (Mathieu 12,7 et Osée 6,6). Le formalisme et la morale tendent de plus en plus à prendre le pas sur l'amour et la miséricorde. Or, c'était précisément ce que le Christ reprochait aux pharisiens en reprenant les paroles du prophète Isaïe :"Les doctrines qu'ils enseignent ne sont que des préceptes humains" (Matthieu, 15, 9, Marc,7,7 et Isaïe, 29,13). Invité à déjeuner chez un pharisien, le Christ s'en est pris à un légiste : "Malheur à vous, parce que vous chargez les gens de fardeaux impossibles à porter, et vous-même ne touchez pas à ces fardeaux d'un seul de vos doigts" (Luc, 11, 46 et Mathieu 23, 4). Nombreuses sont les femmes qui ne peuvent s'empêcher de penser à cette parole quand on leur prêche l'interdiction de toute contraception.
Le discours des églises chrétiennes est souvent perçu comme moralisateur, culpabilisant avec une invitation ferme des fidèles à la perfection. Il fait penser au discours ingénu de certaines personnes bien pensantes qui viennent dire que la place d'une mère est au foyer à élever ses enfants, sans même être capable d'imaginer que pour la plupart des jeunes couples, un second revenu est vital et qu'à défaut de trouver du travail de nombreuses femmes hésitent à avoir plusieurs enfants. On leur parlera alors d'égoïsme, de manque de générosité, en les blessant à vif avec de bons sentiments. Les interdictions et condamnations se font plus entendre que les démarches de compassion et de pardon. Et pourtant, la morale évolue. Nous sommes heureusement très loin aujourd'hui des exhortations de Saint-Paul aux Éphésiens : "Les femmes doivent se soumettre en tout à leurs maris (Éphésiens 5,24)" ou "Esclaves, obéissez à vos maîtres d'ici-bas avec crainte et tremblement (Éphésiens 6,5)." Cela n'a pas empêché les premières communautés chrétiennes de confier des responsabilités très importantes à des femmes mariées.
L'Église de Rome évoluera sans doute mais que le temps semble bien long, comme celui qu'il a fallu entre ses dérives et les pardons qu'elle a enfin demandés il y a peu pour son attitude dans l'histoire contre les Juifs, les crimes de l'Inquisition et la condamnation de Galilée. Ainsi, on peut raisonnablement espérer qu'elle demandera également plus tard pardon pour ses condamnations du travail des prêtres-ouvriers et des recherches de la théologie de la libération en ce que ces engagements de foi au service des plus pauvres avaient pour beaucoup d'entre eux de non-violent. Et qui sait, peut-être, demandera-t-elle un jour aussi pardon pour ses silences devant la montée du nazisme et les avancées inquiétantes des extrêmes droites d'aujourd'hui.
Cette volonté impatiente d'un changement salutaire, attendue par de très nombreux chrétiens dits de la base, dont certains finissent par ne plus y croire et en arrivent à perdre la foi, nous renvoie à l'humour et la profonde humilité de Jean XXIII. Ce pape visionnaire, qui portait la tiare pontificale et traversait la place Saint-Pierre juché sur une chaise à porteur, "le fauteuil le plus inconfortable que je connaisse", se plaignait de devoir être "habillé comme un satrape persan". Il dit un jour : "Il a raison notre Giuseppino quant il dit à son frère pape : "Vous êtes ici un prisonnier du luxe qui ne peut faire tout ce qu'il voudrait". Tout en ayant été élu comme pape de transition censé ne pas faire de vagues, il a été celui qui a mené l'Église catholique au concile et a souhaité un véritable aggiornamento. Il n'hésita pas à dire en audience publique d'un "monitum" du Saint-Office, une mise en garde contre Teilhard de Chardin, que "cette mesure est regrettable". Au pasteur Roger Schütz, prieur de la communauté de Taizé, qui lui exprimait son espoir que le Vatican devienne plus dépouillé et plus évangélique dans ses aspects extérieurs, il répondit en substance : "Patience, patience ! Je ne peux pas tout faire à la fois !" (Fioretti, Henri Fesquet, Fayard, 1963).
C'est à une réelle évolution, dans le respect des personnes et des différences, qu'il faut croire en espérant qu'elle se fera sans plus attendre. C'est au sein d'une famille qu'on peut changer les mentalités, les relations parentales, et pas en la quittant. Pour cela, il faut que chacun des chrétiens qui forment l'Église universelle se mobilise, s'exprime, lutte pied à pied contre les injustices, les violations des droits de l'homme, quelle que soit sa situation, les exclusions, le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie. Il ne lui est pas demandé de faire de la politique, d'être un militant de gauche ou de droite, mais de vivre tout simplement sa foi au quotidien, là où il est, ne serait-ce que par un simple sourire ou même un peu de tendresse donnés à l'autre, ce qui est déjà beaucoup s'il ne peut pas faire plus.