Où est Dieu dans les horreurs que nous vivons aujourd’hui en Ukraine et au Moyen-Orient, dans ces guerres fratricides menées au nom
des nationalismes, des religions ou même de Dieu ?
Que ce soit l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022,
soutenue par Kirill, le patriarche orthodoxe de Moscou et de toutes les Russies, ou le 7 octobre 2023 les massacres d’Israéliens par le Hamas, de femmes, d’enfants, de vieillards… 1 200 personnes assassinées et 240 autres prises en otages.
Ce massacre a été suivi de la riposte du gouvernement israélien sur la population palestinienne de la bande de Gaza.
Le vendredi 10 novembre 2023, Israël a revu de 1 400 à 1 200 morts le bilan de l’attaque du Hamas menée le 7 octobre sur son territoire après avoir identifié des corps comme étant ceux des hommes
du mouvement islamiste.
Le ministère de la santé du Hamas palestinien a annoncé le vendredi 10 novembre également que 11 078 personnes avaient été tuées dans les bombardements israéliens sur la bande de Gaza depuis le début
de la guerre le 7 octobre. Parmi les morts recensés à ce jour figurent 4 506 enfants et 3 027 femmes, a indiqué le ministère de la santé.
En outre, 27 490 personnes ont été blessées. plus de 1 500 000 civils ont été déplacés et au moins 1 000 personnes sont portées disparues.
Où est Dieu dans ces horreurs ?
Dieu se tait ou, plutôt, parle par la voix des quelques hommes de volonté qui prêchent inlassablement la paix, le dialogue et le respect mutuel.
Que ce soit au nom de la Thora, de l’Evangile, du Coran ou des Textes sacrés des uns et des autres.
Les Psaumes dénoncent souvent le silence de Dieu Ainsi, le Psaume 82 (h. 83) :
« Dieu, ne garde pas le silence, Ne reste pas immobile et muet. »
Le Psaume de David 21 (h. 22) est le cri de l’homme devant le Silence de Dieu :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné, sans souci de me sauver malgré les mots que je rugis ?
Le jour j’appelle, pas de réponse, et la nuit, je n’obtiens que du silence. »
Les Chrétiens rappellent que ce fut là précisément le cri de Jésus sur la Croix :
« Et vers la neuvième heure, Jésus s'écria d'une voix forte : Eli, Eli, lama sabachthani ? C'est-à-dire: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Matthieu 27, 46, et Marc 15, 34).
Mais aux versets 22 à 25 du même Psaume, le psalmiste entend la réponse de Dieu :
« Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le Seigneur, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob, vous tous, redoutez-le, descendants d'Israël. Car il n'a pas rejeté, il n'a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s'est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte. »
Dieu ne les a pas oublié, il écoute leurs plaintes. Dieu pleure avec ceux qui souffrent.
Auschwitz ou l’apparente éclipse de Dieu
La « solution finale », l’extermination programmée de millions de juifs, le « nettoyage ethnique » par un génocide planifié a atteint un sommet de la monstruosité humaine.
Des nazis ont été capables des pires atrocités sur ordre de leur « führer » au nom d’une prétendue supériorité de la race aryenne.
Ce crime contre l’humanité n’a pas pu se faire sans la participation active et consciente de nombreux collaborateurs à tous les échelons de la société. Au moment de devoir rendre des comptes, ils se réfugieront derrière l’alibi de l’obéissance due aux ordres de leurs supérieurs.
Primo Levi, Jorge Semprun ou Elie Wiesel, autant de survivants des camps de la mort qui ont tenté de nous décrire l’horreur qu’ils ont vécue au quotidien dans des conditions inimaginables.
Mais le témoignage, pour moi, le plus bouleversant et le plus dur est celui de membres du « Sonderkommando » d’Auschwitz-Birkenau.
Ce sont les juifs des camps, désignés par les allemands, pour veiller
au bon déroulement du processus de mise à mort dans les chambres à gaz et de l’élimination des cadavres dans les fours crématoires.
C’est par milliers qu’ils ont vu, chaque jour, des hommes, des femmes,
des enfants et des vieillards se déshabiller complètement et entrer, nus comme à leur naissance, dans un bunker dont ils devront les retirer sans vie, déformés par le gaz, et traîner ces corps souillés dans la fange jusqu’aux fours.
Un des membres du « Sonderkommando », Zalmen Gradowski, a laissé, avant de mourir, des manuscrits qu’il a enterrés près d’un crématoire
de Birkenau.
Un dernier manuscrit, datant de 1944, a été traduit du yiddish en français et publié sous le titre « Au cœur de l’enfer – Témoignage d’un Sonderkommando d’Auschwitz, 1944 » aux Editions Kimé en 2001 et aux Editions Tallandier à Paris en 2009.
Zalmen Gradowski écrit : « Plus d’un parmi nos camarades contemplait avec dédain et dérision les quelques dizaines de Juifs qui se rassemblaient pour accueillir le sabbat et réciter la prière du soir. D’autres les regardaient avec amertume, car l’atroce réalité, les horribles tragédies qui se déroulaient chaque jour sous nos yeux ne pouvaient éveiller de sentiment de gratitude, ni inciter à chanter les louanges du Créateur de l’univers, qui avait laissé un peuple de barbares assassiner et anéantir des millions d’innocents, hommes, femmes et enfants, dont la seule faute était d’être né juif (…)
Implorer Celui qui ne veut entendre les pleurs et les cris de petits enfants innocents ? Non ! (…) Même des Juifs autrefois pieux se tiennent maintenant froidement à distance. Il y a déjà longtemps qu’ils sont fâchés avec leur Dieu. Ils sont déçus pas ses voies. Ils ne peuvent comprendre qu’un « Père » puisse livrer ses enfants aux mains de cruels assassins, aux mains de ceux qui le raillent et se moquent de Lui » (Editions Tallandier à Paris, 2009, pages 99 et 100).
Mais quelques Juifs, qualifiés de naïfs, se cramponnent encore à toute force à leur Dieu et persistent à prier et chanter.
Et Zalmen Gradowski d’ajouter : « Alors, alors je courais là-bas, vers ce rivage, vers ce coin où se tenaient avec une sainte piété quelques dizaines de Juifs en prière, là je puisais cette lumière, là je captais cette étincelle avec laquelle je pouvais m’enfuir, m’enfuir dans mon box. Et à sa chaleur fondait le gel qui glaçait mon cœur (…) J’étais comblé, j’avais un shabbat de pleurs » (Editions Tallandier à Paris, 2009, pages 104 et 105).
Elie Wiesel, Prix Nobel de la Paix, survivant d'Auschwitz, où il fut déporté à l'âge de quinze ans avec ses parents et sa petite sœur qu’il ne reverra
plus jamais, décrit en des termes saisissants tout le problème du silence de Dieu au cœur du mal dans la nouvelle édition de 2007 de son très beau livre
« La Nuit »:
« Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs.
Appel. Les S.S. autour de nous. Les mitrailleuses braquées :
la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés – et parmi eux, le petit « pipel », l’ange aux yeux tristes (…)
Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés
sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres (…)
- Où est le Bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi (…) Si léger, le petit garçon vivait encore… Plus d’une demi-heure,
il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder bien en face (…) Derrière moi, j’entendis le même homme demander : - Où donc est Dieu ? Et je sentais en moi une voix qui lui répondait : - Où est-il ? Le voici… il est pendu ici,
à cette potence… (Elie Wiesel, La Nuit, Les Éditions de Minuit, Paris, nouvelle édition, 2007, pp.123-125).
Où donc était Dieu dans cet enfer où régnait le Mal ?
Pourquoi ce silence ? Était-il ailleurs, très loin de cette tragédie, indifférent à ces atrocités et à la souffrance des hommes ?
Non, Il était pendu, à cette potence, avec cet enfant, comme il a été crucifié, sur une croix de criminel à Jérusalem, avec son Fils bien-aimé.
Bien des années plus tard, dans une très belle méditation, Elie Wiesel s’est insurgé contre une interprétation abusive de son récit de l’agonie du petit « Pipel, l’ange aux yeux tristes ».
Si Dieu était pendu à cette potence, Il n’était pas mort pour autant :
« Un passage de la nuit - la pendaison du petit garçon juif - a prêté à une interprétation quasi blasphématoire. Les théoriciens de la « mort de Dieu » ont fait abusivement référence à mes propos pour justifier leur refus de la foi.
Or, si Nietzsche pouvait crier au vieillard de la forêt que « Dieu est mort », le juif en moi ne le peut pas. Je me suis élevé contre Sa justice, j'ai protesté contre Son silence, parfois contre Son absence, mais ma colère s'élevait à l'intérieur de la foi, non au dehors. (...)
Je l'ai écrit ailleurs : Auschwitz n'est concevable ni avec Dieu, ni sans Dieu. Peut-être comprendrai-je un jour le rôle de l'homme dans le mystère que représente Auschwitz ; mais celui de Dieu, je ne le comprendrai jamais. (...)
En fin de compte, je ne cesserai jamais de m'insurger contre ceux qui ont fait ou permis Auschwitz. Et contre Dieu aussi ? Contre lui aussi. Les questions que je m'étais autrefois posées à propos du silence de Dieu, elles demeurent ouvertes. S'il y a une réponse, je ne la connais pas. Bien plus, je refuse de la connaître.
Mais je maintiens que la mort de six millions d'êtres humains pose une question à laquelle aucune réponse ne sera jamais apportée.
Un jour, à Brooklyn, j'ai demandé au célèbre Rabbi Menahem- Mendel Schneersohn de Lubavitch : « Comment peut-on croire en Dieu après Auschwitz ? » Et lui de me répondre : « Après Auschwitz, comment ne pas croire en Dieu ? »
Au premier abord, la remarque m'a paru fondée : puisque tout le reste a échoué - civilisation, culture, éducation, humanisme - comment ne pas se tourner vers le ciel ?
Et puis je me suis ressaisi : « Si vos paroles constituent une question, je l'accepte volontiers ; si elles se veulent une réponse, je la récuse. »
Des années plus tard, mon maître talmudiste Harav Saul Lieberman m'indiquera une autre perspective : on peut - et on doit - aimer Dieu, on peut L'interroger, et même Lui en vouloir, mais on peut également Le plaindre.
« Sais-tu, me dira-t-il, lequel de tous les personnages bibliques est le plus tragique ? Cest Dieu, béni soit-Il, Dieu que ses créatures
déçoivent et accablent si souvent. » Il me montra un passage midrashique qui traite de la première guerre civile de l'histoire juive, provoquée par une banale querelle de ménage : et Dieu là-haut pleure ; il pleure sur son peuple, et il pleure sur sa création, comme pour dire : qu'avez-vous fait de mon œuvre ?
Alors, au temps de Treblinka, de Majdanek et d'Auschwitz, les larmes de Dieu ont peut-être redoublé - l'on peut donc L'invoquer non seulement avec indignation, mais aussi avec tristesse et compassion.
Pour Lui. » (Elie Wiesel, Tous les fleuves vont à la mer, Mémoire I, Seuil, 1994, p. 120-122)
Comme Jésus, lorsque Marthe et Marie lui annoncent que leur frère est mort, dans l’évangile selon Saint Jean (chapitre 11, versets 1 à 46, dans la traduction de 2011 de Sœur Jeanne d’Arc chez Desclée de Brouwer) :
« Jésus voit Marie pleurer. Il frémit en son esprit, se trouble et dit
« Où l’avez-vous mis ? » Ils lui disent : « Seigneur viens et vois. »
Jésus fond en larmes. Les Juifs disaient donc : « Voyez comme il l’aimait ! »
Il pleure mais ne dit pas : « C’est là la volonté de mon Père ».
L’un des chefs de la synagogue, nommé Jaïros, vint supplier Jésus :
« Ma petite fille est près de mourir ; viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive » (Marc 5, 22).
Il était malheureusement déjà trop tard.
Jésus ne lui répondit pas que c’était là la volonté de Dieu, qu’Il lui a donné la vie et que maintenant Il la rappelait à Lui.
Bien au contraire, il se laisse émouvoir par la souffrance des parents de l’enfant, il les accompagne chez eux et entre dans la chambre
de la petite avec Pierre, Jacques et Jean.
« Il prend la main de l’enfant et lui dit « Talitha qoum », ce qui veut dire : « Fillette, je te le dis, réveille-toi ! » Aussitôt la fillette se leva et se mit à marcher – car elle avait douze ans.
Sur le coup, ils furent tout bouleversés. Et Jésus leur fit de vives recommandations pour que personne ne le sache, et il leur dit
de donner à manger à la fillette » (Marc 5, 41-43). Non seulement Jésus lui redonne la vie mais, craignant qu’on ne l’oublie dans l’euphorie, il rappelle à ses parents qu’elle a faim.
La réponse de Dieu à la souffrance et à la mort
Dieu pleure devant la souffrance des enfants. S’Il est Amour, Il ne peut que compatir, souffrir avec eux, leur mère, leur père et tous ceux que désespèrent de telles cruautés.
Cet enfant, Il lui a redonné la vie, comme Il a ressuscité son Fils et comme Il ressuscitera toutes les victimes des atrocités de la guerre, des attentats,
des accidents, de la maladie et de la mort.
Dieu est avec toutes les victimes du Mal, Il est corps et âme avec elles dans leurs souffrances, leur calvaire et la mort.
Il est au plus intime de l’enfant qui se meurt comme Il habite le cœur de sa mère qui se désespère à son chevet. Il souffre avec celui qui souffre et pleure avec celui qui pleure.
Seul, peut-être, le croyant peut L’entendre pleurer et saisir cette solidarité, Sa communion dans la souffrance. Il y trouvera un début de consolation dans l’espoir d’un monde meilleur où il n’y aura plus ni souffrance ni mort et où il pourra retrouver l’amour de ceux qu’il aime et qu’il a perdus.
La réponse de Dieu, Sa victoire sur le Mal, c’est la résurrection et l’accueil dans son amour infini de tous les désespérés de la terre. C’est une réponse radicale, définitive, que rien ne pourra jamais empêcher. Celle qu’il est venu nous annoncer en s’incarnant dans son Fils Jésus-Christ, crucifié, enseveli et ressuscité d’entre les morts.
Sa mort et sa résurrection annoncent les nôtres, les préfigurent et nous ouvrent les portes de l’éternité. C’est ce qui fait dire à Saint Paul dans sa 1ère épître aux chrétiens de Corinthe : « Quand donc cet être corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l’immortalité,
alors se réalisera la parole de l’Ecriture : La mort a été engloutie dans la victoire. Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton aiguillon ? » (1 Co 15, 54).
Les annonces nécrologiques m’ont toujours profondément choqué quand elles commencent par ces mots « Il a plu à Dieu de rappeler à Lui l’âme de son fidèle serviteur … »
Je ne crois pas en un Dieu qui décide à un moment donné de faire mourir
un homme, une femme et a fortiori un enfant. Nous ne sommes pas les jouets de son bon plaisir ou même de sa volonté. Cela ferait de lui un être cruel aux antipodes de ce que Son Fils Jésus-Christ nous a décrit de Son Père.