Nathalie Siffe, de la Faculté de théologie catholique à l’Université de Strasbourg, écrit dans « Recherches de Science Religieuse 2011/3 (Tome 99) (pages 349 à 36) », que le Royaume de Dieu (basileia tou theou) constitue, selon les trois synoptiques, l’élément fondamental de la prédication de Jésus.
Dans l’évangile de Luc, le concept apparaît environ trente-cinq fois. La proclamation du Royaume de Dieu y est même présentée comme la véritable finalité du ministère et de l’envoi de Jésus.
Il suffit, pour s’en convaincre, rappelle-t-elle, de renvoyer aux débuts de la mission de Jésus où est attestée la première occurrence de l’expression basileia tou theou : « Aux autres villes aussi il me faut annoncer la bonne nouvelle du Royaume de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé » (Luc 4,43).
Par ailleurs, Nathalie Siffe souligne également que l’Evangile de Luc est le seul à associer formellement les disciples à l’annonce du Royaume au temps même de Jésus.
Dans Luc 9,2, il précise que Jésus a envoyé les Douze « proclamer le Royaume de Dieu et guérir ».
Les disciples sont explicitement chargés d’annoncer le Royaume et sont ainsi directement associés à la mission de Jésus.
Est tout aussi révélateurs dans le deuxième envoi en mission de l’Evangile de Luc ((9, 10) le nombre important des émissaires (soixante-dix contre les seuls Douze chez Matthieu) désignés pour cette nouvelle mission qui prend donc une ampleur sans précédent, étant entendu que ce groupe préfigure d’une certaine façon l’Église et les premières missions chrétiennes.
L’annonce du Royaume par Jésus est-elle une nouveauté par rapport à l’Ancien Testament ?
Arnaud Bevilacqua, répond sur le site de « Croire-La Croix » le 06 avril 2020
Dans l’Ancien Testament, la notion de Royaume n’apparaît que pour évoquer celui des rois de l’époque.
En revanche, il relève du langage commun de la Bible de reconnaître que Dieu règne comme seul maître absolu alors qu’aucun être humain ne peut prétendre à cela.
« Dans l’Ancien Testament, Dieu est compris comme le créateur, le libérateur », explique Mgr Pierre Debergé, membre de la Commission biblique pontificale et directeur au Séminaire français de Rome.
« Le roi, c’est Dieu et il n’y a pas de pouvoir humain qui ne dépende de lui. En ce sens, Dieu concède aux rois bibliques la royauté, car celui qui règne, c’est bien Lui. »
Plusieurs psaumes font ainsi référence à ce règne de Dieu, comme le psaume 144 :
« Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce et que tes fidèles te bénissent ! Ils diront la gloire de ton règne, ils parleront de tes exploits, annonçant aux hommes tes exploits, la gloire et l’éclat de ton règne : ton règne, un règne éternel, ton empire, pour les âges des âges. »
Les paroles de Jésus au sujet du Royaume marquent un tournant.
« Le Royaume dont parle Jésus ne tombe pas du ciel : dans la continuité de l’histoire d’Israël, c’est un événement radicalement nouveau, assure Odile Flichy, bibliste, professeur au Centre Sèvres (Facultés jésuites de Paris) Il ouvre une ère nouvelle : avec Jésus, l’absolu de Dieu s’incarne et entre dans l’histoire des hommes. »
Dans les Évangiles, le Royaume est omniprésent dans la prédication de Jésus, ce qui est particulièrement observable chez l’évangéliste Matthieu qui utilise à 49 reprises ce terme.
Issu du grec « basileia », il peut être traduit, selon le contexte, par « royaume » ou « règne », comme dans la prière du Notre Père : « que ton Règne vienne ».
Dans son livre, intitulé « Jésus de Nazareth », sous la signature Joseph Ratzinger-Benoît XVI, le pape émérite soulignait que le message central de l’Évangile était contenu dans l’annonce de Jésus :
« Le Royaume de Dieu est proche. » La proclamation du Royaume est «le noyau de la parole et de l’activité de Jésus».
Pour évoquer et révéler le sens de ce Royaume, Jésus utilise de nombreuses paraboles, dans un souci de pédagogie.
« Leur sens ne s’impose pas, elles permettent de faire le tri entre ceux qui cherchent à comprendre et les autres, souligne Odile Flichy. Elles suggèrent toutes des aspects de la vie sous le règne de Dieu. »
Le Christ compare par exemple le Royaume
- « à un homme qui a semé du bon grain dans son champ » (Matthieu 13, 24),
- « à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ » (Matthieu 13, 31)
- ou encore « au levain qu’une femme a pris et qu’elle a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé » (Matthieu 13, 33).
« Par les paraboles, Jésus dévoile la petitesse et la grandeur du Royaume car le danger, ce sont nos images humaines, notre manière de penser le pouvoir et la royauté », insiste Mgr Pierre Debergé.
Comment alors définir ce Royaume ?
Lors de la prière de l’Angélus, en janvier 2008, Benoît XVI évoquait cette expression qui échappe à une définition limpide.
« Cela n’indique certes pas un Royaume terrestre délimité dans l’espace et dans le temps, mais annonce que c’est Dieu qui règne, que c’est Dieu le Seigneur, et son pouvoir est présent, actuel, et est en train de se réaliser, expliquait-il.
La nouveauté du message du Christ est donc que Dieu, en lui, se fait proche, il règne désormais parmi nous, comme cela est démontré par les miracles et les guérisons qu’il a accomplis. »
Ce Royaume, paradoxal à bien des égards, ne se manifeste pas dans le faste ou la force, mais dans la patience et la douceur.
« Il se donne à voir dans le dépouillement du fils qui ne retient pas pour lui sa gloire mais se fait serviteur, souligne Mgr Debergé. La souveraineté de Dieu n’écrase pas mais s’exerce dans l’amour, l’abaissement, le don de soi et la faiblesse. »
Et, devant Pilate, Jésus déclare ouvertement que sa « royauté n’est pas de ce monde » (Jean 18, 36).
« Le Royaume conserve une grande part de mystère, on ne peut le saisir, insiste Odile Flichy. Il procède d’une économie nouvelle, d’un renversement de valeurs, avec le souci des plus petits en priorité. Sa charte, ce sont les Béatitudes. Elles manifestent une anticipation de la vie du Royaume. »
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux », clame ainsi le Christ (Matthieu 5, 3).
Ne pas oublier que le royaume de Jésus n’est pas de ce monde
Lors de l’Angélus du dimanche 30 juillet 2017, à la Place Saint-Pierre, le Pape François souligne que
Le discours de Jésus sous forme de paraboles, qui regroupe sept paraboles dans le chapitre 13 de l’Evangile de Matthieu, se conclut par les trois similitudes d’aujourd’hui: le trésor caché (v. 44), la perle précieuse (v. 45-46) et le filet de pêche (v. 47-48).
Je m’arrête sur les deux premières qui soulignent la décision des protagonistes de tout vendre pour obtenir ce qu’ils ont découvert.
Dans le premier cas, il s’agit d’un paysan qui tombe par hasard sur un trésor caché dans le champ où il travaille. Le champ ne lui appartenant pas, il doit l’acheter s’il veut entrer en possession du trésor: il décide donc de risquer tous ses biens pour ne pas perdre cette occasion vraiment exceptionnelle.
Dans le deuxième cas, nous trouvons un marchand de perles précieuses; en connaisseur expert, il a repéré une perle de grande valeur. Il décide lui aussi de tout miser sur cette perle, au point de vendre toutes les autres.
Ces similitudes mettent en évidence deux caractéristiques concernant la possession du Royaume de Dieu: la recherche et le sacrifice.
Il est vrai que le Royaume de Dieu est offert à tous — c’est un don, c’est un cadeau, c’est une grâce —, mais il n’est pas mis à disposition sur un plateau d’argent, il exige un dynamisme : il s’agit de chercher, de marcher, de se donner de la peine.
L’attitude de la recherche est la condition essentielle pour trouver; il faut que le cœur brûle du désir de rejoindre le bien précieux, c’est-à-dire le Royaume de Dieu qui se fait présent dans la personne de Jésus. C’est Lui le trésor caché, c’est Lui la perle de grande valeur. Il est la découverte fondamentale, qui peut donner un tournant décisif à notre vie, en la remplissant de sens.
Face à la découverte inattendue, aussi bien le paysan que le marchand se rendent compte qu’ils sont en face d’une occasion unique à ne pas laisser échapper, c’est pourquoi ils vendent tout ce qu’ils possèdent. L’évaluation de la valeur inestimable du trésor conduit à une décision qui implique aussi sacrifice, détachements et renoncements.
Quand le trésor et la perle ont été découverts, c’est-à-dire quand nous avons trouvé le Seigneur, il ne faut pas laisser cette découverte stérile, mais lui sacrifier toutes les autres choses.
Il ne s’agit pas de mépriser le reste, mais de le subordonner à Jésus, en Le mettant à la première place. La grâce à la première place.
Le disciple du Christ n’est pas quelqu’un qui s’est privé de quelque chose d’essentiel; c’est quelqu’un qui a trouvé beaucoup plus: il a trouvé la joie pleine que seule le Seigneur peut donner. C’est la joie évangélique des malades guéris, des pécheurs pardonnés, du larron pour lequel s’ouvre la porte du paradis.
La joie de l’Evangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. Ceux qui se laissent sauver par Lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement.
Avec Jésus Christ, la joie naît et renaît toujours (cf. Evangelii gaudium, n. 1). Aujourd’hui, nous sommes exhortés à contempler la joie du paysan et du marchand des paraboles.
C’est la joie de chacun de nous quand nous découvrons la proximité et la présence consolante de Jésus dans notre vie. Une présence qui transforme le cœur et nous ouvre aux besoins et à l’accueil des frères, spécialement des plus faibles.
Lors de l’Angélus du 25 novembre 2018, à la Place Saint-Pierre, le Pape François souligne que
Le passage évangélique du jour (cf. Jean 18, 33b-37) nous parle de ce royaume, le royaume du Christ, le royaume de Jésus, en racontant la situation humiliante dans laquelle s’est trouvé Jésus après avoir été arrêté au Gethsémani : attaché, insulté, accusé et conduit devant les autorités de Jérusalem.
Il est ensuite présenté au procureur romain, comme quelqu’un qui attente au pouvoir politique, pour devenir le roi des juifs.
Pilate fait alors son enquête et, dans un interrogatoire dramatique, il lui demande à deux reprises s’Il est roi (cf. vv. 33b.37).
Jésus répond tout d’abord que son royaume « n’est pas de ce monde » (v. 36). Puis il affirme: « Tu le dis: je suis roi » (v. 37).
Toute sa vie révèle de manière évidente que Jésus n’a pas d’ambitions politiques.
Souvenons-nous qu’après la multiplication des pains, la foule, enthousiaste du miracle, aurait voulu le proclamer roi, pour renverser le pouvoir romain et rétablir le royaume d’Israël.
Mais pour Jésus, le royaume est autre chose, il ne se réalise certainement pas à travers la révolte, la violence et la force des armes.
C’est pourquoi il se retire seul pour prier sur la montagne (cf. Jn 6, 5-15).
A présent, en répondant à Pilate, il lui fait remarquer que ses disciples n’ont pas combattu pour le défendre. Il dit: « Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux juifs » (v. 36).
Jésus veut faire comprendre qu’au-dessus du pouvoir politique, il en existe un autre beaucoup plus grand, que l’on n’obtient pas à travers des moyens humains.
Il est venu sur la terre pour exercer ce pouvoir, qui est l’amour, en rendant témoignage à la vérité (cf. v. 37).
Il s’agit de la vérité divine qui en définitive est le message essentiel de l’Evangile: « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8) et il veut établir dans le monde son royaume d’amour, de justice et de paix. C’est le royaume dont Jésus est le roi, et qui s’étend jusqu’à la fin des temps.
L’histoire nous enseigne que les royaumes fondés sur le pouvoir des armes et sur les abus sont fragiles et s’écroulent tôt ou tard.
Mais le royaume de Dieu est fondé sur son amour et s’enracine dans les cœurs — le royaume de Dieu s’enracine dans les cœurs —, en conférant à celui qui l’accueille paix, liberté et plénitude de vie.
Nous voulons tous la paix, nous voulons tous la liberté, et nous voulons la plénitude. Et comment faire?
Laisse l’amour de Dieu, le royaume de Dieu, l’amour de Jésus, s’enraciner dans ton cœur et tu auras la paix, tu auras la liberté et tu auras la plénitude.
ésus nous demande aujourd’hui de le laisser devenir notre roi.
Un roi qui par sa parole, son exemple et sa vie immolée sur la croix, nous a sauvés de la mort, et qui indique — ce roi — le chemin à l’homme égaré, qui donne une lumière nouvelle à notre existence marquée par le doute, par la peur et par les épreuves de chaque jour.
Mais nous ne devons pas oublier que le royaume de Jésus n’est pas de ce monde. Il ne pourra donner un sens nouveau à notre vie, parfois mise à rude épreuve également par nos erreurs et par nos péchés, qu’à condition que nous ne suivions pas les logiques du monde et de ses « rois ».