Qu’est-ce que « Le Pacte des Catacombes » ?
Ce titre pourrait faire penser à un roman à suspens tel que le « Da Vinci Code » écrit par l' Américain Dan Brown, publié en 2003 et adapté au cinéma en 2006 par Ron Howard.
Il n’en est rien ! Loin de là !
Il s’agit d’un épisode du Concile Vatican II fort peu connu. Le 16 décembre 1965, soit quelques jours après la fin officielle du concile, une quarantaine d’évêques concélèbrent une Eucharistie, discrète, dans les catacombes de Sainte-Domitille à Rome, près de la Via Apia, et signent un document intitulé
« Cogitatio nonnulorum episcoporum in fine Concilii Vaticani II ».
« Réflexion de quelques évêques à la fin du Concile Vatican II »
En treize points, ils s’engagent à un retour radical à la simplicité de l’Évangile dans leur style de vie personnel tout en exprimant la volonté d’exercer leur ministère d’une manière telle qu’il influence la société afin que celle-ci soit plus juste pour tous.
Le texte se situe dans le prolongement de l’intervention du Pape Jean XXIII dans un message radiodiffusé le 11 septembre 1962, où il affirmait :
« en face des pays sous-développés, l’Église se présente telle qu’elle est et veut être : l’Église de tous et particulièrement l’Église des pauvres ».
Le 4 octobre 1962, le Pape Jean XXIII se rendait en pèlerinage à Assise, la ville du poverello, geste hautement symbolique.
Né du groupe « Jésus, l’Eglise et les pauvres », initié par un trio formé de Paul Gauthier, fondateur d’une Fraternité inspirée du Père de Foucauld, Mgr CharlesMarie Himmer, évêque de Tournai, et Mgr Georges Hakim, évêque melkite de Saint-Jean-d’Acre (futur Maximos V, patriarche d'Antioche et de tout l'Orient, d'Alexandrie et de Jérusalem de l' Église gréco-catholique melkite), le mouvement prend place dès la première session du Concile et gagne peu à peu en influence, tout en rejoignant des accents propres au Pape Jean XXIII.
C’est Mgr Charles-Marie Himmer, évêque de Tournai, qui avait invité ce groupe d’évêques à y concélébrer une messe pour implorer la grâce de la fidélité à l’Évangile et aux pauvres.
Le 16 novembre 1965, moins d’un mois avant la clôture du Concile Vatican II, une quarantaine de pères conciliaires en majorité latino-américains célèbrent l’Eucharistie dans les catacombes de Sainte-Domitille, situées non loin de la Via Appia à Rome, « lieu saint » où reposent des chrétiens des premiers siècles.
À l’issue de la messe, ils signent un document, « Pacte pour une Église servante et pauvre », plus connu sous le nom de « Pacte des Catacombes », par lequel ils s’engagent à une vie de pauvreté, à un style de vie personnelle dépouillé et à la solidarité avec les pauvres.
Deux mois avant cet événement, le Pape Paul VI avait prêché dans la catacombe en disant ce qui suit:
« Ici l’Église était dépouillée de capacités humaines, ici elle était pauvre, humble, pieuse, opprimée et (elle) était héroïque. »
Le site Vatican News décrit ainsi cet évènement à la date du 20 octobre 2019 :
Aussi appelé le « Schéma XIV » (allusion aux 13 « schémas » préparatoires des grands textes du Concile), le Pacte est largement diffusé parmi les pères conciliaires le 7 décembre 1965, la veille de la clôture officielle du Concile Vatican II.
Au total, environ 500 d’entre eux y adhèrent. Les 42 signataires de départ, longtemps restés discrets, sont en majorité des évêques latino-américains.
Dom Helder Camara, archevêque de Recife, est l’un des huit Brésiliens. Figure aussi Mgr Leonidas Proaño, évêque équatorien connu pour sa défense des paysans, et le bienheureux Mgr Enrique Angelelli, évêque argentin tué pendant la dictature militaire.
Mais on trouve aussi des prélats européens, parmi lesquels les Français Mgr Guy-Marie Riobé, évêque d’Orléans, Mgr Gérard Huyghe, évêque d’Arras, Mgr Adrien Gand, évêque auxiliaire du cardinal Liénart à Lille, ainsi que Mgr Georges Mercier, évêque de Laghouat au Sahara, et Mgr Georges Hakim, évêque melkite de Nazareth, futur patriarche Maximos V.
L’histoire de la rédaction du Pacte des catacombes s’inscrit sur une période longue, au moins antérieure au Concile, lorsque la vision d’une Église pauvre germait déjà dans l’esprit du Pape Jean XXIII.
Ainsi, le 11 septembre 1962, le Souverain Pontife italien affirmait:
« en face des pays sous-développés, l’Église se présente telle qu’elle est et veut être : l’Église de tous et particulièrement l’Église des pauvres » (Message-radio à tous les fidèles chrétiens à un mois du Concile œcuménique Vatican II).
L’impulsion semble toutefois être donnée par Dom Helder Camara. C’est d’ailleurs lui qui présente à la presse le manifeste spirituel, avant qu’il ne soit publié en janvier 1966 par les « Informations catholiques internationales ».
Il s’agit aussi du fruit d’un travail collectif, auquel ont participé le père Paul Gauthier, venu au Concile comme expert de Mgr Georges Hakim, et Mgr Grégoire Haddad, évêque grec-melkite de Beyrouth, surnommé
« l’Abbé Pierre de l’Orient ».
Le Pacte des catacombes est peu connu, mais son influence a été forte dans l’Église après le Concile Vatican, notamment en Amérique Latine.
Le père Joseph Comblin a considéré cet événement comme l’apparition d’un « nouveau franciscanisme » dans cette région du monde (http://www.alterinfos.org/spip.php?article4606). Il fait aussi partie des initiatives qui ont influencé la Théologie de la libération.
Plus généralement, en suivant les 13 points de ce texte, des centaines d’évêques catholiques se sont efforcés de suivre la voie de la pauvreté évangélique, entraînant aussi les Églises locales qui leur étaient confiées sur ce chemin.
Leurs successeurs ont souvent choisi de poursuivre dans ce sillage. Aujourd’hui, le pape François, qui étudiait la théologie à Buenos Aires à la fin du Concile, incarne au plus haut niveau de l’Église, et depuis le début de son pontificat, l’esprit du Pacte des catacombes.
Le 16 mars 2013, trois jours après son élection, il affirmait devant la presse:
« Ah, comme je voudrais une Église pauvre et pour les pauvres ! ».
Il n’a cessé, depuis, de traduire cette volonté en paroles et en actes
Le Texte du Pacte des Catacombes
« Nous, évêques réunis au Concile Vatican ; ayant été éclairés sur les déficiences de notre vie de pauvreté selon l’Evangile ; encouragés les uns par les autres, dans une démarche où chacun de nous voudrait éviter la singularité et la présomption ; unis à tous nos frères dans l’Episcopat ; comptant surtout sur la force et la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, sur la prière des fidèles et des prêtres de nos diocèses respectifs ; nous plaçant par la pensée et la prière, devant la Trinité, devant l’Eglise du Christ, devant les prêtres et les fidèles de nos diocèses, dans l’humilité et la conscience de notre faiblesse mais aussi avec toute la détermination et la force dont Dieu veut bien nous donner la grâce, nous nous engageons à ce qui suit :
1. Nous essayerons de vivre selon le mode ordinaire de notre population en ce qui concerne l’habitation, la nourriture, les moyens de locomotion et tout ce qui s’ensuit. Cf. Mt 5,3 ; Mt 6, 33s; Mt 8, 20.
2. Nous renonçons pour toujours à l’apparence et à la réalité de richesse spécialement dans les habits (étoffes riches et couleurs voyantes), les insignes en matière précieuse: ces insignes doivent être en effet évangéliques. Cf. Mc 6, 9 ; Mt 10, 9s ; Ac 3, 6.
3. Nous ne posséderons ni immeubles, ni meubles ni comptes en banque, etc., en notre propre nom; et s’il faut posséder, nous mettrons tout au nom du diocèse, ou des œuvres sociales ou caritatives. Cf. Mt 6, 19-21 ; Lc 12, 33s.
4. Nous confierons, chaque fois qu’il est possible, la gestion financière er matérielle, dans nos diocèses, à un comité de laïcs compétents et conscients de leur rôle apostolique, en vue d’être moins des administrateurs que des pasteurs et apôtres. Cf. Mt 10, 8 ; Ac 6, 1-7.
5. Nous refusons d’être appelés oralement ou par écrit des noms et des titres signifiant la grandeur et la puissance (Eminence, Excellence, Monseigneur). Nous préférons être appelés du nom évangélique de Père.
6. Nous éviterons dans notre comportement, nos relations sociales, ce qui peut sembler donner des privilèges, des priorités ou même une préférence quelconque .aux riches et aux puissants (ex. : banquets offerts ou acceptés, classes dans les services religieux). Cf. Lc 13,12-14 ; 1 Co 9, 14-19.
7. Nous éviterons d’encourager ou de flatter la vanité de quiconque en vue de récompenser ou de solliciter les dons. ou pour toute autre raison. Nous inviterons nos fidèles à considérer leurs dons comme une participation normale au culte, à l’apostolat et à l’action sociale. Cf. Mt 6, 2-4 ; Lc 15, 9-13 ; 2 Co 12, 4.
8. Nous donnerons tout ce qui est nécessaire de notre temps, réflexion, cœur, moyens, etc., au service apostolique et pastoral des personnes et des groupes laborieux et économiquement faibles et sous-développés, sans que cela nuise aux autres personnes et groupes du diocèse. Nous soutiendrons les laïcs, religieux, diacres ou prêtres que le Seigneur appelle à évangéliser les pauvres et les ouvriers en partageant la vie ouvrière et le travail. Cf. Lc 4, 18s ; Mc 6, 4 ; Mt 11, 4s ; Ac 18, 3s; Ac 20, 33-35 ; 1 Co 4, 12 et 9, 1-27.
9. Conscients des exigences de la justice et de la charité et de leurs rapports mutuels, nous essayerons de transformer les œuvres de « bienfaisance» en œuvres sociales basées sur la charité et la justice qui tiennent compte de tous et de toutes les exigences, comme un humble service des organismes publics compétents. Cf. Mt 25, 31- 46 ; Lc 13, 12-14, et 33s.
10.Nous mettrons tout en œuvre pour que les responsables de notre gouvernement et de nos services publics décident et mettent en application les lois, les structures et les institutions sociales nécessaires à la justice, à l’égalité et au développement harmonisé et total de tout l’homme chez tous les hommes et par là l’avènement d’un autre ordre social, nouveau, digne des fils de l’homme et des fils de Dieu. Cf. Ac 2,44s ; Ac 4, 32-35 ; Ac 5, 4 ; 2 Co 8 et 9 ; 1Tim 5, 16.
11.La collégialité des évêques trouvant sa plus évangélique réalisation dans la prise en charge commune des masses humaines en état de misère physique, culturelle et morale – les 2/3 de l’humanité- nous nous engageons :
- à participer, selon nos moyens, aux investissements urgents des épiscopats des nations pauvres;
- à acquérir ensemble, au plan des organismes internationaux mais en témoignant de l’Evangile, comme le pape Paul VI à l’ON.U., la mise en place de structures économiques et culturelles qui ne fabriquent plus de nations prolétaires dans un monde de plus en plus riche, mais qui permettent aux masses pauvres de sortir de leur misère.
12.Nous nous engageons à partager dans la charité pastorale notre vie avec nos frères dans le Christ, prêtres, religieux et laïcs pour que notre ministère soit un vrai service ; ainsi : – nous nous efforcerons de « réviser notre vie» avec eux ; – nous susciterons des collaborateurs pour être davantage des animateurs selon l’Esprit, que des chefs selon le monde ; – nous chercherons à être plus humainement présents, accueillants ; – nous nous montrerons ouverts à tous, quelle que soit leur religion. Cf. Mc, 8, 34s ; Actes, 6, 1-7 ; 1 Tim, 3, 8-10.
13.Revenus dans nos diocèses respectifs, nous ferons connaître à nos diocésains notre résolution, les priant de nous aider de leur compréhension, leur concours et leurs prières.
Que Dieu nous aide à être fidèles
Le 20 octobre 2019 des pères synodaux renouvellent le «Pacte des Catacombes »
Des participants au synode pour l'Amazonie ont, ce dimanche, signé un texte similaire en quinze points afin de « protéger la Maison Commune ». C'est un évènement plein de symboles: ce dimanche 20 octobre 2019, plusieurs pères synodaux de l'assemblée spéciale sur l'Amazonie ont participé à une messe célébrée dans les Catacombes de Sainte Domitille, présidée par le cardinal brésilien Claudio Hummes qui portait l’étole de Don Helder Camara, comme symbole et comme relique.
En voici le début du texte :
Nous, les participants du Synode Panamazonien, partageons la joie d'habiter parmi de nombreux peuples indigènes, quilombolas, habitants des berges des rivières, migrants, communautés aux périphéries des villes de cet immense territoire de la Planète. (…)
C'est avec gratitude, que nous évoquons les évêques qui, au terme du Concile Vatican II, signèrent dans les Catacombes de Sainte Domitille le Pacte pour une Église servante et pauvre. (…)
Nous nous souvenons avec vénération de tous les membres des Communautés Ecclésiales de Base, des Pastorales et des mouvements populaires ; des responsables indigènes, missionnaires et laïcs hommes et femmes, prêtres et évêques qui versèrent leur sang pour cette option pour les pauvres, pour défendre la vie et lutter pour la sauvegarde de notre Maison commune. À la gratitude que nous éprouvons envers leur héroïsme, nous unissons notre décision de continuer leur lutte avec fermeté et courage. En effet, c'est un sentiment d'urgence qui s'impose devant les agressions qui dévastent aujourd'hui le territoire amazonien, menacé par la violence d'un système économique prédateur et consumériste.
Les signataires proclament leur engagement à se battre pour :
(n. 2) une écologie intégrale dans laquelle tout est en interdépendance, le genre humain et la création tout entière, car la totalité des êtres sont fils et filles de la terre et sur eux se meut l'Esprit de Dieu (Gn 1, 2) ;
(n. 4) Renouveler dans nos Églises l'option préférentielle pour les pauvres, en particulier les peuples autochtones, et avec eux, garantir leur droit à être des protagonistes dans la société et dans l'Église ;
(n.5) abandonner, en conséquence, dans nos paroisses, diocèses et groupes, toute mentalité et position colonialistes, accueillant et valorisant la diversité culturelle, ethnique et linguistique dans un dialogue respectueux avec toutes les traditions spirituelles ;
(n.9) Instaurer dans nos Églises particulières un style de vie synodal, où les représentants des peuples autochtones, les missionnaires et les laïcs, hommes et femmes, en raison de leur baptême et en communion avec leurs pasteurs, aient voix et vote dans les assemblées diocésaines, les conseils pastoraux et paroissiaux, bref, dans tout ce qui relève de leur compétence dans le gouvernement des communautés ;
(n.10) Nous employer à la reconnaissance urgente des ministères ecclésiaux qui existent déjà dans les communautés et qui sont exercés par des agents de la pastorale, catéchistes indigènes, ministres de la Parole, hommes et femmes, en mettant particulièrement en valeur leur service au regard des plus vulnérables et des exclus ;
(n.12) Reconnaître les services et la réelle diaconie exercée par un nombre élevé de femmes qui dirigent aujourd'hui des communautés en Amazonie, et faire en sorte de les consolider grâce à un ministère conforme à leur fonction de femmes dirigeantesde communautés ;
(n.13) Chercher de nouveaux chemins d'action pastorale dans les villes où nous oeuvrons, en faisant une place particulière auxlaïcs et aux jeunes, en prêtant attention aux périphéries et aux migrants, aux ouvriers et aux chomeurs, aux étudiants, éducateurs et chercheurs, ainsi qu'au monde de la culture et de la communication ;
(n.14) Assumer, devant l'avalanche d'offres de la société de consommation un style de vie joyeusement sobre, simple et solidaire de ceux qui n'ont que peu ou rien ;
Le texte se termine par ces mots :
C'est d'un coeur ouvert que nous accueillons l'invitation du cardinal Hummes à nous laisser guider par l'Esprit Saint en ces jours du Synode et au retour dans nos Églises :
« (…) Beaucoup de prière, de méditation et de discernement seront nécessaires, en plus d'une pratique concrète de la communion ecclésiale et de l'esprit synodal. Ce Synode est comme une table que Dieu a préparée pour ses pauvres et il nous demande, à nous, d'être ceux qui servent à table. Célébrons cette Eucharistie du Pacte comme « un acte d'amour cosmique ». Oui, cosmique ! Car, même lorsqu'elle a lieu sur le petit autel d'une église de village, l'Eucharistie est toujours célébrée, en quelque sorte, sur l'autel du monde. ».
C’est là, dans ces deux « Pactes des Catacombes », de 1965 et de 2019, une toute autre église à laquelle nous sommes appelés. Une « église pauvre pour les pauvres ». Loin du cléricalisme, dénoncé par le Pape François.
Le texte de cet article doit beaucoup au remarquable livre de Luis Martinez Saavedra, théologien laïc, chilien, et du Père Pierre Sauvage, historien jésuite :
« Le Pacte des catacombes – Une Eglise pauvre pour les pauvres – Un évènement méconnu de Vatican II et ses conséquences »,
paru aux Editions jésuites Lessius en 2019.