Nous avons une opinion sur tous et nul ne trouve grâce à nos yeux. Incapables de tolérance, juger est devenu pour nous une façon d’exister.
Nous condamnons ceux qui ne sont pas comme nous, qui ne pensent pas comme nous, ceux qui sont « autres », « différents » !
Jésus-Christ nous enseigne que nous ne devons pas juger les autres, car Dieu nous jugera de la même manière que nous jugeons les autres.
Ce principe se trouve dans l'Évangile selon Matthieu, chapitre 7, versets 1 à 3 :
« Ne jugez pas, pour ne pas être jugés ; de la manière dont vous jugez, vous serez jugés ; de la mesure dont vous mesurez, on vous mesurera. Quoi ! tu regardes la paille dans l'œil de ton frère ; et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? »
et dans l'Évangile selon Luc, chapitre 6, verset 37
« Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés.
Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. »
Paul dans sa lettre aux Romains, chapitre 14, versets 10 et 13 :
« Mais toi, pourquoi juges-tu ton frère? ou toi, pourquoi méprises-tu ton frère? puisque nous comparaîtrons tous devant le tribunal de Dieu.
« Ne nous jugeons donc plus les uns les autres; mais pensez plutôt à ne rien faire qui soit pour votre frère une pierre d'achoppement ou une occasion de trébucher »
Dans la lettre de Jacques, chapitre 44, versets 11 et 12 :
« Frères, cessez de dire du mal les uns des autres ; dire du mal
de son frère ou juger son frère, c’est dire du mal de la Loi et juger la Loi. Or, si tu juges la Loi, tu ne la pratiques pas, mais tu en es le juge.
Un seul est à la fois législateur et juge, celui qui a le pouvoir de sauver et de perdre. Pour qui te prends-tu donc, toi qui juges ton prochain ? »
Pourquoi Jésus dit-il à ses disciples de ne pas juger ?
La Lettre de Taizé (du 17 octobre 2006) répond à cette question :
Nous avons bien sûr d’excellentes raisons de juger notre prochain : c’est pour son bien, pour qu’il apprenne et qu’il progresse…
Jésus, qui connaît le cœur humain, n’est pas dupe des motivations plus cachées. Il dit : « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! » (l'Évangile selon Luc, chapitre 6, verset 41).
Je peux me servir des fautes des autres pour me rassurer sur mes propres qualités. Les raisons pour juger mon prochain flattent mon amour-propre.
Mais si je guette la moindre faute de mon prochain, n’est-ce pas pour me dispenser de faire face à mes propres problèmes ?
Les mille défauts que je lui trouve ne prouvent pas encore que je vaux mieux que lui. La sévérité de mon jugement ne fait peut-être que cacher ma propre insécurité et ma peur d’être jugé.
Qui juge son prochain s’érige en maître, et il usurpe, de fait, la place de Dieu.
Moïse l'Éthiopien
connu aussi comme Moïse l'Abyssinien, Moïse le Noir ou Abba Moussé, dans l'Église copte orthodoxe, est un saint du IVe - Ve siècle moine du désert de Scété. Il mourut après le sac de Scété par les « barbares » entre 405 et 407.
Chef converti de brigands, il dut « forcer la porte » d'une communauté monastique de Scété pour y être admis, tellement les moines avaient peur de lui.
Il est connu par les Apophtegmes des Pères du désert, ensemble de préceptes, d'anecdotes et de paroles, attribués aux ermites et aux moines qui peuplèrent les déserts égyptiens au IVe siècle.
Ainsi celui-ci :
« Un frère à Scété commit une faute. On tint un conseil auquel on invita abba Moïse. Mais il refusa de s'y rendre. Alors le prêtre envoya quelqu'un lui dire : “Viens, car tout le monde t'attend.” Il se leva et partit. Il prit une corbeille percée, la remplit de sable et la porta. Les autres sortant pour aller à sa rencontre, lui dirent : “Qu'est-ce que ceci, Père ?”
Le vieillard leur dit : “Mes péchés s'écoulent derrière moi et je ne les vois pas, et je viens aujourd'hui pour juger la faute d'un autre.”
Entendant cela, ils ne dirent rien au frère, mais lui pardonnèrent. »
Dorothée de Gaza
ou Dorothée l'Archimandrite, né vers 500 et mort entre 565 et 580,
est un saint de la région de Gaza et l'un des pères spirituels du désert palestinien. Il a été abbé d'un monastère, près de Gaza, jusqu'à sa mort. Il écrit dans :
Les instructions – VI Nous ne devons pas juger le prochain
Présentation et traduction par Sr Pascale-Dominique Nau, Rome, 2014, p. 121
« Voyez-vous la gravité du péché que l’on commet en jugeant le prochain ?
En effet, qu’y a-t-il de plus grave ? Est-ce qu’il y a quelque chose que Dieu déteste autant et dont il se détourne avec autant d’horreur ? Les Pères l’ont dit :
« Rien n’est pire que de juger ». Et pourtant, c’est par ces choses soi-disant de peu d’importance que l’on en vient à un si grand mal. On admet un léger soupçon contre le prochain, on pense : Qu’importe si j’écoute ce que dit
tel frère ? Qu’importe si je dis ce mot moi aussi ? Qu’importe si je vois ce que va faire ce frère ou cet étranger ?Alors, l’esprit commence à oublier ses propres péchés et à s’occuper du prochain. De là viennent les jugements, les médisances et le mépris, et on tombe finalement soi-même dans les fautes que l’on condamne. »
Isaac le Syrien
ou Isaac de Ninive ou encore Abba Isaac, né vers 640 au Qatar et mort au monastère de Rabban Sabor, dans le Khuzestan, vers 700, est
un ascète, écrivain, évêque, mystique et théologien. C'est un des grands maîtres spirituels de l'Orient chrétien, où son influence reste remarquable.
Ne pas mépriser le pécheur, mais pleurer sur lui et prier pour lui
« Ne méprise pas le pécheur. Car nous sommes tous coupables.
Si pour l'amour de Dieu tu t'élèves contre le pécheur, pleure plutôt sur lui. Pourquoi le méprises-tu ? Méprise ses péchés. Et prie pour lui, afin d'être pareil au Christ, qui ne s'est pas irrité contre les pécheurs, mais a prié pour eux.
Ne vois-tu pas comment Il a pleuré sur Jérusalem ? Car nous aussi plus d'une fois sommes joués par le diable.
Pourquoi mépriser celui qui comme nous a été joué par le diable qui se moque de nous tous ? Pourquoi, ô homme, mépriser le pécheur ? Est-ce parce qu'il n'est pas juste comme toi ? Mais où est ta justice, dès lors que tu n'as pas l'amour ? Pourquoi n'as-tu pas pleuré sur lui ? Au contraire tu le persécutes. C'est par ignorance que certains s'irritent, qui croient avoir le discernement des œuvres des pécheurs. »
La violence du jugement d’autrui
Un exemple en est le jugement homophobe de nombreux chrétiens.
La Manif pour tous (LMPT) était le principal collectif d'associations à l'origine des plus importantes manifestations et d'actions d'opposition en France à la loi ouvrant le mariage et l'adoption aux couples de personnes de même sexe (dit
« mariage pour tous »).
Regroupant des associations dont les principales sont presque toutes confessionnelles et principalement liées au catholicisme et soutenu dans ses appels à manifester par de nombreux membres de la droite et de l'extrême droite.
Victime de divisions « La Manif pour tous » a fait l'objet de différentes critiques (homophobie, racisme et instrumentalisation des enfants).
Frigide Barjot principale porte-parole de « La Manif Pour Tous » est pour les médias à la tête du mouvement.
Elle prophétisera : « si Hollande veut du sang, il en aura ! ».
Dès janvier 2013 sur une émission de NRJ12, elle a comparé le mariage homosexuel au « mariage pour animaux »
Plusieurs violences émaillent cette manifestation : une photo, qui deviendra virale, de deux femmes s'embrassant à Toulouse, verra le photographe et les deux femmes pris à partie par les manifestants.
À Paris, deux hommes qui s'embrassent en signe de protestation contre le rassemblement sont exfiltrés par la police, alors que le service d'ordre de « La Manif pour tous » tentait d'étrangler l'un d'entre eux, plaqué au sol …
Le mardi 27 novembre 2012, alors que les députés débattent, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, du projet de loi sur la sécurité et la lutte contre le terrorisme, le psychiatre Nicolas Dhuicq, député de l’ UMP (Union pour un mouvement populaire), participant régulier aux rassemblements de La Manif pour tous, déclare : « Les enfants d’homos sont des terroristes en puissance » !
Aujourd’hui les groupes LGBT (les minorités sexuelles et de genre, qui correspondent aux personnes notamment lesbiennes, gays, bisexuelles et transsexuelles), craignent une escalade de la violence notamment dans les écoles, comme aux États-Unis.
En 2020, 69 pays (principalement en Afrique et au Moyen-Orient) condamnent encore les auteurs « d'actes homosexuels » à des peines plus ou moins sévères, allant jusqu'à l'emprisonnement à perpétuité ou la peine de mort.
Après l’attentat du 12 juin 2016 à Orlando, une tuerie de masse par fusillade perpétrée à Orlando, en Floride (États-Unis), dans une boîte de nuit LGBT, le pape François, interrogé sur l'homophobie, dans l'avion qui le ramenait d'Arménie, le 26 juin 2016, a déclaré : « Qui sommes-nous pour juger ? »
Il reprenait ainsi des propos qu'il avait déjà tenus le 2 août 2013 dans l'avion qui le ramenait à Rome, après les Journées mondiales de la Jeunesse à Rio de Janeiro, où il avait aussi déclaré : « Si une personne est gay et cherche
le Seigneur et qu’elle est de bonne volonté, qui suis-je pour la juger ? »
Le Pape a ainsi marqué son respect pour les personnes gay sans, pour autant, renier la doctrine de l’Eglise qui réprouve les « relations homosexuelles »
L’Affiche rouge est le nom donné à une affiche de propagande anticommuniste et antisémite allemande tirée à 15.000 exemplaires à partir de mi-février 1944 et placardée dans des villes et villages de France. Elle a été répandue partout lors d'une vaste campagne de propagande baptisée « L'armée du crime », présentant les Juifs comme globalement responsables d'une série d'attentats terroristes menés par des résistants communistes.
Comment une grande partie du peuple allemand, les nazis, la police et les indicateurs français et belges ont-ils pu juger les juifs, notamment les enfants, les femmes et les vieillards, indignes de vivre au point de les envoyer dans les
« camps de la mort » ?
L'hebdomadaire collaborationniste « Je suis partout » a un tirage en France qui passe de 46.000 exemplaires en 1939 à 250.000 en 1942.
Il écrit le 16 octobre 1942 : « Que des Juifs de Varsovie, de Cracovie, de Kiew, etc. soient ramenés au ghetto natal, que cette racaille pouilleuse, que
ces parasites, que cette clique étrangère, dont les vols, escroqueries, provocations et assassinats n'ont pas l'excuse d'un patriotisme exaspéré, oui, que ces Juifs, rebut de l'Europe, soient mis hors d'état de nuire à la France, les sacristies s'émeuvent, les chaires retentissent de lamentations »
À l’inverse Léon Bloy, en 1892, avait publié « Le Salut par les Juifs », en réponse à « La France juive » de l'antisémite Édouard Drumont.
Il écrit dans ses mémoires « « Le Vieux et la Montagne » », que « quelques-unes des plus nobles âmes que j'ai rencontrées étaient des âmes juives. La sainteté est inhérente à ce peuple exceptionnel, unique et impérissable ».
Par ailleurs, comment les démocraties d’aujourd’hui peuvent-elles rester indifférentes devant le massacre à Gaza de toute une population civile ?
Depuis l’atroce et ignoble agression du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023,
la population de Gaza déplore, en mars 2024, 40.819 tués, dont plus de 12.300 enfants, lors de bombardements d’école, d’hôpitaux et de campements de réfugiés.
Philippe Lazzarini, le patron de l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens, l’UNRWA, a déclaré : « Vertigineux. Le nombre d’enfants présumés tués en seulement quatre mois à Gaza est plus élevé que le nombre d’enfants tués en quatre ans dans l’ensemble des conflits à travers le monde ».
« Cette guerre est une guerre contre les enfants. C’est une guerre contre leur enfance et leur avenir. ».
Ces tueries, notamment d’enfants, sont froidement planifiées par l’actuel gouvernement israélien, au nom d’« une lutte contre les terroristes du Hamas ». Ces innocents, enfants, orphelins, malades ou gravement handicapés, sont-ils jugés comme des terroristes ou de futurs terroristes ne méritant pas de vivre ?
Peut-on éviter de juger ?
A cette question Anne Lécu, religieuse dominicaine, médecin en prison, auteur de « Tu as couvert ma honte » (Cerf), répond, dans « Croire », le 31 mai 2016 :
« Il serait sage de dissocier le jugement du discernement. Discerner, c'est, devant Dieu, et donc pas par soi-même, demander les lumières de l'Esprit pour choisir, entre deux biens, le meilleur pour moi.
Il ne s'agit pas de décider ce qui est bien ou ce qui est mal, mais de choisir, entre deux possibilités, la meilleure pour moi. » …
« Car juger nous-mêmes risque assez vite de nous amener à la vengeance, à décider nous-mêmes de la peine à infliger à la personne qui nous a fait du mal. »
« La Bible est claire : accuser l'autre, et mettre sa faute sur la place publique, c'est le péché par excellence. D'ailleurs le nom de Satan, en hébreu, signifie l'accusateur. »
« Juger, c'est enfermer l'autre dans sa faute, c'est l'identifier à sa faute. »
« Quand on accuse d'impudeur une jeune femme qui porte une jupe trop courte, ce n'est pas elle en réalité qui est impudique, c'est celui qui porte ce regard
sur elle… »
La personne et ses actes : quel jugement porter ?
Le Père Jacques de Longeaux, supérieur de la Maison St-Augustin et codirecteur du département de recherche « Sociétés humaines et responsabilités éducatives » au Collège des Bernardins, nous éclaire en répondant à Agnès de Rivière,
sur « Paris Notre-Dame », le 23 mai 2013 :
« Nous avons toujours tendance à réduire une personne aux actes qu’elle commet.
Nous traitons celui qui a volé de voleur, celui qui a menti de menteur. Nous regardons celui-ci à travers son orientation sexuelle, celui-là avec sa tendance à boire, etc.
En faisant cela, nous réduisons la personne à un seul aspect de sa personnalité. Or, une personne ne se résume jamais à ses actes. Elle est toujours davantage que ce qu’elle fait.
Aujourd’hui, la société, qui se veut libérale, est en même temps impitoyable. Le christianisme, c’est l’inverse. Il enseigne une morale exigeante et porte toujours un regard d’espérance sur les personnes.
Il suffit de contempler Jésus qui visite Zachée ou qui promet au bon larron le paradis. Jésus nous dit, à travers la parabole de la poutre dans l’œil, de ne pas juger nos frères. »
Quand on voit le mal qui est fait, comment ne pas juger ?
« Des terroristes tuent aveuglément des innocents, des pédophiles abusent d’enfants, des acteurs politiques fomentent la guerre. Il n’est pas possible de ne pas dénoncer ces crimes, de ne pas juger ceux qui les commettent. »
Dans sa chronique, Mgr Denis Jachiet, vicaire général de l’Eglise catholique à Paris, répond :
« Ne pas juger ni condamner les personnes, c’est renoncer à se mettre
à la place de Dieu le Père. Cessons de prétendre connaître les intentions profondes et les conditionnements multiples qui ont motivé les actes commis. Même devant les criminels, ne portons pas de jugement définitif sur les personnes. »
« Sur les actes, par contre, nous pouvons exercer notre jugement.
Il est donné à l’homme une conscience morale capable de discerner le bien
et le mal. Il lui est donné de pouvoir reconnaître ce qui est mal et de le dénoncer pour servir la justice, parfois au prix de représailles ou de persécutions.
Oui il est possible de juger des situations, et c’est même souvent nécessaire. La justice humaine se porte sur les actes, pas sur les cœurs.
« Juger les personnes, ce serait les enfermer dans le mal qu’elles ont pu commettre, (ce n’est pas) les exclure du dessein de miséricorde du Père. »
Comme l’écrit le pape François dans sa bulle d'indiction, proclamant une année sainte extraordinaire, sous le signe d'un jubilé de la Miséricorde, promulguée le samedi 11 avril 2015 :
« Ne pas juger et ne pas condamner signifie, de façon positive, savoir accueillir ce qu’il y a de bon en toute personne et ne pas permettre qu’elle ait à souffrir de votre jugement partiel et de votre prétention à tout savoir » (Misericordiae Vultus – Le Visage de la Miséricorde n° 14).