L’évangéliste Jean au chapitre 18, versets 37 et 38, relate :
Jésus dit à Pilate, qui lui demande s’il est roi :
« Tu le dis, je suis roi. Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » Pilate lui dit : « Qu’est-ce que la vérité ? »
Le père Yves-Marie Blanchard, spécialiste des écrits johanniques et auteur d’un ouvrage sur cette question (aux Éditions du Cerf, 2021) répond à Florence Chatel dans La Croix du 14 septembre 2021 :
« La question de Pilate est extrêmement ambiguë. Est-ce de l’ironie à l’égard de Jésus ? Est-ce une vraie question ? Ou bien est-ce le narrateur lui-même qui ironise sur Pilate en mettant dans sa bouche une question considérable ? Nous ne le saurons jamais. Mais sa question est un appel à nous mettre nous-mêmes en recherche. »
Tout au long de l’Évangile selon Jean – ainsi que dans ses épîtres – on retrouve le mot « vérité » mais aussi les adjectifs « vrai » et « véritable », et même l’adverbe « vraiment ». Ces termes s’appliquent au mystère de Dieu, à la personne du Christ, à l’Esprit saint, et à la condition du disciple.
Nous pouvons y voir une sorte de clé de lecture de tout l’Évangile selon Jean. D’ailleurs, dès le prologue, les mots « grâce » et « gloire », deux autres mots clés dans les écrits de cet évangéliste, arrivent immédiatement en relation avec la vérité : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 14). »
La vérité est dans l’Évangile selon Jean un terme englobant. Elle se définit et se déploie à différents niveaux. Elle est, comme la sainteté, une expression de l’être même de Dieu. Dieu est vérité comme Dieu est saint, et lui seul peut être dit le saint, le vrai, le juste. Cette vérité de Dieu se trouve manifestée dans la personne du Christ. Celui-ci peut se présenter comme étant la vérité, de par sa relation au Père.
Mais il est aussi celui qui appelle les disciples à entrer dans la communion du Père et du Fils, que Jean appelle la gloire, ou bien encore à demeurer dans l’amour.
Ainsi, entrant dans cette communion à la vie de Dieu, le disciple se met lui-même en situation de vérité, tant à l’égard de lui-même qu’à l’égard des autres. C’est une invitation à être vrai devant Dieu, devant soi-même et devant autrui.
Chez saint Jean, le mal est le mensonge, et le bien suprême est la vérité. Le péché « mortel », c’est de se mentir à soi-même, en mentant à Dieu et en mentant aux autres.
La figure de Caïn, qui est très importante dans le corpus johannique, exprime bien le caractère gravissime d’un tel péché.
Des traditions juives anciennes supposent, en effet, que si l’offrande de Caïn n’a pas plu à Dieu, c’est parce qu’il avait déjà le cœur mauvais. Ainsi, il y avait déjà dans l’être de Caïn un mensonge radical justifiant le refus de Dieu et permettant de comprendre que tout cela dégénère dans un meurtre, celui de son frère Abel.
Là où l’être humain se ment à lui-même, ment à Dieu et ment aux autres, il ne fait qu’entraîner la mort.
Jésus dit qu’il est « le Chemin, la Vérité et la Vie »
Evangile de Jean, chapitre 14, versets 5 à 7 :
« Thomas lui dit: Seigneur, nous ne savons où tu vas; comment pouvons-nous en savoir le chemin? Jésus lui dit: Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Et dès maintenant vous le connaissez, et vous l'avez vu.… »
Comment interpréter cette parole ?
Le père Yves-Marie Blanchard : Le trio Vérité, Chemin, et Vie éclaire la signification du mot « vérité » chez saint Jean. Cette vérité n’est pas de l’ordre du savoir ou de la connaissance objective, mais plutôt de l’ordre de la vie ou bien de l’être. Elle n’est pas non plus statique mais toujours en chemin.
Les images du chemin et de la vie ont pour effet, en quelque sorte, de désenclaver la notion de vérité, la protégeant de la suffisance intellectuelle que le mot pourrait comporter aujourd’hui.
Il s’agit plutôt de nous introduire dans une démarche vivante, une quête existentielle, laquelle se trouve éclairée par la personne du Christ, « lumière du monde ».
La lumière s’ajoute à la vérité, comme il est dit dans le discours à Nicodème : « Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ; mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu » (Jn 3, 20-21).
Cette lumière n’est pas une clarté de l’ordre des concepts intellectuels. La vérité de la démarche, c’est-à-dire l’être même du croyant, prime sur les contenus. Cela me semble particulièrement moderne.
Comment « faire la vérité » ? Le père Yves-Marie Blanchard :
(…) Le quatrième évangile nous présente une conception radicale de l’Église. Il en est d’ailleurs de même pour la morale, avec très peu de conseils pratiques. La vérité n’est pas considérée au niveau des petites affaires du quotidien, mais elle constitue l’une des expressions de l’être même de Dieu auquel les croyants sont invités à communier, du fait de leur foi au Christ et de leur disponibilité à l’Esprit.
Cet Esprit que Jésus a promis d’envoyer à ses disciples après son retour au Père, comme avocat, défenseur, soutien, conseiller, est désigné comme l’Esprit de Vérité.
Lui-même a pour mission d’établir les disciples dans la vérité de Dieu, telle que Jésus l’a incarnée.
Ainsi, la vérité de Dieu s’inscrit dans la vérité de leur être le plus profond : leur regard, leur cœur, leur relation aux autres, leurs actes…
C’est pourquoi la première épître de Jean se termine par l’exhortation :
« Petits enfants, gardez-vous des idoles » (1 Jn 5, 21), c’est-à-dire méfiez-vous des faux-semblants, des illusions… Le mensonge n’est donc pas simplement une erreur intellectuelle, mais plutôt une perversion de l’être humain, qui le détruit lui-même en détruisant l’autre. Et cela peut aller jusqu’à tuer le frère et rendre impossible la communion.
Le diable est dès l’origine « père du mensonge et meurtrier » (Jean 8,44). Comment ne pas penser aux scandales aujourd’hui dénoncés dans l’Église : on y retrouve la même dynamique, conjuguant abus de pouvoir, emprise, mensonge. »
Pour le père Ignace de La Potterie , théologien jésuite mort en 2003, cité par Xavier Le Normand, dans La Croix du 4 février 2020,
« parmi les occurrences du mot « vérité » dans l’Évangile de Jean, celle « où Jésus déclare qu’il est lui-même “la Vérité”, est incontestablement la plus neuve, la plus hardie et la plus profonde ». Selon lui, ce mot est à comprendre chez saint Jean comme synonyme de « révélation ». Ainsi, analysait-il, en affirmant être lui-même la Vérité, le Christ est « non seulement le révélateur du Père aux hommes, mais il est lui-même en plénitude cette révélation ; il est, dans sa personne, la révélation par excellence, totale et définitive ».
Cela veut-il dire que les chrétiens détiennent la vérité ?
Le père François Euvé, jésuite, théologien, rédacteur en chef de la revue « Études » répond à la question qui lui est posée par Sophie de Villeneuve dans l'émission « Mille questions à la foi » sur Radio Notre-Dame, interview publiée dans La Croix, le 22 mai 2015 :
Quand Jésus dit : "Je suis le chemin, la vérité et la vie", il faut considérer les trois mots ensemble, et réfléchir sur ces trois mots et sur l'ordre dans lequel il les prononce.
La vérité est au centre, mais elle est encadrée par le chemin et par la vie. Autrement dit, la vérité se révèle sur un chemin, celui de l'existence et celui de l'Évangile.
L'Évangile lui-même est un chemin, et les premiers chrétiens étaient d'ailleurs appelés "les disciples de la Voie". C'est un chemin qui mène à la vie. La vie est une notion fondamentale, dont l'Évangile de Jean est pétri.
La vie accomplie, authentique, la vie éternelle, c'est cela le salut. Et donc, dans la perspective chrétienne, la vérité est une personne.
Jésus ne dit pas "Je vous dis la vérité", au sens d'une doctrine ou d'une morale, mais "Je suis la vérité".
La vérité est une personne avec laquelle nous sommes en relation. C'est l'authenticité de la relation que nous avons avec la personne de Jésus. Donc dire que l'on "détient" la vérité, cela pose question !
Le père François Euvé Que nous dit-il dans l’Évangile ?
Il annonce la proximité du règne de Dieu, et il l'accomplit par des signes de guérison. Il dit les Béatitudes.
C'est un programme de vie certes, mais le plus fondamental dans ses propos, c'est la relation personnelle qu'il instaure avec ses disciples et avec ceux qui l'écoutent. Il dit que sa mère et ses frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique, ensemble.
Le salut évangélique, c'est la communion. La vérité, ce n'est pas une doctrine abstraite, ce n'est pas une morale, c'est un être-ensemble, une relation harmonieuse entre nous, c'est ce que l'Évangile commence à réaliser. C'est cela, la vie véritable. Bien sûr, au premier degré, on peut dire que les chrétiens détiennent la vérité parce que l'Évangile est la vérité, mais on ne possède pas la vérité, parce qu'on ne possède pas une personne.
Vouloir posséder la vérité, ce serait ramener la personne de Jésus à soi même, le réduire à des idées, alors que la vérité, c'est la vie partagée.
Cette vie partagée, peut-elle l'être avec ceux qui n'ont pas l'Évangile pour livre de chevet ?
Le père François Euvé : Là aussi on peut revenir à l'Évangile. Jésus parle à tous. Certains l'écoutent et le suivent, d'autres l'écoutent mais ne le suivent pas, certains ne l'écoutent pas aujourd'hui mais l'écouteront peut-être demain… Dans une parabole, le semeur sème généreusement, partout. Qu'est-ce qui va lever ? On ne le sait pas. On peut avoir pour horizon ce désir de partage le plus large et universel possible. Si on prend au sérieux l'idée d'une communion universelle, on ne peut pas se satisfaire que le salut soit accordé seulement à un petit groupe de justes.
Vous dites donc que la vérité est beaucoup plus large qu'on ne pourrait le penser ?
Le père François Euvé : On peut en faire l'expérience avec des personnes qui se disent d'une autre religion, ou sans religion, mais avec qui se partage quelque chose d'une authentique humanité. Peut-être n'est-ce pas suffisant, mais à travers ce partage il y a les prémices d'une vérité qui se révèle.
Quand Jésus dit : "Si deux ou trois se réunissent en mon nom, je suis au milieu d'eux", on peut peut-être entendre ce "en mon nom" en un sens large et se dire que quand il y a du partage, le Christ est là, la vérité est présente.
Dans Nostra Aetate, Vatican II a dit que la semence de la vérité se trouve aussi dans les autres religions.
Le père François Euvé : On peut dire que toute personne humaine, parce qu'elle est humaine, est en quête de vérité.
Pour des raisons diverses, les chemins qu'empruntent les hommes à la recherche de la vérité suivent des itinéraires différents, mais quand il y a une recherche authentique, quelque chose de l'ordre de la vérité, de la présence divine, est là. Inaccompli, insuffisant peut-être, mais là.
Plutôt que de juger ces autres cheminements comme des "fausses religions" ou des "impasses", comme on l'a fait par le passé, on peut cheminer avec, et voir comment peu à peu s'orienter dans la bonne direction. Nous-mêmes, du reste, avons besoin d'être convertis, et nous ne saurions prétendre que notre manière de vivre l'Évangile est parfaitement authentique et aboutie.
Si on devait résumer ce qu'est la vérité, peut-on dire alors que c'est la reconnaissance de la présence divine ?
Le père François Euvé : Jésus lui-même n'a pas répondu à cette question dans l'Évangile ! Sans vouloir me substituer à lui, je dirais que c'est un élément de réponse. La difficulté, et c'est peut-être pourquoi Jésus ne répond pas, c'est que la réponse n'est pas théorique. On ne peut pas y répondre sur un plan purement conceptuel. La question de la vérité, et la réponse, ne peuvent s'élaborer que dans une relation interpersonnelle. Répondre à quelqu'un qui vous demande ce qu'est la vérité suppose de s'appuyer sur sa propre quête.
Donc la recherche de la vérité est plus importante que la vérité ?
Le père François Euvé : C'est sur le chemin de recherche de la vérité que l'on est dans la vérité. "Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé", dit Augustin. Le fait d'être en recherche est le signe qu'on a déjà trouvé.
Peut-on dire alors que, si les chrétiens ne détiennent pas la vérité, ils ont le chemin pour la découvrir ?
Le père François Euvé : Je crois que oui. L'Évangile nous propose ce chemin de vérité, et nous en sommes les témoins quand nous le vivons authentiquement, ce qui devrait inviter d'autres personnes à le suivre. On retrouve là encore la dimension du partage.
Le père jésuite Joseph Moingt, plutôt que de donner une définition de « La Vérité » préfère dire que personne ne peut l’enfermer « dans un dogme fût-il catholique, mais aussi bien dans une autre religion. On enferme la vérité lorsqu’on exclut les autres au nom de ce qui nous paraît être la force entière de la vérité. La vérité c’est toujours ce qui nous dépasse. » Aucune des trois religions monothéistes ne peut se prétendre universelle si elle se considère propriétaire de la vérité totale.
Le fondement pour moi de la vérité, c’est qu’elle s’est incarnée dans un événement et un homme de l’histoire. Par-là, la vérité s’est humanisée. Elle a voulu s’exprimer dans toute l’humanité.
Je suis chrétien, donc je prends la vérité chrétienne comme guide de ma pensée vers la vérité toute entière. Jésus a dit : « Je vous enverrai l’Esprit qui vous conduira vers la vérité tout entière. »
La plénitude de la vérité de l’Évangile, de la vérité qui s’est incarnée en Jésus de Nazareth, ne peut nous être connue que dans son ouverture sur l’universel. C’est pourquoi nous ne pouvons frapper personne d’exclusion ni accuser quiconque de mensonge sauf quand une expression se présenterait qui justement fermerait la vérité. Alors nous pouvons dire : non, la vérité n’est pas là.
En conclusion, je puis dire que la Vérité, c’est Jésus qui est « le chemin, la vérité et la vie », c’est Dieu qui est Amour.
La Vérité, c’est l’Amour