Gustavo Gutiérrez Merino, né le 8 juin 1928 à Lima au Pérou, est un prêtre, religieux dominicain, philosophe et théologien péruvien. Il est considéré comme le père de la « théologie de la libération ».
Dans un de ses livres les plus remarquables « Job – Parler de Dieu à partir de la souffrance de l’innocent », il s’est posé la question :
« Comment parler d’un Dieu qui se révèle à nous dans une réalité marquée par la pauvreté et l’oppression ? Comment reconnaître le don gratuit
de son amour et de sa justice, à partir de la souffrance de l’innocent ? »
Job est l’archétype de l’innocent accablé par le malheur, la maladie et la pauvreté, dont la foi est mise à l'épreuve par Satan, avec la permission de Dieu.
Dans l’Ancien Testament, le prologue du livre de Job rapporte :
07 Le Seigneur dit à Satan : « D’où viens-tu ? » L’Adversaire répondit : « De parcourir la terre et d’y rôder. »
08 Le Seigneur reprit : « As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n’a pas son pareil sur la terre : c’est un homme intègre et droit, qui craint Dieu et s’écarte du mal. »
09 L’Adversaire riposta : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu ?
10 N’as-tu pas élevé une clôture pour le protéger, lui, sa maison et tout ce qu’il possède ? Tu as béni son travail, et ses troupeaux se multiplient dans le pays.
11 Mais étends seulement la main, et touche à tout ce qu’il possède : je parie qu’il te maudira en face ! »
12 Le Seigneur dit à l’Adversaire : « Soit ! Tu as pouvoir sur tout ce qu’il possède, mais tu ne porteras pas la main sur lui. » Et l’Adversaire se retira.
C’est là toute la question : l’homme peut-il croire en Dieu de façon désintéressée sans espérer de récompenses ou craindre un châtiment ?
« C’est un homme intègre et droit, qui craint Dieu et s’écarte du mal » dit Dieu. Aux yeux de Dieu, Job est un Juste, un innocent.
Satan ne mettra pas cela en doute mais voudra récuser son désintéressement, la gratuité de sa foi.
Job apprends alors la mort de ses 10 enfants et la perte de tous ses biens.
20 Alors Job se leva, il déchira son manteau et se rasa la tête, il se jeta à terre et se prosterna.
21 Puis il dit : « Nu je suis sorti du ventre de ma mère, nu j’y retournerai. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : Que le nom du Seigneur soit béni ! »
22 En tout cela, Job ne commit pas de péché. Il n’adressa à Dieu aucune parole déplacée.
(…)
04 Mais l’Adversaire répliqua au Seigneur : « Peau pour peau ! L’homme donne tout ce qu’il a pour sauver sa vie.
05 Mais étends la main, touche à ses os et à sa chair, je parie qu’il te maudira en face ! »
06 Le Seigneur dit à l’Adversaire : « Soit ! le voici en ton pouvoir, mais préserve sa vie. »
07 Et l’Adversaire, quittant la présence du Seigneur, frappa Job
d’un ulcère malin depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête.
08 Job prit un tesson pour se gratter, assis parmi les cendres.
Il s’assit parmi les cendres, c’est-à-dire sur un fumier.
C’est un lieu d’exclusion et de putréfaction, à quelques distances des villages, un dépotoir, la décharge où étaient jetés toutes les immondices retirées
des étables pour être détruites par le feu.
Et pendant 7 jours et 7 nuits, il va rester là, accablé par le désespoir. Ses amis viennent le plaindre mais « aucun ne lui adressa la parole, au spectacle d’une si grande douleur » (Job 2, 13).
Il dira :
« 17 Mon haleine répugne à ma femme, mon souffle à mes propres enfants.
18 Même les gamins ont pour moi du mépris ; si je me lève, ils parlent contre moi.
19 Tous mes confidents m’ont en horreur, ceux que j’aimais se sont tournés contre moi.
Mes os collent à ma peau et à ma chair, et je n’ai pu sauver que ma peau et mes dents ! (Job 19, 17-20).
La femme de Job
Représentée par le peintre Georges de la Tour, vers 1650, sous le titre
« Job raillé par sa femme », la femme de Job, dont nous ne connaissons même pas le nom, est debout, penchée sur lui.
Dans le prologue du Livre de Job, elle ne lui dira que quelques mots :
« Vas-tu encore persévérer dans ton intégrité ? Maudis donc Dieu et meurs ! » (Job 2, 9)
Il lui répondit :
« Tu parles comme une insensée. Si nous accueillons le bonheur
comme venant de Dieu, comment ne pas accueillir de même le malheur ? En tout cela, Job ne commit pas de péché par ses lèvres. »
Georges de la Tour la représente dans une attitude de compassion et de soutien, l’arrachant à sa prostration, elle qui pourtant a vécu les mêmes malheurs.
Tout comme Job, elle a perdu tous ses enfants, 7 garçons et 3 filles, et tous ses biens.
L’écrivain, Andrée Chedid, dans un très beau livre « La femme de Job », paru en 1993, chez Calman-Lévy, va lui rendre justice :
« Rejetant l’image d’un Dieu cruel et vengeur, elle n’aurait pu s’abandonner qu’à un dieu aimant, un dieu de miséricorde. » (p. 33)
La femme de Job l’invite à maudire le « Dieu cruel et vengeur » et à mourir pour apaiser ses souffrances.
À son mari, qu’elle aime, quoi qu’il advienne, elle répond simplement (p. 68) :
« Je dis que Dieu est mystère et que c’est bien ainsi. Il n’y a pas de clef. »
Les amis de Job
Trois amis de Job, Éliphaz de Teman, Bildad de Schuach,
et Tsophar de Naama, se rendent chez lui pour le plaindre et le consoler. Un quatrième, Elihou le Bouzite, n’apparaîtra que bien plus tard.
Les amis de Job soutiennent l'idée que Dieu étant juste, quiconque connaît un sort aussi peu misérable que celui de Job est nécessairement puni
pour avoir désobéi à la loi divine.
À mesure que progresse le poème, leurs réprimandes se font de plus en plus insistantes sur son refus de confesser ses péchés, bien qu'eux-mêmes soient bien en peine de les déterminer.
Ils persistent à considérer Job comme un pécheur méritant sa punition,
et supposent, selon une théologie simpliste, que Dieu récompense le bien et punit le mal sans aucune exception.
Discours de Job
Job, convaincu de son innocence, maintient que ses souffrances ne pourraient être dues à ses péchés, et qu'il n'y a donc aucune raison que Dieu le punisse. Il refuse cependant et refusera obstinément de maudire Son Nom.
Job rejettera l’image d’un Dieu cruel à la justice distributive Mais il le voit comme un Dieu bon et sauveur.
Il ne lui demandera pas de le guérir, de lui rendre ses enfants et ses biens mais uniquement de reconnaître son innocence.
La réponse de Dieu
Dieu souligne que Job partage le monde avec de nombreuses créatures. Il interroge Job : Où était-il lorsque Lui, Dieu créa le monde ?
Comprend-il ce que signifie être responsable d'un tel monde ?
Job admet qu'il ne le comprend pas, et demande à Dieu de lui pardonner.
Dernier discours de Job au chapitre 42 :
- Job s’adressa au Seigneur et dit :
- « Je sais que tu peux tout et que nul projet pour toi n’est impossible.
- “Quel est celui qui déforme tes plans sans rien y connaître ?”
De fait, j’ai parlé, sans les comprendre, de merveilles hors de ma portée, dont je ne savais rien.
- Daigne écouter, et moi, je parlerai ; je vais t’interroger, et tu m’instruiras.
- C’est par ouï-dire que je te connaissais, mais maintenant mes yeux t’ont vu.
- C’est pourquoi je me rétracte et me repens sur la poussière et sur la cendre. »
L’ultime réplique de Job est un renoncement à la lamentation et à l’amertume,
à l’exigence d’un monde de rétribution. Il est comme tous les pauvres du monde.
À la fin du Livre, Dieu condamne les amis de Job pour leur insistance à parler de manière erronée des desseins de Dieu.
Il leur prescrit de réaliser d'énormes sacrifices d’animaux et demande à Job de prier pour leur pardon.
08 Maintenant, prenez sept taureaux et sept béliers, allez trouver mon serviteur Job. Offrez un holocauste en votre faveur, et Job mon serviteur intercédera pour vous. Uniquement par égard pour lui, je ne vous infligerai pas l’infamie méritée pour n’avoir pas parlé de moi
avec justesse, comme l’a fait mon serviteur Job. »
Immédiatement après cela, Dieu restaure la fortune de Job.
10 Le Seigneur rétablit la condition de Job tandis qu’il intercédait pour son prochain, et le Seigneur porta au double tous les biens de Job. (…) 12 Le Seigneur bénit la nouvelle situation de Job plus encore que l’ancienne. (…)
13 Il eut encore sept fils et trois filles. (…)
16 Après cela, Job vécut encore cent quarante ans, et il vit ses fils et les fils de ses fils : quatre générations.
17 Et Job mourut âgé, rassasié de jours.
Dieu ne donne ni explication ni justification à la souffrance.
Des pires souffrances que l’humanité ait pu connaître est née la plus belle des musiques … celle des esclaves noirs en Amérique
La révolte d’Ivan Karamazov chez Dostoïevski
Dans « Les frères Karamazov », Dostoïevski raconte qu’Ivan Karamazov déverse toute sa révolte sur son jeune frère Aliocha, novice dans un monastère orthodoxe et disciple du Starets Zosime :
« Toute la science du monde ne vaut pas les larmes des enfants. (…)
C’était à l’époque la plus sombre du servage, au début du XIXème siècle. (…) Celle d’un ancien général (…) un de ces individus (à vrai dire déjà peu nombreux alors) qui, une fois retirés du service, étaient presque convaincus de leur droit de vie et de mort sur leurs serfs. (…)
Or, voici qu’un jour, un petit serf de huit ans, qui s’amusait à lancer des pierres, blessa à la patte un des chiens favoris (d’un ancien général). (…)
Il fit immédiatement saisir l’enfant, qu’on arracha des bras de sa mère et qui passa la nuit au cachot. (…) Le lendemain, dès l’aube (…)Le général ordonne de déshabiller complètement le bambin, ce qui fut fait ; il tremblait, fou de peur, n’osant dire un mot. « Faites-le courir, ordonne le général. – Cours, cours, lui crient les piqueurs. » Le garçon se met à courir.
« Taïaut ! » hurle le général, qui lance sur lui toute sa meute. Les chiens mirent l’enfant en pièces sous les yeux de sa mère.
Je comprends comment tressaillira l’univers, lorsque le ciel et la terre s’uniront dans le même cri d’allégresse, lorsque tout ce qui vit ou a vécu proclamera : « Tu as raison, Seigneur, car tes voies nous sont révélées ! », lorsque le bourreau, la mère, l’enfant s’embrasseront et déclareront avec des larmes : « Tu as raison, Seigneur ! »
Sans doute, alors, la lumière se fera et tout sera expliqué.
Le malheur, c’est que je ne puis admettre une solution de ce genre (…) Je me refuse à accepter cette harmonie supérieure.
Je prétends qu’elle ne vaut pas une larme d’enfant (…) Je ne refuse pas d’admettre Dieu, mais très respectueusement je lui rends mon billet »
À cette révolte, à ce cri de désespoir, son frère Aliocha Karamazov, jeune novice du monastère, disciple du Starets Zossime, va répondre avec la fougue de sa foi :
« Tu as demandé s’il existe dans le monde entier un être qui aurait le droit
de pardonner. Oui, cet être existe. Il peut tout pardonner, (à) tous et pour tout, car c’est Lui qui a versé son sang innocent pour tous et pour tout. »
Jésus est l’image même de la souffrance de l’innocent
La lettre de Taizé (2003/6) du 27 novembre 2003 sur la souffrance des innocents nous dit qu’ « en donnant sa vie jusqu’au bout, Jésus partage le sort de toutes les victimes innocentes et assure ainsi que leur peine n’a pas été vaine.
Il porte leurs souffrances à l’intérieur de sa propre relation avec celui qu’il appelle abba, Père, et, puisque le Père l’écoute toujours (voir Jean 11,42), nous avons la garantie que cette souffrance n’est pas perdue.
Voici la réponse définitive, parce que vécue, donnée à Ivan Karamazov et à Job. Loin de tolérer ne fût-ce qu’un seul instant la souffrance des innocents,
dans son Fils unique Dieu boit avec eux cette coupe amère jusqu’à la lie et,
ce faisant, la transforme en coupe de bénédiction pour tous. »
Les victimes innocentes
Pensons à la souffrance injuste et intolérable de toutes les victimes innocentes :
- Les victimes de l’esclavage, des guerres et des génocides,
- Les juifs conduits dans les camps de la mort,
- Les pauvres et les exclus à la merci des dictatures en Amérique du Sud, victimes d’injustices dénoncées par la Théologie de la Libération,
- Les femmes, les enfants et les vieillards massacrés aujourd’hui à Gaza et au Liban,
- Les victimes civiles au Soudan,
- Les 19.000 enfants ukrainiens emmenés de force en Russie ;
les femmes, les enfants et les vieillards victimes de la guerre en Ukraine,
- Et tant d’autres victimes innocentes connues ou inconnues …
Dieu partage leur souffrance – Il souffre et pleure avec elles
Devant la douleur de la veuve de Naïm et des sœurs de Lazare, Jésus, ne put que laisser l’émotion l’envahir et pleurer.
Son cri sur la Croix « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » est celui de toutes les victimes innocentes, passées, présentes et à venir.
Jésus n’est pas venu nous donner des explications et encore moins des justifications sur la souffrance,
il est venu la partager avec tous les souffrants et vaincre le Mal par sa Résurrection.