Le Père François Varillon, à la suite de ce premier livre sur « L’humilité de Dieu », en a écrit un second : « La souffrance de Dieu », publié en 1975 chez Bayard (Le Centurion). Confronté à la conception traditionnelle de l’impassibilité de Dieu, il y écrit :
« Comment croire que Dieu est Amour, s’il faut penser que notre souffrance ne l’atteint pas dans son être éternel ? Quand je pleure ou me dégrade, est-il « marbre absolu » ? (…) Dieu, qui crée par sa toute- puissance – la toute-puissance de l’amour – se met par son amour sous la dépendance de l’homme, sa créature. Dieu, en lui-même, ne dépend pas de l’homme, mais l’amour le met sous sa dépendance » (François Varillon, La souffrance de Dieu, Éditions du Centurion, Paris, 1975, pages 14 et 70).
Le Père Varillon cite à l’appui de sa méditation sur la souffrance de Dieu, un texte fondamental d’Origène, un des Pères de l'Église, né à Alexandrie vers 185 et mort à Tyr aux alentours de 253 :
« Le Sauveur est descendu sur terre, écrit Origène,
par pitié pour le genre humain.
Il a subi nos passions avant de souffrir la croix, avant même qu’il eût daigné prendre notre chair : car s’il ne les avait d’abord subies,
il ne serait pas venu participer à notre vie humaine. Quelle est cette passion qu’il a d’abord subie pour nous ? C’est la passion de l’amour.
Mais le Père, lui-même, Dieu de l’univers, lui qui est plein de longanimité, de miséricorde et de pitié, est-ce qu’il ne souffre pas en quelque sorte ?
Ou bien ignores-tu que, lorsqu’il s’occupe des choses humaines, il souffre une passion humaine ?
« Car le Seigneur ton Dieu a pris sur lui tes mœurs, comme celui qui prend sur lui son enfant » (Deutéronome 1,31).
Dieu prend donc sur lui nos mœurs, comme le fils de Dieu prend nos passions.
Le Père lui-même n’est pas impassible ! Si on le prie, il a pitié et compassion.
Il souffre une passion d’amour » (Ibid., p. 47).
Le Père Varillon rappelle aussi que Henri de Lubac, grand théologien du XXème siècle, interdit d’enseignement durant de longues années avant d’être réhabilité et même fait cardinal par Jean-Paul II, a commenté ce texte, qu’il qualifie d’étonnant et d’admirable, en ces termes :
« Dans son amour de l’homme, l’Impassible a souffert une passion de miséricorde » (Ibid., p. 47).
Dieu souffre avec ceux qui souffrent.
S’il est Amour infini, il ne peut à la fois aimer et être indifférent à la souffrance de celui ou de celle qu’il aime.
En se faisant homme parmi les hommes, il a fait sienne les souffrances et les détresses des hommes.
Sa souffrance est celle de l’amour, comme celle d’un père et d’une mère qui souffrent au chevet de leur enfant malade ou à l’agonie.
Maître Eckhart, grande figure de la mystique rhénane qui a vécu de 1260 à 1328, écrit dans son livre « La divine consolation » que
« Dieu est avec nous dans la souffrance, cela signifie qu’il souffre lui-même avec nous (…) Dieu souffre avec moi et pour moi en raison de l’amour qu’il me porte » (Payot & Rivage Poche Petite bibliothèque, Paris, 2004, pages 78 et 80).
La compassion de Jésus
Le mot « compassion » vient du latin : « cum patire », souffrir avec quelqu’un, participer à sa souffrance, partager son calvaire.
La maman au chevet de son enfant malade partage sa souffrance. Elle ne vit pas sa maladie ou son agonie. Ce n’est pas elle qui est malade ou qui meurt mais elle vit à ce point intensément la maladie ou la mort de son enfant qu’elle
les partage avec lui. Ainsi, une part d’elle-même souffre ou meurt en lui.
La compassion est le contraire de l’impassibilité, c’est le fait de souffrir
avec celui qui souffre, de pleurer avec celui qui pleure et de s’émouvoir devant la douleur.
Les Évangiles nous donnent de nombreux témoignages de la compassion de Jésus.
À la porte de la ville de Naïn, devant la douleur d’une mère qui était veuve et dont on portait en terre la dépouille du fils unique :
« En la voyant, le Seigneur fut pris de pitié pour elle et il lui dit : « Ne pleure plus. » Il s’avança, et toucha la civière ; ceux qui la portaient s’arrêtèrent ; et il dit « Jeune homme, je te l’ordonne, réveille-toi. » Alors le mort s’assit et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère » (Luc 7, 11-15).
Averti par une inspiration de la mort de son ami Lazare de Béthanie, frère de Marthe et Marie, Jésus en est bouleversé et décide de retourner en Judée pour le voir, malgré les mises en garde de ses disciples qui lui rappellent que les Juifs cherchaient à le lapider : « Lorsqu’il vit Marie pleurer, et pleurer aussi les Juifs qui l’avaient accompagnée, Jésus frémit en son esprit et il se troubla. Il dit « Où l’avez-vous mis ? » Ils lui dirent : « Seigneur, viens et vois. »
Jésus versa des larmes. Les Juifs dirent alors : « Voyez comme il l’aimait ! » (Jean 11, 33, Bible de Jérusalem).
Jésus est loin d’être indifférent devant la souffrance et la mort.
Il souffre à Naïn avec la veuve qui a perdu son fils unique et à Béthanie avec Marie et Marthe, les sœurs de Lazare. Jésus « frémit », « son esprit se troubla », il « versa des larmes » : autant de manifestations de sa compassion et de sa propre souffrance qui sont celles de Dieu. « Qui me voit, voit le Père » dira-t-il.
Mort et résurrection : à chaque fois, la réponse de Dieu est la victoire de la résurrection sur la mort et la souffrance. Pas seulement la résurrection dans l’autre monde, mais aussi celle de celui qui Lui fait confiance et qui vient à Lui.
Devant la jeune fille de douze ans de Jaïre, le chef de la synagogue,
« prenant la main de l’enfant, il lui dit « Talitha koum », ce qui se traduit :
« Fillette, je te le dis, lève-toi ! » Et, au moment de partir, « il leur dit de donner à manger à la fillette » (Marc 5, 41 et 43), ce qu’ils auraient sans doute oublié de faire dans l’euphorie générale.
Dieu pleure devant la souffrance des enfants
Dieu pleure devant la souffrance des enfants.
S’Il est Amour, Il ne peut que compatir, souffrir avec eux, leur mère, leur père et tous ceux que désespèrent de telles cruautés.
Cet enfant, Il le ressuscitera, comme Il a ressuscité son Fils et comme
Il ressuscitera toutes les victimes des atrocités de la guerre, des attentats, des accidents, de la maladie et de la mort.
Dieu est avec toutes les victimes du Mal, Il est corps et âme avec elles dans leurs souffrances, leur calvaire et la mort.
Il est au plus intime de l’enfant qui se meurt comme Il habite le cœur de sa mère qui se désespère à son chevet.
Il souffre avec celui qui souffre et pleure avec celui qui pleure.
Seul, peut-être, le croyant peut L’entendre pleurer et saisir cette solidarité, Sa communion dans la souffrance.
Il y trouvera peut-être un début de consolation dans l’espoir d’un monde meilleur où il n’y aura plus ni souffrance ni mort et où il pourra retrouver l’amour de ceux qu’il aime et qu’il a perdus.
La réponse de Dieu, Sa victoire sur le Mal, c’est la résurrection et l’accueil dans son amour infini de tous les désespérés de la terre.
C’est une réponse radicale, définitive, que rien ne pourra jamais empêcher.
Celle que Dieu est venu nous annoncer en s’incarnant dans son Fils Jésus-Christ, crucifié, enseveli et ressuscité d’entre les morts.
Sa mort et sa résurrection annoncent les nôtres, les préfigurent et nous ouvrent les portes de l’éternité.
C’est ce qui fait dire à Saint Paul dans sa 1ère épître aux chrétiens de Corinthe :
« Quand donc cet être corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors se réalisera la parole de l’Ecriture : La mort a été engloutie dans la victoire. Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton aiguillon ? » (1 Co 15, 54).
Jésus a souffert au-delà de toute mesure
- L’évangéliste Jean nous a raconté dans les détails son arrestation et sa mort.
- Alors que ses disciples sont venus avec lui au lieu appelé Gethsémani, prenant avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean,
il « commença à ressentir tristesse et anxiété » et « il leur dit : « Mon âme est triste à en mourir »
- Tombant à terre, il s’adresse directement à son Père et le supplie
« Abba , Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant, non pas ce que je veux mais ce que tu veux ! ».
- Revenant vers ses disciples, il les trouve en train de dormir.
- Il alla encore prier 2 fois son Père avec les mêmes supplications.
- Il a été trahi par un de ses douze apôtres, un de ceux qui étaient les plus proches de lui, qui est venu avec « une cohorte de plusieurs dizaine de soldats romains et des gardes fournis par les grands prêtres et les pharisiens, venus avec des lanternes, des torches et des armes ».
- Il a été arrêté, seul et sans arme, se laissant faire et n’opposant aucune résistance.
- Le traitre Judas, pour le désigner sur un signe convenu, s’avançant vers Jésus, lui dit : « Salut Rabbi » et lui donne un baisé.
- Jésus lui répondit : « Mon ami, que fais-tu là ? »
- À Pierre qui avec son glaive frappa un serviteur du grand-prêtre et lui enleva un bout d’oreille, Jésus dit : « Remets le glaive au fourreau »
« la coupe que me donne le Père, je ne la boirais pas ? » et touchant le bout d’oreille du serviteur blessé, il le guérit.
- Il est ligoté par la cohorte romaine et les gardes des grands-prêtres,
et emmené chez le grand-prêtre Hanne et puis chez son gendre Caïphe qui lui avait succédé, entouré des anciens et des scribes.
- Il a été renié à 3 reprises par Pierre, celui à qui il avait confié les clés de son royaume, alors qu’il le lui avait annoncé.
- Il est ensuite emmené de chez Caïphe au prétoire de Pilate
- Il a été flagellé, torturé et ridiculisé par les soldats romains qui lui tressent une couronne d’épine et le giflent.
- Jésus avait déjà été battu avec des flagellants, une sorte de fouet avec des morceaux de métal et des os pointus [au bout des lanières].
Il avait perdu beaucoup de sang.
- Quand Pilate présente Jésus à la foule : « Ecce homo – Voici l’homme » les grands-prêtres et les fardes crient « En croix ! en croix ! »
- Jésus, livré aux grands-prêtres par Pilate, ceux-ci l’emmènent, portant lui- même sa croix, vers le lieu-dit du Crâne – ce qui en hébreu se dit Golgotha – et là ils le mettent en croix avec deux autres criminels.
- La crucifixion était une peine infamante exécutée par les Romains qui l’avaient d’abord réservée aux esclaves, Ainsi, six mille esclaves révoltés, qui avaient suivi Spartacus et avaient formé une armée, ont été battus, en 71 avant J.-C., et furent crucifiés le long de la Via Appia de Rome jusqu'à Capoue.
- Ce mode d’exécution capitale était atroce et avait pour but d’impressionner les foules.
- Le condamné était placé, encore au sol, sur une poutre, le « patibulum », bras écartés, attachés avec des cordages ou les poignets cloués au bois.
Une planchette en bois, le « sedilium », était parfois fixée à mi-hauteur du corps pour permettre au crucifié de reposer à califourchon ou même assis.
- Au sommet de la croix était cloué un écriteau sur lequel figurait le nom du condamné et le motif de sa condamnation.
- Les pieds, encordés ou cloués, reposaient sur une console en bois, le
« suppedaneum », fixée sur le montant vertical, qui permettait au crucifié d’y appuyer ses pieds.
- Une fois le condamné solidement attaché, la croix était levée et le corps y pendait durant des heures de supplice.
- La mort survenait par asphyxie. Les muscles des épaules, indispensables à la respiration, se fatiguaient rapidement. Le crucifié se soulevait alors sur ses pieds reposant sur la console pour pouvoir respirer. Les muscles des jambes s’épuisaient à leur tour et le corps retombait. La respiration se
faisait ainsi de plus en plus courte, les jambes ne parvenant plus à soutenir le corps qui s’affaissait lentement en provoquant peu à peu l'asphyxie.
- Pour accélérer la mort, les jambes du condamné étaient parfois brisées avec une barre de fer, ce qui l’empêchait de se redresser et accélérait ainsi l’asphyxie, précipitant la mort. Ce fût pas nécessaire pour Jésus qui était déjà mort.
Sur la croix, Jésus poussa un cri de désespoir avant de mourir
Son cri « Eli, Eli, lema sabaqthani », c’est-à-dire « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Matthieu 27, 46 ; Marc 15, 34)
sont les premiers mots dans le psaume 22 du « Juste souffrant »:
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. Mon Dieu, j'appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ; même la nuit, je n'ai pas de repos.
(…) je suis un ver, pas un homme, raillé par les gens, rejeté par le peuple. Tous ceux qui me voient me bafouent, ils ricanent et hochent la tête :
" Il comptait sur le Seigneur : qu'il le délivre ! Qu'il le sauve, puisqu'il est son ami ! "
(…) Tu me mènes à la poussière de la mort. Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m'entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os.
Ces gens me voient, ils me regardent.
Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens à mon aide ! Préserve ma vie de l'épée, arrache-moi aux griffes du chien ; sauve-moi de la gueule du lion
et de la corne des buffles.
Le psaume 22 se termine par la reconnaissance de la réponse de Celui qui l’entend et le délivre :
Tu m'as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob, vous tous, redoutez-le descendants d'Israël. Car il n'a pas rejeté,
il n'a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s'est pas voilé la face devant lui,
mais il entend sa plainte. (…)
Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ; on annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre !
Les chrétiens ont toujours vu dans ce psaume 22 une étonnante prophétie de la Crucifixion de Jésus et de sa Résurrection.
Si le Père est là, aux côtés de son Fils, avec et en lui sur la croix, il fallait pour que le Fils vive pleinement sa condition d’homme qu’il se sente seul, abandonné.
Le cri de Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » est celui par lequel le Fils s’est totalement identifié à l’homme souffrant et incrédule devant l’absence de Dieu, c’est le cri de tous les désespérés de la terre.
Ce cri de désespoir, qui nous rend Jésus tellement proche, est immédiatement suivi de ses dernières paroles, toutes de confiance en Dieu, en son Père, devant la mort :
« Jésus poussa un grand cri ; il dit : Père, entre tes mains, je remets mon esprit » (Luc 23, 46), mots qui se trouvent dans le psaume 31 :
« Tu me tireras du filet qu'ils m'ont tendu, car tu es ma défense. Entre tes mains je remets mon esprit;
tu me délivreras, Yahvé, Dieu de vérité ! »
Le père de l’enfant prodigue
Jésus nous a donné une image bouleversante de la souffrance de son Père
dans la parabole du fils prodigue (Luc 15, 11-32) :
« Il se leva et s’en alla vers son père.
Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.
Le fils lui dit : « Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils… »
Mais le père dit à ses serviteurs : « Vite, apportez la plus belle robe et habillez-le ; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds.
Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. »
C’est là l’image du Père que Jésus nous donne lui-même : un Père qui souffre de l’absence de son fils, qui guette tous les jours son retour et qui ne pense qu’à le fêter.