Le dictionnaire LAROUSSE donne deux définitions au mot « honte » :
- Sentiment d'abaissement, d'humiliation qui résulte d'une atteinte à l'honneur, à la dignité.
- Sentiment d'avoir commis une action indigne de soi, ou crainte d'avoir à subir le jugement défavorable d'autrui.
C’est donc un sentiment de pénible humiliation qu'on éprouve en prenant conscience de son infériorité, de son imperfection ou du mal qu’on a fait.
Michelle Larivey, décédée, en 2004, psychologue québécoise qui a créé une approche thérapeutique d’orientation humaniste, « l’Auto-développement » est l’auteur d’un ouvrage « La puissance des émotions », paru en avril 2021 aux Éditions de l’Homme au Canada. Elle écrit :
« On n'éprouve jamais de la honte seul face à soi-même. La honte est un sentiment qui est toujours vécu « devant » les autres et « par rapport » à leur jugement. La honte est composée d'une réaction d'humiliation devant le jugement de l'autre et du jugement négatif qu'on porte soi-même sur cet aspect. Elle permet de constater que nous n'assumons pas ce qui nous fait honte. Elle permet aussi d'identifier le jugement que nous portons nous-mêmes sur le sujet. (C'est justement ce jugement qui rend difficile de l'assumer). Enfin, elle nous informe de l'importance des personnes devant lesquelles nous vivons cette honte. »
L’écrivain Milan Kundera
« La honte n'a pas pour fondement une faute que nous aurions commise, mais l'humiliation que nous éprouvons à être ce que nous sommes sans l'avoir choisi, et la sensation insupportable que cette humiliation est visible de partout. »
Le lundi 14 mars 2022, Marina Ovsiannikova a surgi derrière la présentatrice du programme d'information de la première chaîne de Télévision de Russie, Pervy Kanal, rendez-vous quotidien suivi par des millions de Russes. Un repaire de la propagande du Kremlin.
Elle tenait une pancarte sur laquelle était inscrit en grand :
« Non à la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment, ici ».
Les images de son coup d'éclat se sont répandues sur les réseaux sociaux à la vitesse de la lumière.
Son geste, elle l'a expliqué dans une vidéo qu'elle avait préenregistrée et qui a été diffusée par OVD-Info :
« Malheureusement, j'ai travaillé pour Pervy Kanal ces dernières années, j’ai relayé la propagande du Kremlin. Et j'en ai vraiment honte maintenant. Honte d'avoir laissé raconter des mensonges sur les écrans de télévision. Honte d'avoir permis la 'zombification' du peuple russe. »
Ce 18 mars 2022 à Liège, le Vicariat de la santé de l’Évêché a organisé un colloque sur le thème de la honte.
Des échos unanimes des participants, cette journée était riche en enseignement. Ils en retiendront qu’il faut commencer par ne pas nier la honte. Ne pas la fuir. Oser en parler en prenant le temps de mettre les mots appropriés à ce sentiment difficile à vivre.
Ce même 18 mars 2022, recevant les participants à un congrès de la Fondation vaticane Gravissimum Educationis, le pape François avait prévu un discours sur l’éducation et la démocratie, mais après la lecture publique d’une lettre du directeur de l’Université catholique d’Ukraine retenu dans son pays, le pontife s’est laissé émouvoir.
« À présent la guerre s’est rapprochée, elle est pratiquement chez nous », a-t-il réagi. « Cela nous fait penser à la sauvagerie de la nature humaine, jusqu’où nous sommes capables (d’aller). Assassins de nos frères », a poursuivi François qui parlait à mots lents, d’une voix enrouée. Il a évoqué amèrement « tous les soldats envoyés au front, très jeunes… les pauvres soldats russes », les « nombreux et jeunes soldats ukrainiens » et les habitants de l’Ukraine.
« Cela se passe près de nous. […] La guerre n’est pas loin », a répété l’évêque de Rome, mentionnant les enfants blessés par les bombardements accueillis à l’hôpital pédiatrique du Bambino Gesù dans la Ville éternelle.
« Qu’est-ce que je fais, moi ? » a questionné le chef de l’Église catholique.
« Est-ce que je prie, je jeûne, je fais pénitence, ou est-ce que je vis de façon insouciante ? »
Il a alors incité à ne pas détourner le regard car « le chrétien qui s’habitue à détourner le regard devient lentement un païen travesti en chrétien ».
« Une guerre est toujours, toujours la défaite de l’humanité », a aussi réaffirmé le pape François.
« Nous sommes mis en échec et responsables », a-t-il ajouté en s’adressant plus particulièrement aux éducateurs participant à l’audience. Et le pontife d’insister : « Il n’existe pas de guerres justes, cela n’existe pas. »
Dans ses mémoires posthumes inachevés, « Il était un piano noir... » (1997), Barbara révèle qu'elle a été victime de viols de la part de son père pendant son enfance. En 1941, alors qu'elle a 10 ans et demi, à Tarbes, son père abuse d'elle pour la première fois. « Un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l'horreur. J'ai dix ans et demi. Les enfants se taisent parce qu'on refuse de les croire. Parce qu'on les soupçonne d'affabuler », écrit-elle. Personne ne dénonce l'inceste dans sa famille. Puis en Bretagne, elle fugue et s'adresse à une gendarmerie. On l'écoute mais sa plainte n'est pas enregistrée. Son père revient la chercher et laisse entendre qu'elle affabule.
Après deux ans et demi de travaux, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (la CIASE), installée en France depuis le 8 février 2019, aussi appelée la Commission SAUVÉ, du nom de son président, a rendu public son rapport le 5 octobre 2021.
Le mardi 5 octobre 2021, à l’occasion de la réception du rapport de la Ciase, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, a fait part à l’adresse des victimes des abus de sa « honte » et de son « effroi ».
C’est un rapport « rude » et « sévère », a-t-il relevé, tant « l’ampleur du phénomène des violences et agressions sexuelles dans la société et dans l’Église que vous décrivez est effarante ». « Que tant de vies d’enfants et de jeunes aient pu être abîmées sans que presque rien en ait été repéré, dénoncé, accompagné, soigné, est proprement insupportable », a-t-il affirmé.
Mgr de Moulins-Beaufort de mesurer « la force intérieure et le courage qu’il a fallu et qu’il faut à celles et ceux qui dénoncent les violences et agressions qu’ils ont subies ».
Réagissant publiquement après la publication du rapport de la CIASE lors de l’audience générale du mercredi 6 octobre 2021 qui a suivi, le pape François a exprimé sa «tristesse » et sa « douleur » pour les traumatismes qu’ont vécus les victimes. « C’est le moment de la honte », a-t-il encore déclaré : « Ma honte, notre honte, ma honte pour la trop longue incapacité de l’Église à mettre les victimes au centre de ses préoccupations.
Dans le Journal La Croix du 7 octobre 2021, le Père Dominique Greiner, assomptionniste, docteur en théologie et rédacteur en chef du Journal La Croix, écrit :
« La honte » Un mot fort déjà utilisé mardi par le président de la Conférence des évêques de France, Mgr Éric de Moulins Beaufort, et repris par d’autres responsables, pour dire leur effarement et leur ébranlement intérieur à la découverte de l’ampleur des abus sexuels commis dans l’Église.
Habituellement, la honte se cache. Ce sentiment pousse à vouloir disparaître, à se soustraire au regard d’autrui par peur d’être jugé.
Mais c’est encore une attitude narcissique, « autoréférencée » pour parler comme le pape François. Manifester publiquement sa honte, par des mots, mais aussi par des silences ou des postures corporelles, c’est accepter de ne plus être au centre. C’est mettre les victimes au premier rang de nos préoccupations, être solidaires avec ces personnes qui, dans un douloureux et pervers renversement, ont souvent et longtemps vécu honteusement ce qu’elles avaient enduré.
Dire sa honte, c’est aussi vouloir en sortir et laisser entrevoir qu’on est prêt à s’interroger sur sa part de responsabilité.
C’est « ma honte, notre honte », a dit François, invitant de la sorte tous les fidèles à assumer la dimension collective de cette responsabilité pour que la justice en faveur des victimes soit restaurée. Jusqu’au jour où il nous sera à nouveau possible de les regarder les yeux dans les yeux et de soutenir leur regard. Sans ombre ni honte au visage.
De multiples réactions de honte lors de la remise du rapport de la Ciase
→ François Devaux, victime de l’abbé Bernard Preynat et cofondateur de l’association « La Parole libérée », à l’adresse des évêques :
« Ce qu’il vous faut comprendre, messieurs, c’est que vous êtes une honte pour notre humanité. Vous avez piétiné par votre comportement “l’obligation de droit divin naturel de la protection de la vie et de la dignité de la personne” alors que c’est l’essence même de votre institution… »
→ Mgr Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France :
« Aux personnes qui ont été victimes de tels actes de la part de prêtres, de religieux, de religieuses ou d’autres personnes dans l’Église, j’exprime ma honte, mon effroi, ma détermination à agir avec elles pour que le refus de voir, le refus d’entendre, la volonté de cacher ou de masquer les faits, la réticence à les dénoncer publiquement disparaissent des attitudes des autorités ecclésiales, des prêtres et des acteurs pastoraux, de tous les fidèles. »
→ Sœur Véronique Margron, présidente de la Corref :
« Que dire, sinon éprouver un infini chagrin, une honte charnelle, une indignation absolue ? »
Abus sexuels : saisis par la honte, que faire ?
Après la remise du rapport de la Ciase, le 5 octobre 2021, les responsables de l’Église ont exprimé leur honte devant les atrocités commises par les pédocriminels, prêtres, religieux et laïcs. En quoi cet accablant sentiment peut-il déboucher sur une attitude constructive
Gilles Donada, journaliste multimédia, dans le Journal La Croix du 13 octobre 2021, tente de répondre à la question.
Honte. Ce mot est sur toutes les lèvres depuis le 5 octobre …
La honte : un sentiment qui suscite le malaise et qu’on aimerait fuir, mais qui doit être éprouvé pour aller de l’avant. « Il faut demander à Dieu “la grâce de la honte” » pour le « péché commis », disait même le pape François (1), car elle ouvre le chemin de la « prière » et du « repentir ».
Mais qui doit avoir honte ?
« On ne peut pas avoir honte pour quelqu’un d’autre, affirme Christine Aulenbacher, théologienne enseignant à l’université de Strasbourg et agressée sexuellement par un prêtre durant son adolescence. Un évêque peut éprouver de la honte pour ne pas avoir écouté des victimes, ou pour avoir simplement déplacé un prêtre pédocriminel. Une question demeure, pour moi : pourquoi a-t-il fallu attendre la publication du rapport de la Ciase pour exprimer cette honte ? »
« Je ne suis pas à l’aise avec cette notion de honte, reconnaît le père Eric Venot-Eiffel, aumônier au centre pénitentiaire de Caen pendant 8 ans et auteur de « Derrière les hauts murs, témoignage d’un aumônier de prison » (Médiaspaul), car ce sentiment ne peut être légitimement ressenti que par la personne qui se sait responsable d’un mal. À titre personnel, je ne ressens pas de honte car j’ai toujours milité en faveur de davantage de vérité, d’humanité et d’ouverture dans l’Église. En revanche, je suis accablé par toutes ces horreurs qui se sont déroulées derrière nos murs. »
En prison, il a rencontré de nombreux agresseurs sexuels. « Il y a tous les cas de figure : ceux qui s’estiment impardonnables, ceux qui se trouvent des excuses, ceux qui ne veulent pas être réduits à leur crime, ceux qui sont dans le déni et ceux qui essaient de se racheter, en indiquant par exemple l’endroit où ils ont enterré les corps de leurs victimes… »
La honte ne serait-elle qu’un sentiment personnel ? « Non, répond le philosophe Frédéric Gros, qui publie La honte est un sentiment révolutionnaire (Albin Michel, 2021, 18 €). La honte exprime à la fois l’impossibilité de l’indifférence et la solidarité avec les victimes. »
Pour lui, la honte atteint la communauté à la manière d’une « glu dégoûtante qui souille tous les membres de la famille » : honte pour ces criminels ou leurs complices que ce sentiment n’a jamais effleurés – les éhontés ; honte en lien avec les victimes, blessées, écorchées, fracassées.
Éprouver la honte est une étape nécessaire. « Elle signale qu’une limite humainement inacceptable a été franchie », souligne le psychanalyste Jean-Guilhem Xerri. Il reçoit le cri de François Devaux, victime de Bernard Preynat et cofondateur de l’association La Parole libérée, comme l’expression d’une terrible souffrance.
Pour Jean-Guilhem Xerri, la honte peut même devenir une « opportunité » de s’interroger sur ce qui n’est pas humainement acceptable.
« Une fois qu’on sait ce qui s’est passé, qu’est-ce qu’on en fait ? », résume le psychanalyste. Le chemin est parsemé d’embûches : il faut à la fois se prémunir contre une réaction uniquement émotionnelle (conduisant par exemple à demander l’application immédiate des 45 préconisations de la Ciase) ou une contre-réaction qui viserait à minorer les révélations et les conclusions du rapport Sauvé afin de pouvoir « passer à autre chose ». La réponse la plus juste, estime Jean-Guilhem Xerri, est de partir de ce sentiment de honte assumé pour entrer dans « un temps du discernement », afin de trouver des réponses adaptées à l’ampleur du problème.
« La honte est porteuse de quelque chose de sain dans la mesure où elle nous aide à débusquer toutes les formes d’idéalisation excessive des ministères ou de l’Église, complète le père Étienne Grieu, jésuite théologien et recteur du Centre Sèvres-Facultés jésuites de Paris.
Elle prévient le risque d’anesthésie de nos capacités critiques. L’image de soi brisée par les révélations du rapport peut laisser place à quelque chose de plus profond et de plus fort que cette image : l’humilité, qui donne la force de (re) vivre. »
La confiance dans la parole de l’Église ne pourra revenir que si elle est vraie. « Nous devons avoir le culte de la vérité », pointe le père jésuite. Comment ? En nous mettant toujours « à l’écoute des personnes en détresse », quand bien même leur parole « nous dérange et nous choque ». « Le chemin sera long, estime-t-il. Tout ne va pas se résoudre en trois semaines. La culture ecclésiale ne changera pas du jour au lendemain… »
« C’est à l’Église de prendre le relais, comme l’indiquait le rapporteur Jean-Marc Sauvé, en s’appuyant sur les victimes qui veulent contribuer à cet immense travail de rénovation, assure Christine Aulenbacher.
Sœur Anne-Solen Kerdraon, religieuse auxiliatrice, directrice du département de théologie morale et spirituelle au Theologicum de l’Institut catholique de Paris, réagit au sentiment de honte exprimé après la remise du rapport de la Ciase.
« Dans la Genèse, lorsque après la chute, Adam et Ève ont honte, ils se taisent et se cachent. Et Dieu n’a de cesse de les chercher, de les appeler, et de les réintroduire à la parole. Se relever n’est pas nier le mal commis. C’est le regarder dans toute son horreur, devant Dieu qui nous en donne la force. Lui continue d’espérer : cette Église qui a manqué à sa vocation, dont je souhaiterais peut-être me désolidariser, le Christ continue de l’appeler à devenir plus humaine. C’est notre capacité à relever notre regard vers Lui, avec courage et humilité, qui nous permettra de prendre soin des victimes et de rendre possible un avenir différent. Cela implique que la justice y ait sa place. »