Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef du quotidien catholique La Croix, écrit le 10 février 2022 :
La question est de définir ce que l’on entend par « la vie ». Une « vie humaine », une « vie digne ».
Une « vie qui donne envie de vivre ».
Dès lors, oui, il y a à dire pour les chrétiens !
L’Église peut s’inquiéter du glissement progressif vers une forme de légalisation de l’euthanasie. Mais l’a-t-on entendue sur les conditions de vie de milliers de personnes très âgées concentrées dans des Ehpad-mouroirs sans autre perspective que la solitude, dans une forme d’euthanasie spirituelle ?
N’est-ce pas là, aussi, pourtant, que la fin de vie digne se joue ? Les catholiques se sont-ils révoltés quand, au début du Covid, on a interdit les droits de visite dans les maisons de retraite ?Ou encore, s’indignent-ils de la manière dont on meurt dans l’anonymat le plus total, dans une société qui cache la mort faute de savoir l’accompagner ?
Antoine d’Abbundo et Alice Le Dréau, dans le quotidien La Croix, le 09 décembre 2022, ont voulu expliquer
« quelle est la différence entre euthanasie et suicide assisté ?
En quoi consistent les soins palliatifs ? Que recouvre l’obstination déraisonnable ? Qu’est-ce que les directives anticipées ? »
« Une récente enquête menée par le Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie (CNSPFV) a montré que le grand public n’est pas toujours au clair sur les termes du débat qui s’engage sur la fin de vie.
Pour beaucoup, l’euthanasie et le suicide assisté sont interchangeables, et peu connaissent les réalités que recouvrent les expressions de soins palliatifs, d’obstination déraisonnable ou de directives anticipées. »
Qu’un exercice de clarification sémantique s’impose, tout le monde s’accorde sur ce point.
Sarah Dauchy, présidente du Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie (CNSPFV) précise :
« Le sondage que nous avons réalisé avant la tenue de la Convention citoyenne montre que les Français maîtrisent encore mal les termes du débat
Même la fin de vie ne fait pas consensus, recouvrant des périodes plus ou moins longues, tandis que 16 % seulement des gens interrogés sont
bien informés des dispositifs existants comme la personne de confiance, les directives anticipées ou l’obstination déraisonnable. »
Voici leur « Petit lexique pour suivre le débat sur la fin de vie » :
Euthanasie
Du grec eu qui signifie « bon », et thanatos, « mort », le mot désigne le fait d’administrer à une personne en fin de vie qui le demande
un produit létal afin de précipiter son décès.
Le geste est généralement accompli par un médecin dans le petit nombre de pays qui l’autorisent comme les Pays-Bas depuis 2001, suivis par la Belgique l’année suivante.
Suicide assisté
Le suicide assisté se distingue de l’euthanasie par le fait que c’est
le patient lui-même qui s’administre le produit prescrit par un médecin après que ce dernier s’est assuré que le cadre légal est bien respecté. La principale différence tient donc dans l’implication des soignants qui, dans ce cas, ne fournissent qu’une « assistance », comme
c’est le cas en Suisse ou dans certains États américains.
Soins palliatifs
Cette prise en charge interdisciplinaire consiste à soulager les symptômes d’une maladie, à apaiser les douleurs physiques ou psychiques
et à accompagner le patient atteint d’une maladie grave, ainsi que ses proches.
Ces soins ne doivent ni ralentir la mort ni hâter le décès.
Contrairement aux idées reçues, les soins palliatifs peuvent être proposés de façon précoce et pas seulement dans les derniers jours de vie.
Sédation
Elle consiste à endormir le patient pour soulager ou prévenir une souffrance qui résiste aux traitements.
Elle peut être transitoire et réversible ou, (depuis la loi Claeys-Leonetti de 2016 (en France), profonde et continue jusqu’au décès en cas
de pronostic vital engagé à court terme.
Un patient peut la demander, mais elle ne peut être mise en place
(en France) que sur décision collégiale de l’équipe soignante.
Obstination déraisonnable
Le terme a remplacé (en France), depuis 2005, l’expression
« acharnement thérapeutique ». On l’évoque lorsque des traitements
sont poursuivis alors qu’ils apparaissent « inutiles », « disproportionnés » ou n’ayant d’autre effet « que le seul maintien artificiel de la vie ».
Elle est interdite par la loi (française) et, en ce sens, oblige non seulement le médecin à ne pas entreprendre des soins et des traitements
dans un but d’obstination déraisonnable, mais (oblige le médecin) aussi à les interrompre dans ce contexte, via un arrêt ou une limitation
des traitements.
Directives anticipées
Ces instructions écrites permettent à quiconque d’exprimer ses volontés, notamment sur la fin de vie, pour les faire valoir dans le cas où il
ne serait plus en capacité de s’exprimer.
Depuis la loi (française) de 2016 sur la fin de vie, les directives anticipées sont en principe opposables aux médecins, sauf si ceux-ci considèrent qu’elles sont « manifestement inappropriées ».
En Belgique, l’euthanasie a été dépénalisée en Belgique le 28 mai 2002.
Soumise à des conditions strictes, les médecins et le personnel médical souhaitant la pratiquer doivent avoir suivi une formation particulière.
La pratique du droit à l’euthanasie doit respecter certaines conditions, à savoir :
- Le patient doit être majeur ou mineur émancipé, capable d’exprimer sa volonté. Pour ce faire, il doit rédiger une demande écrite à son nom. - -
- Depuis la loi du 28 février 2014, la procédure est désormais ouverte aux mineurs, mais sous certaines conditions.
. Le médecin doit vérifier que le patient n’est soumis à aucune pression extérieure et qu’il a pris sa décision de manière réfléchie.
. Le patient doit souffrir d’une pathologie incurable, sa souffrance physique et psychologique doit être insupportable, constante et inapaisable.
. Le médecin doit consulter un deuxième médecin, qui vérifiera que toutes les conditions sont correctement remplies.
Si le patient n’est pas en phase terminale, l’avis d’un troisième médecin, spécialiste de la pathologie du client, sera obligatoire.
Un délai de 1 mois devra être respecté.
. Seul un médecin peut réaliser l’euthanasie. À l’issue de la procédure, il devra remplir un formulaire et devra le déposer, sous 4 jours,
à la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie.
. Les médecins ne souhaitant pas réaliser d’euthanasie peuvent invoquer une clause de conscience.
La Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie constate que environ 2 655 cas d’euthanasie ont été déclarés entre le 1er janvier 2019
et le 31 décembre 2019. D’après ce chiffre, une hausse a été constatée de 12,5 % du nombre d’euthanasies enregistrées par rapport à l’année 2018.
Dans le catéchisme de l’Eglise catholique
l’Église promeut dans le même temps la « proportionnalité des soins » et le refus de l’« acharnement thérapeutique ».
« On ne veut pas ainsi donner la mort ; on accepte de ne pas pouvoir l’empêcher. » (n. 2278).
Évoquant la question de la souffrance, le catéchisme assure que
« l’usage des analgésiques pour alléger les souffrances du moribond, même au risque d’abréger ses jours, peut être moralement conforme
à la dignité humaine si la mort n’est pas voulue, ni comme fin ni comme moyen, mais seulement prévue et tolérée comme inévitable » (n. 2279).
Le Pape François assurait, dans un message de 2017 sur le thème de la fin de vie :
« ne pas activer des moyens disproportionnés, ou suspendre leur utilisation, équivaut à éviter l'acharnement thérapeutique, c'est-à-dire à réaliser une action qui a une signification éthique complètement différente de l'euthanasie ».
Et il rappelle ce qui est exprimé dans le Catéchisme de l'Église catholique:
« L'interruption d'actes médicaux onéreux, dangereux, extraordinaires ou disproportionnés par rapport aux résultats attendus peut être légitime. Dans ce cas, il y a renonciation à l'acharnement thérapeutique ».
L'intention n'est pas de procurer la mort, mais d'accepter qu'elle ne peut être évitée.
Le Pape François a consacré son Audience générale du 9 février 2022, à la figure de Joseph, comme saint patron de la bonne mort.
Elle est intitulée « accompagner la mort, ne pas l'éviter ni la provoquer ». Dans sa méditation, le Pape a insisté, entre autres, sur l’importance des soins palliatifs, et a très fermement dénoncé l’euthanasie et le suicide assisté.
«Ce n'est que par la foi en la résurrection que nous pouvons regarder l'abîme de la mort sans être submergés par la peur», a ajouté François.
Outre cela, nous pouvons aussi « redonner un rôle positif à la mort».
«La réflexion sur la mort, éclairée par le mystère du Christ, nous aide à regarder d'un œil nouveau toute la vie», a-t-il affirmé.
Deux considérations s'imposent alors aux chrétiens estime le Pape :
La première est que nous ne pouvons pas éviter la mort, et c'est précisément pour cette raison que, après avoir fait tout ce qui est humainement possible pour guérir le malade, il est immoral de s'engager dans l'acharnement thérapeutique.
La deuxième considération pointée par François concerne la qualité de la mort elle-même, de la douleur, de la souffrance.
En effet, nous devons être reconnaissants pour toute l'aide que la médecine s'efforce d'apporter, afin que, grâce aux
« soins palliatifs », toute personne qui s'apprête à vivre la dernière partie de sa vie puisse le faire de la manière la plus humaine possible, a reconnu le Souverain pontife avant de nuancer :
« Il faut se garder de confondre cette aide avec des dérives inacceptables vers l'euthanasie. Nous devons accompagner les personnes jusqu'à
la mort, mais ne pas la provoquer ni favoriser le suicide assisté ».
« Je rappelle que le droit aux soins et aux traitements pour tous doit toujours être prioritaire, afin que les plus faibles, notamment les personnes âgées et les malades, ne soient jamais écartés.
En effet, la vie est un droit, non la mort, celle-ci doit être accueillie, non administrée. Et ce principe éthique concerne tout le monde, pas seulement les chrétiens ou les croyants », a expliqué le Pape, soulignant « un problème social mais réel ».
L'Évangile nous dit que la mort arrive comme un voleur, a rappelé le Pape, et même si nous essayons de contrôler son arrivée,
voire de planifier notre propre mort, elle reste un événement avec lequel nous devons compter et devant lequel nous devons aussi faire des choix.
« Cette "planification" -je ne sais pas si c'est le bon mot- mais l'accélération de la mort des personnes âgées.
Nous constatons souvent, dans une certaine classe sociale, que
les personnes âgées, parce qu'elles n'ont pas les moyens, reçoivent moins de médicaments qu'elles n'en auraient besoin, et c'est inhumain : cela ne les aide pas, cela les pousse vers une mort plus rapide.
Et cela n'est ni humain ni chrétien.
Il faut prendre soin des personnes âgées comme d'un trésor de l'humanité : elles sont notre sagesse.
S'il vous plaît, n'isolez pas les personnes âgées, ne précipitez pas la mort des personnes âgées.
Caresser une personne âgée suscite la même espérance que de caresser un enfant, car le début de la vie et la fin sont toujours un mystère,
un mystère qu'il faut respecter, accompagner, soigner »
(Vatican News - 9 février 2022 - Audience générale: accompagner la mort, ne pas l'éviter ni la provoquer)
Le 8 novembre 2022 les évêques de France réunis à Lourdes
ont écrit aux fidèles catholiques une lettre pastorale traitant de la fin de vie
« Ô Mort, où est ta victoire ? » Ils y écrivent notamment :
- L’« aide active à mourir » permettrait évidemment de supprimer toute souffrance, mais elle franchirait l’interdit que l’humanité trouve au fond de son être et que confirme la Révélation de Dieu sur la montagne : « Tu ne tueras pas
» (Ex 20,13 ; Dt 5,17). Donner la mort pour supprimer la souffrance n’est ni un soin ni un accompagnement : c’est au contraire supprimer la personne souffrante et interrompre toute relation. C’est « une grave violation de la Loi de Dieu » (Jean-Paul II, encyclique L’Évangile de la vie, 25 mars 1995, n. 65.)
- L’accompagnement, pour alléger la douleur, peut aller jusqu’à la sédation. Cette sédation est souvent intermittente et doit être proportionnée (...) dans un échange délicat avec les proches, notamment pour laisser le temps de vrais adieux, autant que possible.
- La présence de l’aumônier est importante. Quand cela est possible et correspond à la situation religieuse du patient en fin de vie, la célébration des sacrements de la Réconciliation, de l’Onction des malades et de l’Eucharistie est une étape très belle. (...) La prière auprès d’un mourant, même silencieuse, n’a pas de prix pour nous qui croyons en « la communion des saints ».-
En Belgique, l’euthanasie est dépénalisée depuis 2002
pour les personnes majeures en situation de « souffrance physique ou psychique constante, insupportable et inapaisable ». Puis en 2014, pour les mineurs sans limite d’âge, sous des conditions plus strictes que pour les adultes. En effet, la loi belge n’exige pas que la personne soit en phase terminale d’une maladie grave et incurable, objectivement évaluée par le corps médical.
En Belgique, la sédation est possible, précise l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, moyennant certaines conditions :
- Elle est possible dès lors que le patient est atteint d’une pathologie grave et incurable, avec un pronostic vital engagé sous deux semaines maximum ;
il n’est pas nécessaire d’être entré dans la phase agonique, mais le patient doit présenter des douleurs réfractaires aux traitements.
- Elle est effectuée par l’utilisation d’un produit sédatif : midazolam (Hypnovel), clonazépam (Rivotril)… ajouté à une perfusion de morphine.; les dosages sont choisis selon l’âge et la pathologie du patient.
- Le décès intervient en quelques heures.
- Elle peut être entreprise à la demande du patient, directement, par l’intermédiaire de ses directives anticipées ou de son mandataire de santé ; elle peut aussi être entreprise par le médecin qui constate que la situation l’impose.
- La mort survient naturellement, lentement ou rapidement selon le désir du patient ou de son mandataire de santé, s’il ne peut plus s’exprimer.
- Le médecin qui pratique la sédation terminale accomplit l’acte dans la pleine acceptation de la mort qui va survenir ; il n’y a aucune hypocrisie.
- C’est le patient qui décide et les médecins respectent sa volonté ;
- Contrairement à l’euthanasie, la sédation demeure un outil médical.
En conclusion, pour la sédation profonde, l'intention n'est pas de procurer la mort, mais d'accepter qu'elle ne peut être évitée.
Comme telle, elle est acceptée par l’Eglise catholique romaine, et répond au souci d’abréger les souffrances insupportables des agonisants.