La compassion, nous dit Wikipédia,
vient du latin : cum patior, « je souffre avec »
et du grec συμ πἀθεια , sym patheia, « sympathie ».
C’est un sentiment par lequel un individu est porté à percevoir ou ressentir la souffrance d'autrui et poussé à y remédier, par amour, morale ou éthique.
Les termes « pitié » et « compassion » sont souvent utilisés comme synonymes, bien qu'il existe des différences qui font que la compassion peut être considérée comme une vertu et non seulement comme un affect, un vécu émotionnel.
Tandis que la « pitié » peut reposer sur une sorte de condescendance.
La « miséricorde » ou la « commisération » peuvent s'apparenter à la compassion avec un sens plus religieux.
L' « empathie » (du grec ancien εν, dans, à l'intérieur et πάθoς, souffrance, ce qu'on éprouve) consiste à comprendre ce que d’autres éprouvent et à entrer en résonance avec eux.
Il faut distingue l'empathie de la sympathie, de la compassion et même de la contagion émotionnelle.
L'empathie, contrairement à la sympathie qui est spontanée (une attirance) est une pratique relationnelle qui s'enseigne et s'apprend.
L'empathie se différencie de la « contagion émotionnelle » dans laquelle une personne éprouve le même état affectif qu'une autre sans conserver la distance entre soi et autrui comme on l'observe dans l'empathie. Le fou-rire est un exemple de contagion émotionnelle : un sentiment de gaité qui est ressenti par les deux ou plusieurs individus.
La « compassion n’est rien d’autre que l’amour donné à ceux qui souffrent » dit Matthieu Ricard, moine bouddhiste.
Quelques citations sur « la compassion »
La compassion est la forme que prend l’amour altruiste lorsqu’il est confronté à la souffrance de l’autre. ~ Matthieu Ricard
La compassion est le désir profond de remédier à la souffrance d’autrui. C’est la manifestation de l’amour vis-à-vis de la souffrance. ~ Matthieu Ricard
Les plus hauts royaumes de la pensée sont impossibles à atteindre sans d’abord arriver à un certain niveau de compassion. ~ Socrate
Les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d’autrui. ~ Jean de La Bruyère
La compassion est la loi suprême de l’existence humaine. ~ Fiodor Dostoïevski
Vieillir, c’est passer de la passion à la compassion. ~ Albert Camus
Notre tâche est d’étendre notre cercle de compassion pour embrasser toutes créatures vivantes et la nature entière dans sa beauté. ~ Albert Einstein
Ce n’est pas de sympathie ou de pitié qu’ont besoin les pauvres, mais d’amour, et de compassion. ~ Mère Teresa
Il faut souffrir du mal des autres pour agir. ~ Abbé Pierre (Pensées)
Ressentir de la compassion, c’est éprouver comme insoutenable, comme insupportable et intolérable les souffrances de l’autre. ~ Dalaï Lama
La compassion, c’est éprouver pour celui qui souffre une profonde sympathie et avoir le désir de l’aider à le libérer de ses souffrances. ~ Dalaï-Lama (L’art de la compassion, 2002)
Un esprit axé sur la compassion est comme un réservoir débordant, une source constante d’énergie, de détermination et de bienveillance. ~ Dalaï Lama
Je crois que le but de toutes les grandes traditions religieuses n’est pas de construire de grands temples à l’extérieur, mais de créer des temples de bonté et de compassion à l’intérieur, dans nos cœurs. ~ Dalaï Lama (Le Dalaï-Lama parle de Jésus, 1998)
Agata Zielinski « La compassion, de l'affection à l'action »
agrégée et docteure en philosophie, maître de conférences en philosophie, aux Facultés jésuites de Paris (Centre Sèvres).
Dans Études 2009/1 (Tome 410), pages 55 à 65. Mis en ligne sur Cairn.info le 01/02/2009 - https://doi.org/10.3917/etu.101.0055
«On voudrait être un baume versé sur tant de plaies. » Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Points Seuil, 1995, p. 246.
Le souhait ultime du journal d’Etty Hillesum nous arrive, par son existence même, comme un réconfort du fond de l’abîme. Au-delà d’un constat sur l’existence du malheur, ce souhait témoigne à la fois d’une sensibilité à la souffrance et du souci d’y apporter soulagement. La compassion nous apparaît à travers ces quelques mots comme le souci d’autrui dans un monde blessé, comme un affect qui fait agir.
La compassion ne consiste pas tant à sentir ce que l’autre souffre, qu’à répondre à l’appel d’autrui souffrant.
La compassion, ce n’est pas la larme à l’œil, c’est la responsabilité. Une responsabilité qui ne se laisse pas guider par l’émotion, mais par autrui. Cet affect qui se déploie en relation et en action devient engagement et promesse à l’égard d’autrui.
La compassion est quelque chose qui nous arrive, malgré nous : événement affectif face à la souffrance de l’autre
Je suis saisi, dans la chair, par l’impossibilité, l’incapacité ou la douleur qui s’expose dans la chair de l’autre. Je suis saisi, et ne peux faire autrement : je n’ai pas choisi ce bouleversement de mon trajet, de mes projets, cette mise à l’épreuve de mes bonnes intentions. Quelque chose entre dans le champ de vision, frappe l’oreille : accepter de se laisser détourner de son chemin d’assurance ou de puissance, voilà le chemin de la compassion. Quelque chose fait irruption et rupture, m’empêche de poursuivre sur ma lancée, impose un détour à mon itinéraire, m’arrête : c’est quelqu’un ! C’est une douleur à voir la douleur de l’autre. Ce saisissement que je n’ai pas cherché et qui s’impose à moi malgré moi : c’est ce que Levinas appelle la « passivité » du sujet face au « visage » d’autrui, qui peut aussi bien être la voix qui appelle ou qui gémit que le corps blessé ou grimaçant de douleur – autrui dans son dénuement.
La compassion commence dans le fait d’être ainsi exposé à autrui. D’être exposé corps à corps, car c’est à ma vue, à mon oreille, à mes sens que se présente la détresse d’autrui.
Affaire de corps, avant d’être une affaire de sentiment. L’affect commence dans le corps. Se dérober à autrui, c’est détourner le regard, se boucher les oreilles. Ne rien savoir du corps de l’autre, ne rien entendre de sa voix. Il y faut l’attention aux choses et le consentement au bouleversement – ce que Levinas nomme « non-indifférence ». Le pathos, le « pâtir avec » de la compassion est d’abord capacité à se laisser bouleverser, modifier par autrui, jusque dans le corps.
Pas de compassion sans cette vulnérabilité, sans ce sentiment brusque – insupportable, peut-être – d’impuissance. Mais cette impuissance n’est pas une défaite ou un échec – même si elle doit s’accompagner de l’aveu, fait à soi même, que la toute-puissance ici n’a pas sa place (alors même que la tentation en est constante). Impuissance qui demande à être relayée par l’action : il s’agit bien de répondre à l’appel, d’inventer un mot, un geste qui voudraient soulager.
Car c’est bien à cette personne-ci qu’il s’agit de répondre, à sa souffrance singulière, et non à l’humanité en général. Autrui nous instruit. C’est dire que c’est en lui et non dans notre bonne volonté qu’est l’origine de la compassion. Je ne sais pas à l’avance ce que je vais répondre, comment je vais – ou non – pouvoir répondre : c’est l’autre qui dira, qui guidera ma maladresse, ajustera mes compétences.
La compassion est un affect relationnel. Il a en autrui sa cause ; il est orienté vers autrui. Affect causé par autrui, affect orienté vers ou pour autrui, la compassion est à la fois passivité et intentionnalité : elle vise autrui, et autant que possible, elle vise en autrui ce qu’il a de meilleur. Le laissant se révéler, l’aidant à y croire lorsque l’estime de soi fait défaut. La compassion est une passivité qui nous met « avec » l’autre.
Le degré initial de la reconnaissance dans la compassion est ce qui me porte à voir en l’autre souffrant mon semblable. C’est ce qui permet à l’autre de s’adresser à moi, d’acquiescer ou non à la relation. Cette similitude doit néanmoins préserver une différence radicale. Je ne puis prendre part directement à la souffrance de l’autre. Ma souffrance n’est pas identique à la sienne. Son vécu de souffrance n’est pas le mien. Je n’éprouverai pas sa souffrance – car je ne suis pas lui. Elle est inatteignable. La compassion exclut – et doit exclure – l’identification
Elle consiste sans doute à s’approcher d’autrui et de sa souffrance, mais elle est aussi l’épreuve d’une distance, d’une séparation entre moi et l’autre. La tentation est cependant constante de croire connaître la souffrance d’autrui !
10On confond parfois regard compassionnel et regard compréhensif sur la personne souffrante. « Je te comprends » serait alors le mot de la compassion. Confusion qui n’est pas sans risque. Se montrer « compréhensif » en ce sens peut être entendu comme une forme d’acquiescement à l’insupportable, un assentiment à la perte d’estime de soi : « Je te comprends, en effet, ta vie ne mérite pas d’être vécue. » Ce peut être une façon d’enfermer l’autre dans sa douleur, dans l’image qu’il a de lui-même, sans lui proposer de chemin pour retrouver l’estime de soi.
A identifier l’autre à sa souffrance, je risque de vouloir le supprimer au prétexte de supprimer sa souffrance – ou la mienne ! En voulant supprimer l’insupportable, on pourrait en venir à supprimer l’autre !
je crois me mettre à la place d’autrui. Or, je ne peux jamais être à sa place, ni m’identifier à lui. Nul ne peut saisir le « tout » d’un autre. Nul ne peut faire le tour d’une souffrance ni de ses ambivalences. La « compréhension » sera toujours en échec, toujours en retard d’une interprétation.
12Si je ne peux « comprendre » autrui absolument, je lui dois en revanche de reconnaître ce qui lui est propre, et donc aussi sa souffrance. Il y aurait en effet un travers inverse consistant à amoindrir ou nier la souffrance : « ce n’est pas si grave », « il y a pire »… Rassurer, dénier, n’est pas compatir.
Il s’agit bien de reconnaître la souffrance d’autrui comme telle, et de lui faire savoir qu’on l’a reconnue. Cette reconnaissance Elle inaugure le chemin vers la sollicitude, « spontanéité bienveillante » qui reconnaît non seulement la souffrance mais aussi les capacités d’autrui ; non seulement les besoins, mais aussi le désir.
Ricœur définit la compassion comme faisant partie des « sentiments spontanément dirigés vers autrui » : « souhait de partager la peine d’autrui », elle s’oppose à la « simple pitié, où le soi jouit secrètement de se savoir épargné.
Dans son mouvement, je considère l’autre comme un égal – comme un sujet, et non comme un objet de compassion. Il s’agit, fondamentalement, d’entrer en relation. En effet, « pour pouvoir se reconnaître soi-même comme sujet, il faut être confirmé en ce sens par la relation intersubjective.»
La compassion, en reconnaissant la souffrance d’autrui, lui offre de se sentir reconnu comme sujet.
Vertu de l’« homme fragile », la compassion nous fait tendre vers autrui, et dans cette dimension intentionnelle se révèle sollicitude.
La compassion aiguise une vigilance bienveillante, ouvre l’oreille, repère toutes les ressources de celui qui se voit dénué de tout, pour leur permettre de devenir effectives. A l’inverse d’un « regard compassionnel » qui fige dans une « misère de position elle apprend à découvrir et s’émerveiller des capacités inattendues d’autrui. Devenir capable d’accueillir, d’écouter et d’accompagner : cette attention bienveillante est la sollicitude. Dans son mouvement, la compassion peut aussi admirer et se réjouir de l’existence d’autrui !
20Toute tendue vers autrui lorsque la souffrance humilie, entame le lien social, lorsqu’« amis et compagnons se tiennent à distance », la sollicitude est le versant actif de la compassion.
22La compassion est une vertu de l’homme inachevé, fragile – conscient qu’il n’est pas tout-puissant. J’ai en commun avec l’autre la capacité de souffrir – la vulnérabilité – mais aussi la capacité d’agir et celle d’être en relation. La compassion nous met ensemble devant la vie et devant la mort. Si bien que dans le mouvement vers autrui qu’elle instaure, il n’y a pas d’un côté l’homme agissant, et de l’autre l’homme souffrant. Chacun des deux sujets de la relation est cet « homme agissant et souffrant » dont parle Ricœur [20][20]SMCA, p. 370.. La compassion révèle que c’est la relation réciproque qui nous tient dans l’humain.
L’invitation du Pape François
Le 17 septembre 2019 lors de l’homélie prononcée au cours de sa messe quotidienne, dans la chapelle de la Maison Sainte-Marthe, le Pape François a lancé une pressante invitation à la compassion.
Ouvrir son cœur à la compassion et ne pas se refermer dans l’indifférence.
La compassion, en effet, nous porte sur le chemin de la «vraie justice», en nous sauvant de la fermeture en nous-mêmes.
Toute sa réflexion part du passage de l’Évangile de Luc (7, 11-17) qui narre la rencontre de Jésus avec la veuve de Naïm, une mère pleurant la mort de son fils unique. L’évangéliste nous dit que le Seigneur fut «saisi d’une grande compassion» note le Pape comme s’il était «victime» en quelque sorte de cette compassion. Une foule importante l’accompagne mais seul Jésus comprend la réalité de cette femme : celle d’une épouse ayant perdu son mari et maintenant son fils, condamnée à la solitude.
«La compassion te fait voir les réalités comme elles sont ; la compassion est comme la “lentille du cœur”: elle te fait comprendre leurs véritables dimensions. Dans les Évangiles, Jésus est saisi par la compassion à de nombreuses reprises. Car elle est aussi le langage de Dieu. Elle apparait dans la Bible avant Jésus: Dieu dit à Moïse “j’ai vu la douleur de mon peuple” (Exode 3, 7) et c’est la compassion de Dieu qui envoie Moïse sauver son peuple. Notre Dieu est un Dieu de compassion ; elle est, si l’on peut dire, sa faiblesse, mais aussi sa force. Elle est ce qu’Il nous donne de meilleur: c’est la compassion qui l’a poussé à envoyer Son Fils jusqu’à nous. C’est son langage».
La compassion n’est pas «un sentiment de peine» que l’on éprouve par exemple quand on voit mourir un chien sur la route (…). Mais c’est «s’impliquer dans les problèmes des autres, et jouer sa vie là», comme le Christ.
Une photo qui s’appelle «indifférence»
Le Pape prend un autre exemple des Évangiles, celui de la multiplication des pains, lorsque Jésus dit aux disciples de donner à manger à la foule qui l’a suivi, alors que ceux-ci auraient plutôt voulu la congédier.
« Les disciples étaient prudents, observe François. Je crois qu’à ce moment, Jésus s’est mis en colère dans son cœur » considérant la réponse surprenante qu’il leur fait : « donnez-leur vous-mêmes à manger ».
Son invitation est de prendre les personnes en charge, sans penser qu’après une journée comme celle-ci, ils pourraient aller dans les villages acheter du pain.
« Le Seigneur, dit l’Évangile, eut de la compassion parce cette foule le faisait penser à des brebis sans berger », a rappelé le Saint-Père.
D’une part donc, le geste de Jésus, la compassion, de l’autre, l’attitude égoïste des disciples qui « cherchent une solution mais sans compromis », qui ne se salissent pas les mains :
« Si la compassion est le langage de Dieu, tant de fois l’indifférence est celui des hommes. Assumer jusqu’à un certain point et ne pas aller au-delà. L’un de nos photographes à l’Osservatore Romano a pris une photo qui se trouve maintenant dans les locaux de l’aumônerie et qui s’appelle “l’indifférence”. J’en ai parlé plusieurs fois. Une nuit d’hiver, devant un restaurant de luxe, une dame qui vit dans la rue tend sa main à une autre qui sort du restaurant, bien couverte, et celle-ci regarde l’autre à peine. Allez regarder cette photo : c’est cela l’indifférence, notre indifférence. Combien de fois regardons-nous de l’autre côté… et fermons-nous ainsi la porte de la compassion. Nous pouvons faire un examen de conscience : habituellement, est-ce que je regarde de l’autre côté ? Ou bien est-ce que je laisse l’Esprit-Saint me porter sur le chemin de la compassion, qui est une vertu de Dieu ?»
Restituer nous sauve de l'indifférence
Le Pape s’est dit en outre touché par une parole de l’Évangile de ce jour,
lorsque Jésus dit à cette mère : « ne pleure pas ». « C’est une caresse de compassion », souligne-t-il. Il touche alors le cercueil en disant au jeune de se lever. Ce dernier se redresse alors et se met à parler. Et le Pape attire l’attention sur ce qu’écrit saint Luc : « Il le rendit à sa mère ».
« Il le lui restitue : c’est un acte de justice. Cette parole s’utilise en justice : restitution. La compassion nous porte sur le chemin de la vraie justice. Il faut toujours redonner à ceux qui disposent d’un certain droit, cela nous sauve de l’égoïsme, de l’indifférence, de la fermeture en nous-mêmes.
Poursuivons l’Eucharistie d’aujourd’hui avec cette parole : “le Seigneur fut saisi d’une grande compassion”. Qu’Il ait aussi compassion de chacun de nous, nous en avons besoin».