Je lis un article du Journal belge LE SOIR, daté du week-end des samedi 2
et dimanche 3 septembre 2023, écrit par la journaliste Sandra Durieux et intitulé
« La vie en pointillé aux côtés d’un proche sous addictions ».
Voilà dix ans maintenant que Martine, une habitante de Bruxelles, est confrontée à la toxicomanie de son fils.
« Il a commencé à prendre de la cocaïne autour de ses 35 ans , à la naissance de sa fille », confie-t-elle. (…)
Absence, perte de travail, séparation … le fils de Martine perd complètement pied, emmenant ses parents dans la tourmente. « Il volait tout ce qu’il pouvait chez son père. Il a volé près de 10.000 euros d’objets en tous genres. »
Malgré l’angoisse permanente, Martine et son ex-mari n’ont jamais tourné le dos à leur fils.
« On se pose mille questions : est-ce qu’on doit lui donner de l’argent ? Est-ce que cela ne le conforte pas dans sa dépendance ? Qu’est-ce qu’on a fait de mal pour en arriver là ? » (…)
La maman dit avoir tout essayé : des cris aux menaces en passant par la culpabilisation.
« Mais au final, ce qui fonctionne le mieux, c’est la bienveillance et le fait d’être là », confie-t-elle. (…) « Je m’oblige maintenant
à retenir ma colère à continuer à lui parler gentiment et même
à lui faire confiance. Et j’ai l’impression d’obtenir enfin des résultats. »
Le dictionnaire internaute.fr mis à jour le 05/07/22 nous répond que c’est
« La capacité à se montrer indulgent, gentil et attentionné envers autrui d’une manière désintéressée et compréhensive.
« Il m’a prouvé sa bienveillance à maintes reprises.
Son aide m’était indispensable dans les épreuves les plus délicates de ma vie. »
De nombreux termes peuvent être employés en tant que synonymes
du mot bienveillance : la bonté, l'indulgence, la compassion, la compréhension, la cordialité, l'altruisme, la sympathie, la faveur, la gentillesse
sont autant de qualités analogues.
Par opposition à la bienveillance, la malveillance constitue une attitude
ou une disposition pleine de dédain, d'animosité, d'antipathie, de ressentiment, de désobligeance et d'hostilité à l'égard d'autrui.
La malveillance est une intention volontaire de nuire à l'autre, de lui causer du tort ou bien de lui infliger de la peine.
S'ils sont parfois employés pour désigner une même personne,
les mots empathie et bienveillance ne sont pas des synonymes exacts. Une personne empathique n'est pas nécessairement bienveillante,
et respectivement, bien que les deux termes constituent une manière de s'ouvrir à l'autre.
L'empathie constitue la capacité à s'identifier dans les émotions et les idées d'autrui, à percevoir ce qu'il ou elle ressent et à se mettre à sa place.
La bienveillance, quant à elle, est une inclinaison positive, une démarche de bonté envers l'autre.
« Oser la bienveillance »
La publication en ligne des articles du Bulletin théologique de l’Institut Normand de Sciences Religieuses de Rouen
fait une recension du livre de la théologienne protestante Lytta Basset,
« Oser la bienveillance » (paru aux éditions Albin Michel, 2014).
Jean-Louis Gourdain, l’auteur de cette recension, indique que la seconde moitié du livre – à ses yeux de beaucoup la plus réussie– s’attache à revisiter la condition humaine pour en donner une vision positive.
Lytta Basset montre que le besoin de bienveillance est inscrit au cœur
de notre condition. (…) Elle explique en effet que le nouveau-né subit un terrible traumatisme lors de la naissance : expulsé de l’univers utérin, monde
de la totalité où il ne fait qu’un avec son environnement, il est précipité dans un monde qu’il ne connaît absolument pas, dans lequel il n’a plus aucun repère.
Pour sortir de cette situation de totale détresse, état profondément dépressif, il a besoin du regard bienveillant de sa mère, ou d’un substitut maternel.
C’est cette bienveillance qui lui rend le monde habitable et qui lui permet de s’ouvrir aux autres en portant à son tour sur eux un regard bienveillant. Inversement un regard malveillant qui dévalorise, coupe de la relation, enferme l’être sur lui-même, dans la souffrance.
L’être humain se révèle ainsi comme un être de relations et
« C’est par le regard que nous portons les uns sur les autres que se développe notre appartenance à l’humanité » (p 309).
Lytta Basset s’appuie alors sur une lecture très éclairante d’un certain nombre d’exemples bibliques pour montrer comment Dieu, loin d’enfermer
l’être humain dans la faute, l’appelle constamment à un retour (c’est le sens du mot hébreu techouva , qui n’est pas repentance mais retour, retournement) à la relation avec l’autre et, à travers lui, avec le Tout Autre.
De ce regard bienveillant de Dieu sur chaque personne humaine, Jésus est évidemment l’incarnation.
A cet égard on retiendra la lumineuse analyse, qui constitue peut-être le sommet du livre (p.317-335), de la rencontre de Jésus avec Zachée, telle que Luc
nous en fait le récit (Lc 19, 1-10, que Jean-Louis Gourdain cite dans la traduction proposée par Lytta Basset p. 320).
Zachée, on s’en souvient, est un collecteur d’impôts au profit de l’occupant romain, un collaborateur qui a édifié sa fortune au moyen de malversations financières. Il est ainsi mis au ban de la société juive, qualifié irrémédiablement de pécheur. Pourtant lui aussi éprouve le désir de voir Jésus qui passe par Jéricho et, comme il est de petite taille, il grimpe sur un sycomore pour l’apercevoir. Jésus lève les yeux vers lui et l’interpelle : « Zachée dépêche-toi, descends! Car aujourd’hui il me faut demeurer dans ta maison » (Lc 19, 5).
Ce regard bienveillant de Jésus met Zachée debout (c’est le vocabulaire de la résurrection qui est employé au v. 8 « S’étant mis debout/ ayant été mis debout, Zachée dit au Seigneur… »), le réintègre dans la relation et la responsabilité de ses actes. Zachée en effet dit « Je » et exprime sa décision de réparer
les injustices dont il s’est rendu coupable.
Jésus qui n’a, notons-le, prononcé aucune parole de reproche à l’encontre de Zachée, qui l’a seulement accueilli dans un climat de bienveillance, peut ainsi conclure : « Le fils de l’humain est venu chercher et sauver
ce qui était perdu » (v. 10).
C’est ainsi à travers le regard bienveillant porté par un être humain sur un autre être humain que se révèle le regard bienveillant de Dieu sur ses créatures.
C’est en effet la Bienveillance divine, la Bienveillance originelle qui nous appelle à « oser la bienveillance » pour restaurer la relation détériorée et devenir mutuellement responsables, enfin libérés de toute culpabilisation.
La bienveillance, est-elle une disposition du cœur et une vertu chrétienne ?
Marie Malzac, pose la question dans un article du « Journal La Croix » du 23/06/2017, repris sur le site de « l’Aumônerie des Cliniques Saint-Luc et Campus UCL Woluwe ».
La bienveillance, le fait de poser sur l’autre un regard de bonté, capable de se traduire en une action visant le bonheur de l’autre, quel que soit son comportement, n’est-elle pas un principe tout à fait chrétien ?
« Quand on parle de bienveillance, on pense d’emblée à la parole de l’Évangile
: “Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent” (Mt 4 ; 44) », affirme le dominicain Jean-Marie Gueullette.
« C’est n’est pas un sentiment, c’est une disposition qui relève de l’éthique »
indique ce théologien et docteur en médecine.
« Nous ne sommes pas dans l’ordre du ressenti mais de la volonté », poursuit-il, s’appuyant sur l’étymologie du mot : bene (« bien ») et volens (« en voulant »).
Une volonté qui, d’un point de vue théologique, repose sur deux fondements : la croyance en une humanité commune et la foi en une origine commune en Dieu, ces deux points étant indépendants de l’action des personnes.
Mais, paradoxalement, cette disposition, qui consiste à veiller sur quelqu’un dans une bonne intention, sans lui imposer quoi que ce soit, de façon désintéressée, est aussi le fruit d’une grâce de Dieu.
En portant un tel regard, on est d’ailleurs à son image, lui dont le « dessein bienveillant » a été disposé pour chaque homme (Éphésiens 1 ; 9).
On est ici à l’opposé de l’Eros, qui voit l’autre comme un objet capable d’apporter une satisfaction personnelle.
Toutefois, précise le dominicain, « la bienveillance n’est pas la naïveté ».
« L’ennemi, c’est quand même très concret, insiste Jean-Marie Gueullette.
On reste lucides, mais le réalisme chrétien se situe dans le souci du bien de l’autre. »
Considérer une personne avec bonté tout en étant à même d’estimer moralement ses actes, tel est donc l’enjeu de la bienveillance chrétienne.
« En étant bienveillant, suggère le Père Gueullette, on reconnaît en quelque sorte que l’on n’a pas accès au mystère de l’autre, à ce qui le pousse à agir de telle ou telle façon. »
Pour le psychothérapeute belge Thomas d’Ansembourg, la bienveillance est
« un regard sur autrui nourri d’une grande compréhension de l’humain en soi. C’est un mouvement d’expansion, de réconciliation ».
Dans Oser la bienveillance, la philosophe et théologienne protestante suisse Lytta Basset décrit une disposition d’âme qui devrait également s’appliquer à soi. Ainsi, selon elle, les paroles et gestes de Jésus invitent à considérer son propre péché avec un regard fondé sur la certitude d’une bénédiction
inconditionnelle, afin de sortir d’une culpabilité enfermante. Un état qui permet de débloquer bien des situations.
« Personne ne bouge, ne grandit, ne se responsabilise, tant qu’on le soupçonne systématiquement du pire et qu’on ne s’attend à rien de bon de sa part », décrit-elle dans son ouvrage.
D’un point de vue chrétien, la bienveillance n’est pas une vertu managériale, profitable à la cohérence du groupe et, in fine, à la productivité. Elle est gratuite et accepte de se heurter à l’incompréhension.
Un acte simple de la volonté par lequel nous voulons du bien à quelqu’un
Saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme Théologique, ajoute une précision supplémentaire et parle de la bienveillance comme d’un « acte simple de la volonté par lequel nous voulons du bien à quelqu’un, même sans union affective préalable ». L’acte de charité, indique-t-il, « englobe » la bienveillance.
Bienveillance, bonté et altruisme ne sont certes pas synonymes, mais résonnent vivement entre elles.
Pour le dominicain Jean-Marie Gueullette, « la bienveillance est tout simplement une forme de charité, or la plénitude de la charité est la communion :
la bienveillance nous permet de la vivre de la façon la plus profonde possible ».
« Prôner la bienveillance à tous les niveaux de la société »
Le Moine bouddhiste Matthieu Ricard est interrogé par Evelyne Montigny du Journal La Croix le 20/03/2014
Dans notre monde où les forces négatives semblent si fortes, vous prônez la bienveillance à tous les niveaux de la société, même en économie.
Est-ce plausible ?
Mais comment faire face au mal dans les relations avec nos proches ? Matthieu Ricard : Prenons un exemple.
Vous êtes miné par les paroles toxiques d’un proche. Cette personne est une cause de souffrance pour elle-même et pour les autres, donc elle est forcément par nature un objet de compassion.
Le but est de s'adresser aux causes de sa souffrance, tout en restant dans la compassion.
Dans le meilleur des cas, vous essaierez de transformer la personne ou les circonstances qui font qu'elle est comme ça. Si l’on a une démarche qui vise, jour après jour à ne plus être l'esclave d’émotions perturbatrices, cela nous incite à plus de compréhension envers autrui.
Si le changement n’est pas possible, vous prendrez vos distances car les poisons mentaux sont contagieux, tout en restant bienveillant !
La méditation est une aide précieuse, si vous souhaitez aider cette personne, sans vous laisser marcher sur les pieds, ni tomber dans le piège
de la confrontation qui peut entraîner une escalade et vous faire tomber au même niveau que la personne concernée.
Le Pape François, dans son Encyclique Fratelli Tutti,
La vraie bienveillance est un « fruit de l’Esprit Saint »,
« C’est une manière de traiter les autres qui se manifeste sous diverses formes telles que : la bienveillance dans le comportement, l’attention pour ne pas blesser par des paroles ou des gestes, l’effort d’alléger le poids aux autres.
Cela implique qu’on dise « des mots d’encouragements qui réconfortent,
qui fortifient, qui consolent qui stimulent », au lieu de « paroles qui humilient, qui attristent, qui irritent, qui dénigrent» » (223).
« La bienveillance est une libération de la cruauté́ qui caractérise parfois les relations humaines, de l’anxiété́ qui nous empêche de penser aux autres, de l’empressement distrait qui ignore que les autres aussi ont le droit d’être heureux » (224).
Le pape va jusqu’à employer l’expression du « miracle d’une personne
aimable » et rien d’hypocrite dans cette attitude qui désamorce les conflits, c’est un « effort » de la volonté qui se révèle fécond :
« Cet effort, vécu chaque jour, est capable de créer une cohabitation saine qui l’emporte sur les incompréhensions et qui prévient les conflits.
Cultiver la bienveillance n’est pas un détail mineur ni une attitude superficielle ou bourgeoise. Puisqu’elle suppose valorisation et respect, elle transfigure profondément le mode de vie, les relations sociales et la façon de débattre et de confronter les idées, lorsqu’elle devient culture dans une société́.
(La bienveillance, conclut le Pape François) facilite la recherche du consensus et ouvre des chemins là où l’exaspération détruit tout pont. »