L’aphorisme « l’enfer, c’est les Autres » se trouve dans une réplique de la fin de « Huis clos », pièce datant de 1944 de Jean-Paul Sartre.
Cette réplique est devenue un proverbe qui signifie, communément, que la vie en société, celle qui nous oblige à supporter autrui, est infernale. Les rapports avec les autres seraient par nature éprouvants, violents, voire insupportables.
Cependant, Jean-Paul Sartre dans une conférence datant de 1946 publiée dans son livre « Un théâtre de situations », recueil de tous ses discours, interviews, et autres courts textes sur le théâtre, paru chez Gallimard, coll. « Idées » , en 1973, a donné une explication rétrospective à cette réplique qui vient contredire l’opinion générale sur sa signification :
« L’enfer c’est les Autres a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux.
Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes […]
Quoi que je dise sur moi, toujours, le jugement d’autrui entre dedans. Quoi que je sente en moi, le jugement d’autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui. Et alors, en effet, je suis en enfer. »
Jésus est descendu aux enfers
Dans le symbole des apôtres, que nous récitons à la messe, il est dit que le Christ « a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers ».
Quel est le sens spirituel de cette descente ? De quels enfers s’agit-il ?
Le site « Croire » - Extrait de 50 clés pour comprendre le Catéchisme de l’Église catholique, Pèlerin, daté du 18 octobre 2007 et revu le 05 octobre 2021 nous donne la réponse :
« Les enfers » désignent, dans cette expression, « le shéol », le séjour des morts tel que les juifs de l'époque le comprenaient : un lieu "en dessous de la terre", où les morts seraient comme en attente perpétuelle dans une non-vie, privés de la vision de Dieu.
Par sa crucifixion, Jésus "passe par la mort" avant que Dieu ne le ressuscite et donc "descend aux enfers", comme le dit le Credo.
Sans doute ne faut-il pas chercher là un quelconque déroulement chronologique ou une définition géographique, mais la réalité du Fils de Dieu fait homme, qui s'exprime dans toutes les dimensions de l'existence humaine, jusqu'à éprouver la mort.
Lorsque la foi chrétienne affirme ainsi que Jésus est "descendu aux enfers", c'est pour faire comprendre que Jésus peut rejoindre tout homme, quelles que soient sa souffrance, sa solitude, sa condition.
Les enfers sont cette cruelle expérience que "plus rien ne peut nous atteindre". La vie et la mort de Jésus font que lui-même est passé par ce vide, cette absence totale de relation, jusqu'à ce que Dieu le ressuscite.
Ainsi le Christ, "premier-né d'entre les morts", nous rappelle que Dieu ne nous laisse jamais seul.
Plus encore : puisqu'il s'est "relevé des morts", Jésus ouvre, par son passage, à chacun un chemin, et libère les hommes de l'enfermement de la mort.
Enfin, par la "descente aux enfers" de Jésus, on considère traditionnellement que le Fils de Dieu entraîne à sa suite dans la résurrection toutes les générations mortelles, y compris les justes qui ont vécu avant sa venue sur terre.
C'est ainsi que les icônes par exemple, le montrent fréquemment relevant l'ensemble des morts depuis Adam.
Ce qui n'épuise pas la question de l'existence de "l'enfer", au singulier.
Ce n'est pas un, mais deux mots qu'il convient d'expliquer : il y a l'enfer et les enfers.
Dans un article du Journal La Croix, paru dans " 50 mots de la foi" Hors -série croire., le 1er décembre 2008 et modifié le 5 octobre 2021, il est précisé :
Pour traduire le mot hébreu shéol, les versions françaises de la Bible utilisent souvent le pluriel, les enfers, comme la version latine (la Vulgate), sans doute en référence au pluriel inferi qui désignait le séjour des morts dans la mythologie romaine (l'hadès des Grecs). Et pour distinguer le shéol de l'enfer du vocabulaire chrétien.
Les peintres d'icônes appellent « Anastasis », Résurrection, les représentations du Christ aux enfers : il vient prendre les morts par la main, à commencer par Adam et Ève, et il prend la tête de la grande procession des ressuscités qui entrent dans la demeure céleste.
Si le Christ a ouvert les portes des enfers "une fois pour toutes" (Romains 6,10), s'il est "le Vivant" qui "tient les clés de la mort et de l'hadès" (Apocalypse 1,18), comment la foi chrétienne peut-elle parler encore de damnation éternelle et d'enfer ?
Le mot enfer n'appartient pas au vocabulaire du Nouveau Testament. En revanche, il y est question d'un rejet définitif loin de Dieu.
Les mots de Jésus au jugement dernier s'imposent ici : "Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges…" (Matthieu 25,41).
Ces mots terribles sanctionnent le refus d'aimer, d'aider et de servir le Christ dans le pauvre, l'affamé, le malade ou le prisonnier.
Impossible de les édulcorer. Ils nous disent la gravité du vieux choix : "Vois, je te propose aujourd'hui vie et bonheur, mort et malheur" (Deutéronome 30,15).
Le salut n'est pas imposé aux hommes. L'amour ne se commande pas. Nous pressentons que des hommes peuvent créer leur propre prison, faire de leur famille, de leur lieu de travail et de leur milieu de vie, des enfers dont ils ferment eux-mêmes les portes. Alors s'atrophient les capacités d'amour et de solidarité.
Des personnes ayant pendant toute leur vie choisi la mort ne connaîtraient pas « la vie pour toujours » ? Nous n'en savons rien.
Quant à nous, craignons de nous retrouver un jour incapables d'aimer, de désirer la vie, de quêter le bonheur, en face du Père des miséricordes qui "veut que tous les hommes soient sauvés" (1 Timothée 2,4). Choisissons la vie, maintenant et pour toujours !
Christophe Henning, journaliste pour le groupe Bayard et président de l'Association des écrivains croyants d'expression française, responsable et animateur de « Grand Angle », une émission hebdomadaire de questions de société sur le réseau national RCF, a publié un article :
« Dieu peut-il vouloir l'enfer ? » dans le supplément Croire + du Pèlerin n° 6813 du 27 juin 2013, dans lequel il écrit :
L' existence de l'enfer est un dogme pour l’Église catholique, c’est-à-dire une vérité qui ne peut pas être mise en cause.
Les textes bibliques et Jésus lui-même parlent de l’enfer. Les termes pour le décrire sont nombreux : la fournaise de feu, les « pleurs et les grincements de dents » (Mt 13, 42), « la géhenne où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas » (Mc 9, 47-48).
L’abrégé pratique officiel du catéchisme de l’Église catholique (n° 213) énonce que :
« L’enfer consiste dans la damnation éternelle de ceux qui, par libre choix, meurent en état de péché mortel. C’est l’homme lui-même qui, en pleine autonomie, s’exclut volontairement de la communion avec Dieu »
Voilà en quoi consiste l’enfer : c’est la situation douloureuse, définitive et pourtant librement choisie de l’homme séparé de Dieu.
Notre liberté va jusque-là : refuser avec entêtement l’amour de Dieu.
L’enfer existe parce que l’homme est créé libre. L’homme peut décider de se détourner de Dieu, et c’est cela être en enfer.
Refuser l’amour divin, c’est l’orgueil d’exister par soi-même et couper ainsi toute relation à Dieu.
Il y a bien deux attitudes : vivre en plénitude avec Dieu ou bien le refuser et entrer en enfer.
Il serait illusoire de considérer que nous pouvons indifféremment choisir le bien ou le mal, et que Dieu, dans sa grande bonté, accueillerait chacun sans tenir compte de ses choix.
Il y aurait alors un mépris terrible de ce qu’est l’homme et sa liberté ! Les paroles de Jésus insistent pour montrer qu’il y a un véritable enjeu : le refus de Dieu conduit à la tragique possibilité de l’enfer.
La plénitude de l’amour divin fait que l’éventualité de l’enfer pour chacun existe. Sinon, la liberté de l’homme ne serait qu’un leurre puisque, de toute façon, Dieu finirait par nous « contraindre à l’amour ».
Peut-on considérer que Dieu veut que l’enfer soit peuplé pour autant ?
Tout ce que dit la foi chrétienne, c’est que Jésus est venu pour le salut du monde, pour sauver tous les hommes, y compris Judas ou tous les bourreaux des temps modernes.
Mais chacun est libre d’entrer dans le salut éternel que Dieu propose. Ou de le refuser, en toute liberté.
C’est ce que rappelait Édith Stein, carmélite morte à Auschwitz en 1942 : « Il appartient à l’âme de décider d’elle-même. Le grand mystère que constitue la liberté de la personne, c’est que Dieu s’arrête devant elle. »
Dans un autre article du Journal La Croix, du 15 octobre 2019,
« Que sait-on de l’enfer ? » Christophe Henning écrit :
L’enfer n’est pas un « lieu » géographique. Jésus parle en images pour décrire l’enfer, « un feu qui ne s’éteint pas » ou encore « là où seront les pleurs et les grincements de dents ». Les artistes ont repris ces images pour décrire la condamnation du pécheur.
« L’enfer, c’est de ne plus aimer », écrivait Georges Bernanos dans « Le journal d’un curé de campagne ».
L’enfer serait donc cet état de rupture, éloigné de Dieu. On est loin de la représentation géographique d’un lieu dans lequel se débattent les âmes damnées, tel que Dante ou de nombreux artistes l’évoquent.
Mais comment faire autrement qu’en l’imaginant, puisque personne n’est revenu de l’enfer pour en livrer une description fidèle ?
Qui ira en enfer ?
L’enfer existe, mais il serait vide… Certains fidèles n’imaginent pas que Dieu miséricordieux puisse condamner éternellement ses enfants aux flammes de l’enfer. Refuser l’amour de Dieu reste pourtant l’ultime liberté humaine
Personne, pas même l’Église, ne peut désigner ceux qui seraient promis à l’enfer. Après des générations effrayées par la perspective de l’enfer, les croyants d’aujourd’hui voient une contradiction insupportable entre l’infinie miséricorde de Dieu et l’existence de l’enfer.
En refusant Dieu, l’homme se condamne lui-même.
« N’allons surtout pas penser que la damnation soit une vengeance de Dieu, Dieu ne se réjouit pas de voir ses enfants en enfer, souligne le père Pierre Descouvemont, théologien. Et le Christ serait un affreux maître-chanteur s’il nous prévenait d’un danger qui n’existe pas… »
Le risque de l’enfer est bien réel, et se joue d’ailleurs dès aujourd’hui :
« Si ton œil droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi. Car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la Géhenne » (Mt 5, 29).
Le pape François a évoqué ce combat, lors d’une rencontre dans une paroisse de Rome au printemps 2014, et appelé les mafieux à la réflexion :
« Convertissez-vous, il est encore temps pour ne pas finir en enfer. C’est ce qui vous attend si vous continuez sur cette voie », martèle le pape argentin.
Ainsi donc, rendez-vous est pris pour le jugement dernier, si souvent représenté au tympan des cathédrales :
« Avant même le christianisme, une tradition religieuse très ancienne évoque ce jugement aux heures de la mort, comme la pesée des âmes dans la mythologie égyptienne, explique le père Venceslas Deblock, prêtre du diocèse de Cambrai (Nord). C’est rappeler que notre vie d’aujourd’hui va rejaillir sur notre vie après la mort. »
Comment échapper à l’enfer ?
Le refus de Dieu conduit à la tragique possibilité de l’enfer.
Refuser l’amour divin, c’est manifester l’orgueil d’exister par soi-même et couper ainsi toute relation à Dieu.
Peut-on pour autant considérer que Dieu permette que l’enfer soit peuplé de damnés, alors que, selon l’apôtre Paul, « Il veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4) ?
Tout ce que dit la foi chrétienne, c’est que Jésus est venu pour le salut du monde pour sauver tous les hommes, y compris Judas et tous les bourreaux des temps modernes.
« Comment supporterai-je, Seigneur, qu’un seul de ceux que tu as faits comme moi à ton image et ressemblance, aille se perdre et s’échappe de tes mains ? », supplie sainte Catherine de Sienne.
Et pourtant, chacun est libre d’entrer dans le salut éternel que Dieu propose. Ou de le refuser, en toute liberté.
L'enfer, un mot terrible !
L’Enfer, un mot qui fait effraie.
Il nous renvoie à un Dieu vengeur, terrible, prenant plaisir à nous punir.
Le Journal La Croix dans un article publié le 2 octobre 2003 et modifié le 1er août 2013 le décrit sous forme imagée et à notre portée :
Tout cela paraît bien incompatible avec le Dieu d'amour dont nous parle le Christ, un père toujours prêt à pardonner et à accueillir...
Mais cet amour ne s'impose pas, il se propose pour être accueilli et reconnu. Qu'il puisse ne pas être accueilli par un choix libre et responsable, qu'il puisse être même totalement refusé, voilà ce qui fonde la possibilité de l'enfer...
L'homme peut ne pas vouloir aimer... « Il appartient à l'âme de décider d'elle même » dit Edith Stein
L'enfer surgit quand l'amour est refusé, quand règnent la haine, l'égoïsme, le mensonge, la violence.
L'enfer c'est aussi le désespoir , le refus absolu et définitif de l'amour.
Le damné souffre de l'absence de Dieu, de l'impossibilité de le voir et de l'aimer.
Et manquer de Dieu, c'est manquer de tout... L'enfer est donc une tragique possibilité offerte à notre liberté.
En un sens même une plage paradisiaque avec cocotiers, sable fin et tout et tout peut devenir un véritable enfer si, par exemple, un couple en vacances s'y entredéchire et n'arrive plus à s'entendre... au point de rompre.
En conclusion, nous sommes bien là devant un mystère incommensurable :
Est-il possible et envisageable qu’un homme ou une femme puisse refuser tout amour, volontairement, consciemment et par libre choix ?
Une légende de Saint Jean-Marie Vianney, le Curé d’Ars m’a toujours montré la voie :
Un jour une dame vient le trouver, elle est hantée par l'idée que son mari soit en enfer car il s’est suicidé et et avait eu une très mauvaise vie.
Rappelons-nous que l’Eglise catholique considère le suicide comme un péché mortel qui conduit à la « damnation éternelle » ….
Elle est à peine entrée dans l'église que le Curé d’Ars s’approche d’elle et lui dit à l'oreille : « il est sauvé… oui, il est sauvé »
et il ajoute : « Entre la margelle, le bord du puits et l’eau, il y a place pour la miséricorde de Dieu ».