« Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l'Éternel. » (Lévitique 19, 18)
Le prochain ne se limite pas à celui qui pense comme moi ou qui partage ma foi. C’est tout homme, toute femme, quels qu’ils soient.
Jésus ira même beaucoup plus loin :
« Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez :
Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous calomnient.
A qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre.
A qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique. A quiconque te demande, donne,
et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas » (Luc 6, 27-30).
La « Lettre de Taizé : 2003/4 »
Dans le chapitre 6 de l’Évangile de Luc, à la suite des Béatitudes, Jésus exhorte longuement ses disciples à répondre à la haine par l’amour (Luc 6,27-35 ; cf.
Matthieu 5,43-48).
Placé à cet endroit, ce texte fait comprendre que Luc voit dans l’amour des adversaires le trait spécifique des disciples du Christ.
Les paroles de Jésus indiquent deux façons de vivre.
La première est celle des « pécheurs », autrement dit, de ceux qui se comportent sans référence à Dieu et à sa Parole. Eux agissent envers les autres en fonction de la manière dont ceux-ci les traitent, leur action est en fait une ré-action.
Ils divisent le monde en deux groupes, leurs amis et ceux qui ne le sont pas, et font preuve de bonté uniquement à l’égard de ceux qui sont bons envers eux.
L’autre façon de vivre ne désigne pas en premier lieu un groupe d’humains, elle se réfère à Dieu lui-même.
Dieu, pour sa part, ne réagit pas selon la manière dont on le traite : au contraire,
« il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants » (Luc 6,5).
Jésus met ainsi le doigt sur la caractéristique essentielle du Dieu de la Bible.
Source débordante de bonté, Dieu ne se laisse pas conditionner par la méchanceté de son vis-à-vis.
Même oublié, même bafoué, Dieu continue à être fidèle à lui-même, il ne peut qu’aimer. Cela est vrai depuis la première heure.
Des siècles avant la venue du Christ Jésus, un prophète explique que, à la différence des hommes, Dieu est toujours prêt à pardonner :
« Vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes voies ne sont pas vos voies »
(Isaïe 55,7-8).
Le prophète Osée, de son côté, entend le Seigneur lui dire :
« Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère… car je suis Dieu et non pas homme » (Osée 11,9).
En un mot, notre Dieu est miséricordieux (Exode 34,6 ; Psaume 86,15 ; 116,5),
« il ne nous traite pas selon nos péchés, ne nous rend pas selon nos fautes » (Psaume 103,10).
La grande nouveauté de l’Évangile n’est pas tant que Dieu est Source de bonté, mais que les humains peuvent et doivent agir à l’image de leur Créateur :
« Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux ! » (Luc 6,36).
Par la venue parmi nous de son Fils, cette Source de bonté nous est désormais accessible.
Nous devenons à notre tour des « fils du Très Haut » (Luc 6,35), des êtres capables de répondre au mal par le bien, à la haine par l’amour.
En vivant une compassion universelle, en pardonnant à ceux qui nous font
du mal, nous témoignons que le Dieu de miséricorde est là au cœur d’un monde marqué par le rejet de l’autre, par le mépris de celui qui est différent.
Impossible pour les humains livrés à leurs propres forces, l’amour des ennemis témoigne de l’activité de Dieu lui-même au milieu de nous.
Aucun commandement extérieur ne le rend possible.
Seul la présence dans nos cœurs de l’amour divin en personne, l’Esprit Saint, nous permet de le faire. Cet amour est une conséquence directe de la Pentecôte.
Ce n’est pas pour rien que le récit du premier martyr chrétien, Étienne,
« rempli d’Esprit Saint » (Actes 7,55), se termine par ces paroles :
« Seigneur, ne leur compte pas ce péché » (Actes 7,60).
À l’instar de Jésus lui-même (cf. Luc 23,34), le disciple fait rayonner dans le sombre pays de la violence la lumière de l’amour divin.
Pendant la nuit, David s'introduit dans le camp de Saül et trouve tout le monde endormi; ce pourrait être l'occasion de se venger. Son entourage l’y encourage en lui disant que c’est Dieu qui a mis Saül entre ses mains.
Mais David, en refusant cette fausse image de Dieu, surprend tout le monde, y compris Saül qui n'en croira pas ses yeux quand il aura la preuve que David l'a épargné.
Vous pourriez me dire « Moi, je n’ai pas d’ennemis », peut-être des gens que je n’aime pas mais pas d’ennemis !
Sur le Site de Croire, le 3 mai 2013, Croire, Sophie de Villeneuve
dans l’émission Mille questions à la foi sur Radio Notre-Dame, interroge Christine Gilbert, directrice adjointe de l’Institut d'études religieuses de l'Institut catholique de Paris
Sophie de Villeneuve : Quel intérêt à aimer ses ennemis ? Et d'abord, qui sont nos ennemis ?
Christine Gilbert : L'ennemi dans la Bible, c'est celui qui refuse l'amour comme loi du monde. C'est celui qui sème la zizanie, qui refuse la justice, la vérité, et qui fait tout ce qui empêche l'amour.
Il y en a beaucoup, des gens comme ça ?
C. G. : Chacun à son niveau, nous en rencontrons tous.
Dans la vie, il y a vraiment des difficultés, des gens qui nous font du mal.
Nous avons donc tous des ennemis ?
C. G. : Oui. Chacun sait bien qui lui fait du mal, ou du moins qui il croit lui faire du mal.
Il y a aussi des ennemis non identifiés, on peut être broyé par exemple par l’injustice d’un système.
Et effectivement, dire avec la foi chrétienne qu’on doit aimer ses ennemis, c’est très audacieux ! C’est à l’opposé total de toutes les évidences !
C’est quasiment inhumain d’aimer des gens qui ne vous aiment pas ?
C. G. : Attention, aimer, dans cette injonction, ne signifie pas éprouver un sentiment. Éprouver des sentiments, cela ne se commande pas,
même si l’on est capable de maîtriser ou de contrôler l’affection ou l’aversion que l’on éprouve pour quelqu’un.
L’amour des ennemis ne consiste pas à éprouver un sentiment de sympathie, c’est chercher à stopper la violence.
Ce n’est donc pas les aimer comme on aime ses amis ou sa famille ?
C. G. : Si, d’une certaine façon, c’est le même amour, mais qui va s’exprimer différemment. D’un côté dans les relations affectives qui sont profondes, intimes et qui nous construisent.
C’est là d’ailleurs que nous pouvons être le plus violemment blessés, parce que nous sommes impliqués émotionnellement.
Mais l’amour, dans la Bible, ne se réduit pas à l’affectif, ce qui rendrait impossible le commandement d’aimer.
Comment pourrait-on se forcer à éprouver une émotion positive ?
Alors de quoi s’agit-il ?
C. G. : Il s’agit d’éviter d’entrer dans le jeu de l’ennemi. Ce que veut l’ennemi, c’est démolir.
Revenir sans cesse à ce qu’il m’a fait, à ce que je vais lui faire en retour, c’est entrer dans un jeu de calculs, et finalement me comporter comme lui.
Le Christ nous invite, plutôt que de regarder l’ennemi, à regarder Dieu. Alors se produit un déplacement.
Cela dit, il faut faire entendre à l’autre que son comportement est inadmissible. Non pas en rendant coup pour coup, mais en s’engageant dans une rencontre sur son terrain tout en se situant autrement.
Un exemple ?
C. G. : Une figure emblématique de l’amour des ennemis se trouve dans
Les Misérables (le grand roman de Victor Hugo), au moment de la rencontre entre Jean Valjean, ce forçat considéré comme irrécupérable, et l’évêque.
L’évêque croit en lui et lui donne sa chance. Jean Valjean lui vole des chandeliers, et l’évêque le couvre en disant qu’il les lui a donnés.
Est-ce qu’on peut tous aller aussi loin ?
C. G. : Chacun doit faire ce qu’il a à faire dans le contexte où il se trouve. Quand l’Évangile dit « Aimez vos ennemis », il ne donne pas une liste de choses à faire. A chacun d’inventer sa manière de faire.
Il ne s’agit pas d’excuser des actes mauvais, mais d’avoir foi en un Dieu qui est venu aussi pour les méchants. Le chrétien est appelé à chercher cette marque divine au fond de toute personne.
Chacun doit trouver sa manière propre de rejoindre la personne qui lui fait du mal ?
C. G. : Un jeune que je connaissais bien et qui vivait dans une coloc, avec d’autres étudiants, s’est un jour violemment disputé avec un de ses colocataires, au point qu’ils ne se parlaient plus.
Chrétien, il se demandait quoi faire : lui reparler ? Impossible.
Il a décidé alors de s’en tenir à deux choses : lui dire bonjour le matin,
et le garder dans sa liste d’amis sur Facebook. C’était minime, mais il avait trouvé là le début de son propre chemin.
Je crois que l’Esprit nous aide à trouver la petite chose qui nous aide à refuser la violence, à refuser d’entrer dans le jeu de l’ennemi.
Qu’est-ce qu’on y gagne ?
C. G. : On y gagne ce que la Bible exprime en termes énigmatiques, mais vrais et importants : être fils et filles du Très-Haut.
On y gagne de la liberté, de l’audace, de la sérénité, de l’amour.
Dieu nous aime alors que nous ne sommes pas comme lui, il fait alliance avec ce qui n’est pas comme lui. Il nous appelle à faire de même, et nous y arrivons parce que nous nous savons aimés. Cet amour de Dieu donne des ailes, nous permet de nous situer et nous ouvre les yeux sur la misère du monde.
Et cela nous fait vivre en proximité avec Dieu, parce que c’est lui que nous regardons, et non l’ennemi.
On n’est quand même pas obligé d’aimer tout le monde de cet amour-là ?
C. G. : Aimer tout le monde, c’est beaucoup moins compliqué qu’aimer
son prochain. C’est très curieux comme certaines personnes vous font du mal et d’autres non. Mais celles-ci en feront souffrir d’autres.
Il y a toujours un point d’accrochage, dans une équipe de travail, dans une famille, dans une communauté.
Certains ont de vrais ennemis, au point d’avoir recours à la justice, mais c’est souvent dans les petites choses du quotidien que le poison se répand.
Il faut alors se situer dans la rencontre.
Et si ça ne marche pas ? Si on n’arrive pas à trouver ce chemin que vous décrivez ?
C. G. : C’est un chemin ! Il faut commencer par trouver le point de départ. Mais beaucoup doutent d’y parvenir, et d’ailleurs doutent de la foi chrétienne à cause de cela.
Aller jusqu’à aimer son ennemi ? Sûrement pas ! Mais envisager la possibilité de se mettre au bord du chemin, et qu’alors se produise une petite chose, voilà ce qu’on peut demander au Seigneur, voilà ce que l’on peut approcher petit à petit.
Vous avez l’air de nous dire qu’aimer ses ennemis, c’est difficile, mais c’est possible ?
C. G. : Chrétienne, je crois que le Christ mort et ressuscité a rendu l’amour et la vie plus forts que tout. Sinon, j’aurais du mal à le croire.
C’est possible aussi de donner sa tunique quand on vous a volé votre vêtement, et de tendre l’autre joue quand on vous a giflé ?
C. G. : Je crois que le Christ a voulu donner des exemples concrets, pour montrer que ce n’était pas qu’une idée.
Mais on peut se demander quel chemin de liberté une telle manière d’agir peut ouvrir, pour les autres, mais surtout pour soi !
Jésus a demandé qu’on aime ses ennemis, mais il n’a pas dit comment. Quel conseil nous donneriez-vous ?
C. G. : Dans ce domaine, c’est difficile. Cela dépend de chacun, dans la profondeur de sa vie, dans sa relation à Dieu.
On ne peut dire à personne : « Tu dois ». Devant cet appel à l’amour et à l’ouverture, chacun fait comme il peut, et c’est déjà énorme.
Et si on n’y arrive pas du tout ?
C. G. : Je crois à la vertu du temps, et je suis persuadée que cela peut venir.
Un couple qui se sépare et la femme trouve un homme qui la traite bien, voire mieux que lui, selon Bruno Mars.
« J’espère qu’il t’achète des fleurs, j’espère qu’il tient ta main Te donne toutes ses journées quand il en a la chance T'emmène à toutes les soirées parce que je me souviens combien tu aimais danser
Qu'il fait toutes les choses que j'aurais dû faire quand j'étais ton homme »
Dans l’Hebdomadaire Le Pèlerin
A la question de Gilles, jeune garçon de 9 ans qui demande comment on peut aimer ses ennemis, le Père Sebastien Antoni, prêtre et religieux assomptionniste, répond le 21 février 2019 :
Aimer le camarade qui monte les autres contre nous,
aimer le voisin qui cogne au mur pour dire son mécontentement, ou pire, aimer le tyran qui maltraite son peuple !
Comment Jésus peut-il nous demander une telle chose ? C’est ce que devaient penser les apôtres en l’écoutant.
La loi de Moïse demandait d’aimer son prochain mais de haïr son ennemi. Jésus va plus loin. Il a aimé et pardonné à ceux qui l’ont torturé.
Sur la croix, il a dit : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 33).
Il ne s’agit pas d’approuver les fautes de nos ennemis, mais de prier pour eux.
Il nous demande de nous laisser remplir par un amour qui ne vient pas de nous mais de Dieu.
Il ne s’agit pas d’approuver les fautes de nos ennemis, mais de prier pour eux, de supplier Dieu que notre cœur ne s’endurcisse pas.
Aimer nos ennemis, c’est ne pas entretenir en nous la haine et le désir de vengeance.
C’est espérer que le cœur de notre ennemi change. Prier pour qu’il change !