Carte blanche publiée le 18-01-2005 dans La Libre Belgique
Comment peut-on se dire chrétien et prôner simultanément des idéologies racistes, islamophobes, antisémites ou homophobes ? Par quelles aberrations intellectuelles et spirituelles l'homme peut-il ainsi exiger l'expulsion des immigrés et, dans le même discours, faire référence à Dieu ? Prônant des idées racistes et xénophobes, le Vlaams Belang est devenu le premier parti de Flandre. En même temps, une très grande majorité des sympathisants de l'extrême droite s'affirme chrétienne, tout en déclarant qu'elle ne pratique pas régulièrement sa religion. N'est-ce pas paradoxal et on ne peut plus contradictoire ? Beaucoup de discours politiques extrémistes sont imprégnés de religiosité et revendiquent à tout bout de champ des racines et une tradition chrétiennes. C'est d'autant plus insupportable que la laïcité, principe fondamental de toute démocratie, est ici radicalement ignorée. La laïcité n'est rien d'autre, faut-il le rappeler, que la séparation de la société civile et de la société religieuse qui implique que le religieux n'interfère pas dans le débat politique. Elle nous garantit qu'aucun pouvoir religieux, quel qu'il soit, ne pourra jamais imposer ses vues ou une quelconque mollarchie.
Le rejet des étrangers, plus exactement de ceux d'origine maghrébine, turque ou africaine, est devenu un des principaux thèmes de l'extrême droite. Leur présence dans notre pays est abusivement liée à la criminalité, sans tenir compte de leurs conditions de vie et des inégalités flagrantes dans l'accessibilité aux études, au travail et à un statut social valorisant. Ces exclusions largement répandues sont contraires au message chrétien. Tout au long de l'Ancien et du Nouveau Testament, par la voix de Ses prophètes et de Son Fils, Dieu le Père n'a pas cessé de dire que l'accueil de l'étranger était un des premiers devoirs des croyants : "Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas… Il sera pour vous comme un compatriote et tu l'aimeras comme toi-même car vous avez été étrangers au pays d'Égypte" dit Yahvé à Moïse (Lévitique 19, 33-34 et Exode 22, 20) et le Christ de décrire le Jugement dernier en ces termes : "Allez loin de moi, maudits…car j'étais un étranger et vous ne m'avez pas accueilli…Dans la mesure où vous ne l'avez pas fait à un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait" (Matthieu 25, 43). Voilà, pour les chrétiens, la parole de Dieu qui s'est fait homme dans une famille qui a été réduite à la pauvreté, qui a dû fuir la persécution et émigrer en Égypte, comme ses ancêtres juifs l'avaient fait avant Moïse et le retour en Palestine à travers le désert du Sinaï. La bien-aimée du Cantique des Cantiques disait déjà : "Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem… Ne prenez pas garde à mon teint basané : c'est le soleil qui m'a brûlée" (Le Cantique 1, 5 et 6). Elle, qui travaillait à l'extérieur comme esclave ou servante, ne pouvait rivaliser avec les filles de Jérusalem, riches bourgeoises, confinées dans le luxe et la langueur de leurs maisons. C'est la servante basanée, pourtant, que choisira le Bien-aimé.
Aux chrétiens islamophobes, pourquoi ne pas dire et redire qu'il ne faut pas confondre l'Islam et l'islamisme, les communautés musulmanes et les mouvements islamistes aussi minoritaires qu'extrémistes ? Ceux-ci mènent une "guerre sainte" contraire à la tolérance de l'Islam. Pour de nombreux musulmans, croyants et pratiquants, "le seul djihad, c'est celui qui permet de conquérir le cœur de son prochain". L'islamisme rigoriste et puritain en est loin, lui qui dénie à la femme ses libertés fondamentales, l'évidence qu'elle est l'égale de l'homme, et qui lui impose une soumission intolérable. Beaucoup de jeunes musulmanes voilées ont un visage qui n'est qu'un sourire et rappellent étrangement les religieuses catholiques d'antan, dont plusieurs remettent aujourd'hui leur voile. On nous dira que ces femmes musulmanes n'ont pas choisi de porter le foulard islamique et qu'il leur est imposé par les hommes. Qu'en savons-nous ? D'une chrétienne qui entre dans un monastère et a pris le voile, on entend dire parfois qu'elle s'est emmurée dans une secte ! On murmure, en plaignant ses parents, que c'était pourtant une jeune fille intelligente, enjouée et très courtisée. Son vœu le plus cher, incompréhensible pour nos contemporains, n'est autre que de trouver sa voie dans une relation amoureuse avec Celui auquel elle a choisi de se consacrer entièrement. De même, les moines dans leurs frocs de bure, sandales aux pieds, sont considérés par certains comme des illuminés. Ce ne sont pourtant que des contemplatifs qui ont fait vœu de pauvreté et l'expriment par la simplicité de leur vêtement. Les choix de vie et les engagements de chacun doivent être respectés, même s'ils nous paraissent étranges ou heurtent nos convictions personnelles. Le voile musulman n'est pas nécessairement le signe d'une soumission. Il peut très bien être l'expression libre et choisie d'une identité culturelle ou religieuse. A l'unique et ferme condition que le port du voile ne soit pas imposé à des jeunes filles ou des femmes, contre leur volonté, par leur mari, leur père, leur frère, leur famille ou une autorité religieuse quelconque, pourquoi vouloir l'interdire ou le dénigrer en y voyant une avancée des islamistes fondamentalistes ?
Aux antisémites, il faudrait rappeler que tous les juifs ne peuvent être assimilés aux gouvernants israéliens et à leurs choix politiques à l'égard des palestiniens. L'antisémitisme a des racines profondes dans l'inconscient collectif et remonte à la surface un peu partout dans des actes de violences et de profanations de synagogues ou de tombes. L'accusation d'être un peuple déicide, portée contre les juifs durant des siècles par l'Église de Rome, qui s'en est repentie, a fait des ravages et a une part de responsabilité dans les pogroms de l'histoire. Le tout récent livre du Grand Rabbin de Bruxelles Albert Guigui, paru aux éditions Racines, montre le vrai visage du judaïsme, loin des caricatures et de l'ignorance de ceux qui poursuivent les juifs de leur haine.
Il n'y a pas de catholicisme, d'islam ou de judaïsme modérés, mais des religions d'amour, de miséricorde et de paix, toutes profanées par des minorités d'extrémistes dont certains vont jusqu'à oser se trouver une vocation de terroristes au nom de Dieu. C'est le retour de toutes les dérives des croisades, de l'Inquisition, du "God mit uns" des soldats de la première guerre mondiale et des innombrables conflits armés ou des actes terroristes menés en Son Nom.
Par ailleurs, l'homophobie est devenue de plus en plus virulente et les agressions d'homosexuels se multiplient. En France, ces violences ont doublé de 2002 à 2003. Là aussi, les chrétiens devraient s'interroger sur ce qu'ils véhiculent comme condamnations. A l'évidence, l'homosexualité n'a rien à voir avec la pédophilie, passage à l'acte sexuel avec des enfants impubères. La pédophilie et les relations sexuelles avec de jeunes mineurs qui n'ont pas l'âge requis pour y consentir sont des crimes de viol. L'homosexualité est une relation entre adultes consentants dans le respect mutuel. La condamnation religieuse de l'homosexualité paraît surtout faire référence à la destruction de Sodome dans l'Ancien Testament. Ce qui est condamné dans ce récit de la Genèse, c'est la violence sauvage des hommes de cette ville qui ont voulu abuser des deux Anges accueillis par Lot dans sa maison et pour qui la sexualité se vivait dans le viol, sans le moindre respect de l'autre (Genèse 19, 1-29). Une relation homosexuelle entre deux êtres qui ont des gestes de tendresse l'un pour l'autre n'a strictement rien à voir avec ce récit, que cette relation soit ou non, pour certains, "contre-nature". Le Lévitique, dans les paroles de Yahvé à Moïse sur les interdictions sexuelles, utilise le terme "abomination" comme il le fait pour d'autres comportements sexuels qu'il qualifie d'impurs : "l'homme qui couche avec une femme pendant ses règles" (Lévitique 20, 18) et "l'homme qui commet l'adultère avec la femme de son prochain devra mourir, lui et sa complice" (Lévitique 20, 10). Le Christ, lui, n'a strictement rien dit à propos de l'homosexualité. Quant à la femme adultère de l'évangile de Jean, il ne l'a pas condamnée mais lui a simplement dit : "va, désormais ne pèche plus" (Jean 8, 11). Le Primat de l'Église anglicane, l'Archevêque de Canterbury Robert Williams, vient de publier une lettre aux traditionalistes de son Église, dans laquelle il écrit : "toute parole qui peut pousser quiconque à s'en prendre à un homosexuel, est une parole dont il faut se repentir". Il ajoute à l'intention des fondamentalistes qui veulent prendre les textes anciens au pied de la lettre : "c'est le visage même de notre Église qui est en jeu si tous ne prennent pas conscience de la nécessité d'en finir avec ces accusations d'abomination". Quant aux mariages homosexuels, la violence de ceux qui s'y opposent est inacceptable. Chacun met dans le mot mariage ce qu'il y voit en fonction de son éducation ou de ses convictions personnelles. Le Petit Robert définissait le mariage comme "l'union légitime d'un homme et d'une femme". Le Nouveau Petit Robert en donne actuellement une autre définition : "l'union légitime de deux personnes dans les conditions prévues par la loi". Il est évident que l'union entre homosexuels est différente de celle entre hétérosexuels. Mais au nom de qui et de quoi peut-on se permettre de dire que l'une est immorale, ou même inférieure à l'autre, et alimenter ainsi l'homophobie ?
Le Christ disait à ses disciples dans le Sermon sur la Montagne : "Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés ; car, c'est de la façon dont vous jugez qu'on vous jugera" (Matthieu 7, 1 et Luc 6, 37). Il a condamné les scribes et les Pharisiens plus attachés à la loi qu'à l'amour et au pardon. Que reste-t-il de ses "paroles" rapportées par ses témoins ? Comment ne pas comprendre que tous les extrémismes chrétiens, qui prolifèrent aujourd'hui dans un prosélytisme inquiétant, sont profondément anti-évangéliques et trahissent le message du Christ ? Nous sommes parfois devant ce qu'Il a appelé des "hypocrites" (Matthieu 23, 13) qui dénaturent les textes sacrés en plaçant le respect formaliste de la loi et un nombre invraisemblables d'obligations et d'interdictions avant le deuxième commandement : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Lévitique 19, 18 et Matthieu 22, 39). Il ne faut pas faire dire aux textes sacrés ce qui n'y est pas écrit et personne ne peut attribuer au Christ les anathèmes qui n'ont été rapportés par aucun de ses témoins.
En invoquant qu'elles ne veulent pas faire de politique ni coller des étiquettes racistes sur les partisans de l'extrême droite, les églises chrétiennes paraissent étonnamment discrètes devant la montée des idéologies extrémistes, racistes, islamophobes, antisémites ou homophobes dans notre pays. Est-ce par peur de se couper de leurs fidèles ? Ne risquent-elles pas de commettre les mêmes erreurs d'appréciation qu'au temps du silence du Vatican devant la montée du nazisme et les révélations de l'existence de camps d'extermination ? Qu'attendent les responsables des communautés chrétiennes, non pas pour condamner les électeurs qui votent pour des partis racistes, mais pour signifier d'une voix forte que leurs idées et leurs programmes sont contraires au message évangélique? Avant la dernière guerre mondiale, l'Église catholique de Belgique n'avait pas hésité à stigmatiser avec virulence les idées du rexisme. Elle a été entendue par de nombreux chrétiens séduits dans un premier temps par les slogans prônant le retour à l'ordre et la dénonciation d'une corruption généralisée. Ces idées réactionnaires visant un monde politique soi-disant pourri étaient alors symbolisées par un balai. C'est le même qui s'est retrouvé, hélas, il y a peu sur de nombreuses affiches électorales. Aujourd'hui, la cour d'appel de Gand et la Cour de Cassation ont condamné avec force et autorité le programme du Vlaams Blok, au nom des conventions internationales des droits de l'homme, de la Constitution et de la loi. Ces hautes juridictions de notre pays ont dû rappeler que la liberté d'expression a des limites, celles du respect des personnes et des lois qui rendent les hommes libres et égaux. C'est une évidence mais celle-ci est devenue un lieu commun dont beaucoup ne mesurent plus les impératifs.
Se dire chrétien, c'est affirmer sa référence à l'Évangile et à la personne du Christ. Jésus-Christ était un juif, mis à mort par les romains, profondément respectueux de l'enseignement des prophètes qui l'ont précédé, et qui s'est présenté en disant simplement : "mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur" (Matthieu 11, 29). Le suivre, c'est respecter son message et ses appels à la tolérance, à l'accueil de l'autre et au pardon. Le Dieu des juifs, des chrétiens et des musulmans, tous descendants d'Abraham, est un Dieu de bonté et de miséricorde. Le rejet, la haine et le fanatisme religieux Lui sont totalement étrangers. C'est Le trahir et Le blasphémer que de L'invoquer à l'appui de nos intolérances et de nos exclusions.