Le Notre Père est la prière la plus répandue chez tous les chrétiens, quelle que soit leur confession,
Elle est prononcée par les catholiques et les orthodoxes en particulier durant chaque célébration eucharistique, par les anglicans pendant les offices divins, par les protestants luthériens et réformés à chaque culte, et lors des assemblées œcuméniques.
Cette prière est appelée parfois « l’oraison dominicale » c'est-à-dire, littéralement, la prière du Seigneur, du latin « Oratio Dominica » et non pas la prière de la messe du dimanche, ce qui serait très réducteur.
Elle nous a été enseignée par Jésus-Christ lui-même.
Ainsi, Jésus, en réponse à la demande de ses disciples de leur apprendre à prier, leur dit :
« Quand vous priez, dites : Notre Père, qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation
mais délivre-nous du Mal. »
Le texte se trouve, avec quelques variantes, dans les évangiles selon Saint Matthieu (6, 9-13) et selon Saint Luc (11, 2-4).
Le Notre Père est inspiré en grande partie de plusieurs prières juives, en particulier le Kaddish et la Amida, ainsi que d'autres textes juifs existant au temps de Jésus de Nazareth
Les premiers chrétiens, notamment à Rome, le récitaient en latin.
Depuis les premiers siècles, jusqu'au concile Vatican II, la liturgie catholique utilise le Notre Père en latin, c'est-à-dire le Pater Noster de la Vulgate.
Pour ceux d’entre nous, dont je suis, qui ont connu cette période préconciliaire, je leur propose de la dire en latin, ce qui ravivera d’anciens souvenirs.
Pater noster, qui es in caelis
sanctificetur nomen tuum
adveniat regnum tuum
fiat voluntas tua
sicut in caelo et in terra.
Panem nostrum quotidianum
da nobis hodie
et dimitte nobis debita nostra
sicut et nos dimittimus
debitoribus nostris
et ne nos inducas in tentationem
sed libera nos a malo.
Amen.
En français, pour la prière en dehors des offices, les catholiques se servaient alors d'une version utilisant le vouvoiement.
En 1966, à la suite du concile Vatican II, la version française du Missel romain est adoptée par l'Église catholique et le Conseil œcuménique des Églises pour l'espace francophone, en utilisant cette fois le tutoiement.
« Notre Père »
Le terme de « Père » pour désigner Dieu est employé dans l’Ancien Testament.
Le Deutéronome (14, 1) dit à Israël :
« Vous êtes les fils de l’Éternel votre Dieu »
Le Prophète Jérémie (3, 20), s’adressant au peuple pour qu’il se repente :
« Dieu te dit : je veux te faire une place parmi mes enfants. Tu m’appelleras : mon Père, et tu ne t’éloigneras plus de moi »
Si Jésus appelle Dieu : « Abba » (Père ou Papa) et enseigne à ses disciples de s’adresser à lui en disant : « Notre Père », c’est qu’il sait par l’Écriture que cette appellation de Dieu est inscrite dans la Tradition d’Israël.
Il faut reconnaître que l’Ancien et le Nouveau Testaments sont parmi les rares textes sacrés de la littérature religieuse qui osent utiliser cette métaphore de la relation filiale pour parler de la relation de Dieu à l’homme ou la femme et ainsi de leur proximité.
Selon la Bible, tant pour les Juifs que pour les Chrétiens, « tout homme est appelé à devenir fils de Dieu ».
Le Pape François, a publié une très belle méditation, en dialogue avec le Père Marco Pozza, aumônier de la prison de Padoue, publiée aux éditions Bayard en 2018 : « Quand vous priez, dites NOTRE PÈRE ».
Il y fait d’emblée remarquer que nous disons « Notre Père » et non pas « Mon Père » : (je le cite)
« Je crois qu’aujourd’hui, le monde a un peu perdu le sens de la paternité. C’est un monde malade d’ « orphelinage ». Prononcer et entendre le « notre » du Notre Père signifie comprendre que l’on n’est pas enfant unique. (…) Non, non ; tous, même ceux qui sont méprisés, sont tous fils du même Père. Le Christ nous dit : les pêcheurs, les prostituées, les exclus entreront tous avant vous dans le Royaume des cieux »
« Qui es aux cieux »
Comme le dit le Pape François, dans son dialogue avec le Père Marco Pozza ;
« Les « cieux » désignent l’immensité de la puissance (de Dieu), de son amour, de sa beauté »
Nous pouvons dire également que les cieux évoquent l’inaccessibilité de Dieu, éternel et infini, illimité :
L’Apocalypse (1, 8) proclame :
« Je suis l'alpha et l'oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout Puissant. »
« Que ton Nom soit sanctifié »
La TOB, la Traduction Œcuménique de la Bible, traduit cette prière ainsi : « Fais connaître à tous qui tu es »
Dieu est parfaitement saint et on ne peut ajouter quoi que ce soit à Sa Sainteté.
Mais, on peut reconnaître qui Il est – et lui demander de Se manifester aux yeux du monde et des hommes.
On peut s’incliner devant Lui, lui rendre grâce et le remercier pour l’immensité de Son Amour et de Sa Miséricorde.
Le Nom propre de Dieu c’est l’Amour : « Dieu est Amour » dit Saint Jean.
« Que ton Règne vienne »
Des variantes très anciennes de l’Évangile de Luc, signale la TOB, remplacent cette demande par « Fais venir sur nous ton Règne » ou, encore, « Fais venir ton Esprit Saint sur nous et qu’il nous purifie ».
Le Père Marco Pozza, aumônier de la prison de Padoue, dans son dialogue avec le Pape François « Quand vous priez, dites NOTRE PÈRE », lui dit à un moment :
« Quand je vois des pauvres redevenir les acteurs de leur histoire, je pense que là le Royaume de Dieu est en train de naître, à Barbiana (école pour enfants déshérités), (…), en prison, chez moi aussi peut-être. Je me trompe ? ».
Le Pape lui répond :
« Non, tu ne te trompes pas (…) Une phrase me vient à l’esprit : « Le protagoniste de l’histoire est le mendiant ». (…) L’histoire se fait avec les plus pauvres qui sont les acteurs du salut. (…) Pas seulement le mendiant matériel, mais nous aussi, les mendiants spirituels. (…) Dire « que ton règne vienne, c’est mendier ».
« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »
Il nous arrive de confondre notre volonté et celle de Dieu.
Moi, qui aime beaucoup l’humour, j’ai particulièrement apprécié cette définition des fondamentalistes : ce sont ceux qui affirment que « Dieu a toujours raison, qu’il le veuille ou non ! »
La volonté de Dieu, son Fils Jésus-Christ, nous l’a rappelée à de multiples reprises : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés »
« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour »
Ce pain, c’est le pain du Royaume, le pain et le vin de l’Eucharistie, c’est-à-dire la Communion à Son Corps et à Sa Présence.
Dans sa première lettre d'exhortation apostolique, émise par le pape François, le 24 novembre 2013, « Evangelii gaudium » - « La joie de l’Évangile », il écrivit (n. 47) :
« L’eucharistie n’est pas un prix destiné aux parfaits , mais un généreux remède et un aliment pour les faibles »
Le pain c’est aussi ce qui nous fait vivre, la nourriture indispensable.
Mais, également, nous l’oublions trop souvent, l’affection, le souci de l’autre, l’empathie et notre amour des hommes et des femmes, frères et sœurs en humanité et en Jésus-Christ.
Demander le pain c’est aussi le partager. Partager avec nos familles, nos amis et connaissances, notre société, notre pays mais aussi et surtout dans le monde, avec les pays et les régions les plus pauvres.
« Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé »
Dans un très beau livre d’Olivier Clément, écrivain et théologien orthodoxe, « Trois prières. Le Notre Père ; La prière au Saint-Esprit ; La prière de saint Ephrem », paru chez Desclée de Brouwer, en 1993 et republié en juin 2020, il rappelle à propos de la parabole du débiteur insolvable (dans l’évangile de Matthieu 18, 23-25) :
« Il faut bien comprendre le mouvement de la parabole. Ce n’est pas parce que je remets leurs dettes à mes débiteurs que Dieu me remet les miennes. Je ne conditionne pas le pardon de Dieu. C’est parce que Dieu me pardonne, me ramène à Lui, me permet d’exister, libre, dans sa grâce, c’est parce que je suis alors submergé de gratitude que je vais désengluer les autres de mon égocentrisme et les laisser exister, eux aussi, dans la liberté et la grâce »
« Et ne nous laisse pas entrer en tentation »
En 1966, à la suite du concile Vatican II, la version française du Missel romain est adoptée par l'Église catholique et le Conseil œcuménique des Églises pour l'espace francophone,
La nouvelle version remplace
- la demande « Et ne nous laisse pas succomber à la tentation »
- par « Et ne nous soumets pas à la tentation », ce qui a suscité de très nombreux débats théologiques.
En effet, l’épître de Saint Jacques (1, 13) écrit très précisément :
« Que nul, quand il est tenté, ne dise « Ma tentation vient de Dieu ». Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’entraîne et le séduit. Une fois fécondée, la convoitise enfante le péché, et le péché , arrivé à maturité, enfante la mort »
De nombreux exégètes ont adopté une interprétation différente. Elle « fait valoir un sémitisme (c’est-dire une tournure de phrase, une construction propre aux langues sémitiques) qui permet, dans le cas d’un verbe factitif, de traduire, non : ne nous fais pas entrer, mais : fais que nous n’entrions pas dans la tentation » (Matthieu 6, 13, note i), TOB 2000).
Ne perdons pas de vue que le Pater Noster de la Vulgate n’est qu’une traduction lointaine d’une première version en hébreu.
Saint Jérôme, le traducteur de la Bible en latin, dans la Vulgate, qui était trilingue (connaissant le latin, le grec et l’hébreu) écrit dans une de ses lettres à Saint Augustin, vers 400 après J-C :
« Matthieu, également appelé Lévi, apôtre et ancien publicain, a composé un évangile de Jésus-Christ, dans un premier temps publié en Judée, en hébreu, pour le bien de ceux de la circoncision qui croyaient, mais fut ensuite traduit en grec dont l'auteur est incertain »
Les traducteurs de la nouvelle « Traduction officielle en langue française de la Sainte Bible pour l’usage liturgique », publiée par l’ensemble des évêques catholiques francophones de tous les pays, le 16 août 2013, aux éditions Mame à Paris, l’ont bien compris et ont adopté un texte beaucoup plus proche d’une traduction littérale.
La demande « Et ne nous soumets pas à la tentation », est alors logiquement remplacée par « Et ne nous laisse pas entrer en tentation »
Cette nouvelle version est entrée en vigueur le 3 décembre 2017.
Vous pourriez vous demander pourquoi j’insiste tant sur ce changement de traduction !
C’est extrêmement important dans la mesure où de nombreux chrétiens croient encore, contrairement à ce que dit très clairement l’épître de Saint-Jacques, que « Dieu nous tente », se basant, pour cela, sur l’Evangile de Matthieu (4, 1-10) :
« Alors, Jésus fut conduit par l’Esprit au désert, pour y être tenté par le diable Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains (…) Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne ; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit « Tout cela je te le donnerai si tu te prosternes et m’adores. » Alors Jésus lui dit : ‘Retire-toi Satan !‘ »
Mais, ici, l’Esprit ne conduit pas Jésus pour y être mis à l’épreuve, au risque de succomber aux tentations du Diable, mais bien pour montrer sa supériorité à son adversaire.
Ce n’est pas Dieu qui tente Jésus, qui veut le mettre à l’épreuve, mais bien le Diable, Satan, le Mal, le Tentateur – quel que soit le nom qu’on lui donne – qui tente Jésus pour le soumettre à son pouvoir.
« Mais, délivre-nous du Mal »
C’est la dernière demande de la prière de Jésus à son Père.
Dans son dialogue avec le Pape François, le Père Marco Pozza, aumônier de la prison de Padoue, lui raconte :
« Dans la prison pour mineurs située sur l’île de Nissida, en face de Naples, un garçon de seize ans m’a fait don d’une confidence émouvante : « Il y a une unique phrase que je me répète le soir sous ma couverture avant de m’endormir : ‘Seigneur délivre-moi du mal’ »
Le Père Pozza ajoute :
« Un jour j’ai été transporté en lisant un texte où vous citiez la phrase d’un grand poète, Léon Bloy : ‘Qui ne prie pas Dieu … et le Pape François d’achever sa citation : ‘prie Satan’ »
« Qui ne prie pas Dieu … prie Satan »
Quand je lui demande la richesse, le pouvoir, d’être le premier en tout, de briller, de gagner, même de gagner la guerre en Son Nom :
« God mit uns » ; « Nous vaincrons avec l’aide de Dieu »
Le théologien orthodoxe Olivier Clément écrit dans sa méditation sur le Notre Père :
« Le monde gît dans le mal. Et le mal n’est pas seulement chaos, absence d’être, il témoigne d’une intelligence perverse qui, à force d’horreur systématiquement absurde, veut nous faire douter de Dieu, de sa bonté (…)
Il faut dire que Dieu n’a pas créé le mal et même qu’il ne l’a pas permis (…)
Le mal, Dieu le reçoit en plein visage, comme Jésus recevait des soufflets, les yeux bandés. »