Que signifie le mot providence ?
L’idée de providence est déjà formulée dans l’antiquité grecque, dès le Ve siècle avant J.-C., le siècle de Périclès, à l’époque de Socrate et des grands auteurs de tragédies grecs : Sophocle, Eschyle et Euripide.
L'historien grec Hérodote (484-420 av. J.-C.) a été le premier auteur grec à utiliser le mot providence (pronoia) dans un sens religieux en expliquant que la providence divine est la source de la sagesse qui maintient la nature en état d'équilibre et évite qu'un type de créature domine sur toutes les autres.
Xénophon, historien grec (430-355 av. J.-C.) rapporte que Socrate disait que
« ceux qui ne voient aucune providence divine (dans un certain nombre d'évènements de la vie) et qui les font toutes dépendre de l'intelligence humaine, sont des fous »
Cicéron, sénateur et grand avocat romain (106 - 43 av. J.-C.) transcrit le terme grec de pronoia en un néologisme latin : providentia. Il fait de la providence une force propre, qui selon les stoïciens régit le Monde, et qu’ils nomment aussi Dieu, Nécessité ou Fortune.
Sénèque, philosophe stoïcien, (4 av. J.-C. – 65 apr. J.-C.) dans les premières lignes de son traité sur la Providence assure qu’il pourrait démontrer que cette Providence préside à toutes choses et qu’un Dieu habite au milieu de nous.
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Dire d’un événement qu’il est providentiel, c’est le reconnaître inattendu et bienvenu.
C’est aussi, dans la foi, reconnaître l’action de Dieu là où d’autres ne voient que l’effet du hasard.
Alphonse Karr, journaliste, romancier et humoriste (1808 - 1890)
«La Providence est le nom chrétien, … le nom de baptême … du hasard.»
Le père jésuite Prosper Monier (1886-1977) épris de liberté, poète, harangueur, incisif et provocateur
« Quand on croit en Dieu, on ne croit plus au hasard, on croit à la providence. » Selon le Catéchisme de l’Église catholique, la divine providence désigne, « Les dispositions par lesquelles Dieu conduit avec sagesse et amour toutes les créatures jusqu’à leur fin ultime» (CEC, 302), c’est-à-dire, pour les hommes, leur union à Dieu.
« Le témoignage de l’Écriture est unanime : la sollicitude de la divine providence est concrète et immédiate, elle prend soin de tout, des moindres petites choses jusqu’aux grands événements du monde et de l’histoire. Avec force, les livres saints affirment la souveraineté absolue de Dieu dans le cours des événements : “Notre Dieu, au ciel et sur la terre, tout ce qui lui plaît, Il le fait” (Ps 115, 3)» (CEC 303).
Jésus, dans l’Evangile de Matthieu (6, 26-33) dit à ses disciples :
« Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit… Ne vous faites donc pas tant de souci… Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît »
Mais, déjà, les auteurs de l’Ancien Testament formulent autant d’interrogations sur l’action de Dieu qu’ils lui adressent de louanges pour ses interventions.
Souvent, ils ne comprennent pas son attitude, et interrogent ou protestent :
Le Psalmiste s’interroge : «Le Seigneur ne fera-t-il que rejeter, ne sera-t-il jamais plus favorable?» (Ps 77).
« Pourquoi, Seigneur… te caches-tu dans les temps de détresse ?… les voies du méchant réussissent en tout temps » (Ps 10,1.5).
Le Prophète Jérémie interpelle Dieu : « Tu es trop juste, Seigneur, pour que je t’accuse ; je veux néanmoins te parler d’équité : pourquoi la voie des méchants est-elle celle de la réussite ? » (Jr 12,1).
Et ce cri, rapporté par les évangélistes Matthieu et Marc, que Jésus lui-même lancera à son Père avant de mourir sur sa croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (début du Ps 22)
Affirmer la sollicitude d’un Dieu qui prend soin de tout ne va pas sans mal.
Le mal qui règne sous toutes ses formes sur terre et chez l’homme paraît contredire radicalement cette affirmation.
Comment réconcilier l'omniscience, l'omnipotence et la bienveillance divines avec l'existence du mal ?
Toute réflexion sur la providence divine est soumise à l'objection de l'existence du mal.
Dès le seuil du IVème siècle après J-C, l’écrivain chrétien Lactance posait la question du Mal dans le plan de Dieu en des termes qui n’ont rien perdu de leur force et de leur actualité :
« Ou bien Dieu veut supprimer les maux, mais il ne le peut pas. Ou bien il le peut, mais ne le veut pas. Ou bien il ne le peut ni ne le veut. S’il le veut et ne le peut pas, il est impuissant, ce qui est contraire à sa nature. S’il le peut et ne le veut pas, il est mauvais, ce qui est également contraire à sa nature. S’il ne le veut ni ne le peut, il est à la fois mauvais et faible, et donc n’est pas Dieu. Mais s’il le veut et le peut, ce qui seul convient à ce qu’il est, d’où vient donc le mal, et pourquoi ne le supprime-t-il pas ? »
Le Père Bernard Sesboüé, théologien jésuite écrit :
Ne découvrons-nous pas, en chacun d’entre nous, s'il veut être honnête, une connivence profonde en lui-même avec ces formes du mal ?
Sans doute ne sommes-nous ni des Hitler ni des Staline, mais ne ressentons-nous pas, dans nos relations les plus quotidiennes, quelque chose de ces mouvements d'égoïsme, de violence et de haine ?
Il y a une région sombre de notre être où nous pouvons constater l'existence native de ces pulsions qui ont conduit Hitler et Staline à leurs abominations et qui contribuent à la réalisation de la «condition inhumaine». Voilà notre drame. Nous nous découvrons divisés contre nous-mêmes.
Saint Paul avait bien diagnostiqué cette expérience de l'homme laissé à lui-même : « Je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. (...) Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais » (Lettre de Saint Paul aux Romains 7,15.18-19).
Catastrophes naturelles, crimes, morts d'innocents, etc. : devant de tels spectacles, un cri de révolte s'élève spontanément en nous.
Si Dieu existe, comment peut-il permettre cela ?
De deux choses l'une, ou bien Dieu peut l'empêcher et il ne le veut pas : alors, il est méchant et il n'est pas Dieu. Ou bien il veut l'empêcher, mais ne le peut pas : alors il n'est pas Dieu non plus. Car, si Dieu existe, il ne peut être que bon et tout-puissant. Comment sortir d'un tel raisonnement ?
Comment se fait-il que pendant toute la période de la Shoah Dieu soit resté muet ?
« Et Dieu laissa faire. Quel est ce Dieu qui a pu laisser faire ? »
Pour répondre à cette question, nous dit Le Père Bernard Sesboüé, Hans Jonas, philosophe juif allemand, propose la réflexion suivante :
Pour que le monde puisse exister de par lui-même, Dieu a en quelque sorte renoncé à son « être propre ».
Qu'est-ce à dire ? Pour faire place au monde, (...) l'infini (c’est-à-dire Dieu) a dû se contracter en lui-même et laisser naître ainsi à l'extérieur de lui le vide, le néant, au sein duquel et à partir duquel il a pu créer le monde.
Sans son retrait en lui-même, rien d'autre ne pourrait exister en dehors de Dieu.
Ce faisant, Dieu devient dès l'instant de la création un Dieu souffrant, parce qu'il aura à souffrir de la part de l'homme et à être déçu par lui.
Pour que la bonté de Dieu soit compatible avec l'existence du mal, il faut que Dieu ait renoncé à la puissance.
« Dans le simple fait d'admettre la liberté humaine réside un renoncement de la puissance ».
L'acte de la création est une sorte d' « auto-limitation » de Dieu.
A ce prix, son silence et son laisser-faire peuvent recevoir un commencement d'explication. Mais à ce prix aussi, la souffrance de l'homme devient mystérieusement souffrance pour Dieu.
Oui le mal est lié au risque irrationnel de la liberté.
Primo Levi, écrit, dans son livre poignant « Si c'est un homme », où il relate son emprisonnement au cours de l'année 1944 dans le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Monowitz :
« Aujourd'hui je pense que le seul fait qu'un Auschwitz ait pu exister devrait interdire à quiconque, de nos jours, de prononcer le mot de Providence : mais il est certain qu'alors, le souvenir des secours bibliques intervenus dans les pires moments d'adversité passa comme un souffle dans tous les esprits. »
Le pasteur Dietrich Bonhoeffer résistant allemand, écrivit en 1944 dans sa prison, peu avant d’être pendu par les nazis :
« Dieu nous fait savoir qu'il nous faut vivre dans le monde sans Dieu. Devant Dieu et avec Dieu nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide ... La religion de l'homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu (deus ex machina). La Bible le renvoie à la souffrance de Dieu. Seul le Dieu souffrant peut aider. »
(Dietrich Bonhoeffer, « Résistance et soumission. Lettres et notes de captivité », Labor et Fides, Genève, 1963, pages 162-163).
Dans son « Credo », Dietrich Bonhoeffer proclame sa foi en l’aide de Dieu, en la Providence divine :
« Je crois que Dieu veut nous donner chaque fois que nous nous trouvons dans une situation difficile la force de résistance dont nous avons besoin. »
Etty Hillesum, jeune juive hollandaise, qui découvre la foi en Dieu hors de l’Église ou de la Synagogue écrit a écrit cette prière bouleversante à Dieu au cœur des rafles de Juifs à Amsterdam et de leur déportation vers les camps de la mort :
« Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes.
C’est tout ce qu’il est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour.
Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous »
(Prière du dimanche matin 12 juillet 1942, Une vie bouleversée, Seuil 1985 et 1988, p. 166)
Marion Muller-Collard, théologienne protestante, pasteure et ancienne aumônière d’hôpital, dans son très beau livre « L’Autre Dieu – La Plainte, la Menace et la Grâce », paru en 2014 aux Editions Labor et Fides à Genève, relit le Livre de Job en dénonçant une religiosité qui fait appel à un « Dieu contractuel ».
Confrontée à une grave maladie de son enfant de quelques mois, perdu pour la médecine, elle écrit :
« Fâchée avec mon Dieu imaginaire qui avait rompu sans préavis mon contrat inconscient de protection, je manquais de secours spirituel. (p. 82)
En Job, Dieu cherche l’homme qui croit en lui pour rien, comme le dit perfidement le Satan. Et à la fin d’un long chemin, il trouve un homme qui croit en lui pour tout (p. 101).
Je sais que mes pires terreurs se réaliseront : un jour je mourrai et tous mes amours retourneront aussi à la poussière. Mais le Shaddaï (Dieu) veille depuis l’Eternité à ce qu’ une fin ne soit pas la fin.
Je plonge dans une paix exigeante lorsque je peux voir ma mort en face, mon chaos relatif. Savoir que ce qui me menace ne menace pas l’ensemble de la création » (p. 105).
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, on demande à un rabbin comment il peut encore croire en Dieu après l'Holocauste?
La question est mal posée, répondit-il.
La bonne question est: « comment peut-on encore croire en l'homme ? ».
Les déclarations de foi en Dieu de ces grandes personnalités spirituelles montrent une vision de la providence de Dieu dans laquelle celui-ci n’accomplirait sa volonté sur le monde qu’à travers l’agir humain.
Un penseur chrétien m’a aidé à mieux comprendre Dieu et à l’aimer dans sa présence permanente à nos côtés :
Le Père jésuite François Varillon, qui a publié en 1974 une réflexion extrêmement profonde : « L’humilité de Dieu », magnifique ouvrage, d’une centaine de pages, couronné du Grand Prix catholique de littérature. Il y écrit notamment :
« L’amour est pauvreté, dépendance, humilité. L’aimant dit à l’aimé : « Tu es ma joie ». C’est une affirmation de pauvreté : sans toi, je suis pauvre de joie. (…) On ne peut pas dire à la fois « Je t’aime » et « Je veux être indépendant de toi ». Ceci annule cela.
Quand on aime, on veut dépendre : « Je te suivrai jusqu’au bout du monde. » Le plus aimant est le plus dépendant. (…) On ne peut regarder de haut quelqu’un à qui l’on dit « Je t’aime ». Le surplomb du regard néantiserait l’amour. (…)
Quelle puissance faut-il à Dieu pour que l’amour en lui soit sans condescendance ! Une puissance qui est un insondable mystère. Jésus nous la révèle quand il lave les pieds des siens, sans feinte ni faux-semblant : son geste dit en vérité comment Dieu aime. »
(François Varillon, L’humilité de Dieu, Éditions du Centurion, Paris, 1974, p. 69 - 70)
Le Père François Varillon, à la suite de ce premier livre, en a écrit un second : « La souffrance de Dieu », publié en 1975 dans la même maison d’édition. Confronté à la conception traditionnelle de l’impassibilité de Dieu, il y écrit :
« Comment croire que Dieu est Amour, s’il faut penser que notre souffrance ne l’atteint pas dans son être éternel ? Quand je pleure ou me dégrade, est-il « marbre absolu » ? (…) Dieu, qui crée par sa toute-puissance – la toute-puissance de l’amour – se met par son amour sous la dépendance de l’homme, sa créature. Dieu, en lui-même, ne dépend pas de l’homme, mais l’amour le met sous sa dépendance »
(François Varillon, La souffrance de Dieu, Éditions du Centurion, Paris, 1975, pages 14 et 70).
Le Père Varillon cite à l’appui de sa méditation sur la souffrance de Dieu, un texte fondamental d’Origène, un des Pères de l'Église, né à Alexandrie vers 185 et mort à Tyr aux alentours de 253 :
« Le Sauveur est descendu sur terre, écrit Origène, par pitié pour le genre humain.
Il a subi nos passions avant de souffrir la croix, avant même qu’il eût daigné prendre notre chair : car s’il ne les avait d’abord subies, il ne serait pas venu participer à notre vie humaine.
Quelle est cette passion qu’il a d’abord subie pour nous ?
C’est la passion de l’amour.
Mais le Père, lui-même, Dieu de l’univers, lui qui est plein de longanimité, de miséricorde et de pitié, est-ce qu’il ne souffre pas en quelque sorte ?
Ou bien ignores-tu que, lorsqu’il s’occupe des choses humaines, il souffre une passion humaine ?
« Car le Seigneur ton Dieu a pris sur lui tes mœurs, comme celui qui prend sur lui son enfant » (Deutéronome 1,31).
Dieu prend donc sur lui nos mœurs, comme le fils de Dieu prend nos passions.
Le Père lui-même n’est pas impassible ! Si on le prie, il a pitié et compassion.
Il souffre une passion d’amour » (Ibid., p. 47).
Sylvie Bukhari-de Pontual, présidente du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD-Terre solidaire), avocate, engagée contre l’injustice … Elle raconte
« La Providence, c’est le dialogue entre l’action de Dieu (et nous), sa bienveillance à notre égard, confrontée à notre libre arbitre. Dans ce dialogue, la réciprocité n’est jamais acquise. Elle réclame un acte de foi.
J’en ai pris conscience autour de la quarantaine en relisant l’histoire de mon itinéraire : il y a eu dans ma vie des moments essentiels où j’ai été appelée.
Au Rwanda, au Burundi, en Colombie, j’ai rencontré des paysannes dont les proches avaient été massacrés par des voisins. Parce qu’elles pensaient à leurs enfants, parce qu’elles désiraient un avenir pour eux, elles ont accepté de s’engager dans la voie difficile de la reconstruction. J’ai vu de mes yeux des bourreaux entendre les conséquences de ce qu’ils ont fait subir et prendre conscience pour la première fois de l’impact de leurs actes. Quelques-uns se sont engagés sur le chemin du pardon…
Je pense à ces femmes musulmanes dans une vallée enclavée du nord du Pakistan. Elles voulaient donner une éducation à leurs enfants mais l’école était trop éloignée. Alors elles se sont mises à prier ensemble pour trouver les moyens de créer une école dans leur vallée, en faisant venir une institutrice.
Elles avaient contre elles les hommes et les garçons. Elles se sont réunies tous les jours pendant des années pour prier.
Leur persévérance a fini par faire du bruit. Un journaliste est venu les interviewer. L’histoire a touché la responsable de l’éducation dans la région. Il a fallu encore quelques années pour que se créent deux écoles, une pour les filles, une pour les garçons (il y a encore du chemin à parcourir pour envisager la mixité).
Les adolescents disent qu’ils veulent devenir instituteurs et continuer à former les enfants de la vallée. Des histoires comme celle-ci, je pourrais vous en raconter plein ! »
C’est cela la Providence de Dieu !
L’action conjointe de l’action des hommes et des femmes dans la foi et de l’action de Dieu