Étymologiquement, ἀϰήδια (akêdéia) signifie en grec ancien : négligence, indifférence, (a – kedos) manque de soin.
Chez les penseurs grecs, la notion s'appliquait au manque de soin pour les morts, c’est-à-dire le fait de ne pas les enterrer, attitude qui apparaissait totalement inhumaine.
Au IVe siècle, les Pères du désert ont utilisé ce terme pour désigner le manque de soin pour sa vie spirituelle.
La conséquence de cette négligence est un mal de l’âme qui s’exprime par l’ennui, ainsi que par le dégoût pour la prière, la pénitence et la lecture spirituelle.
Quand l'acédie devient un état de l’âme qui entraîne une torpeur spirituelle et un repli sur soi, elle est une maladie spirituelle.
Le mot « acédie » possède en lui-même une plénitude de sens, une densité que ne pourra jamais rendre une traduction. C’est pour cela que la tradition spirituelle, jusqu'à une époque récente, ne l’a jamais traduit.
Actuellement, on le traduit souvent par « paresse » ou encore par « tristesse », « mélancolie », mais c’est très réducteur.
Tout chrétien est tenté par « le démon de l’acédie » C’est la tentation du découragement, du sentiment d’inutilité, l’idée que les plaisirs, les voyages, la culture sont autrement plus enrichissants qu’une relation à Dieu dans l’amour des hommes.
Le besoin se fait de plus en plus pressant d’aller voir ailleurs et d’abandonner « sa cellule », c’est-à-dire ses engagements, son lieu de prière et de méditation.
Insidieusement, c’est l’abandon de toute relation à Dieu … Abandonner sa cellule pour le moine, c’est la même démarche que celle d’abandonner sa relation à Dieu pour le chrétien laïc.
Évagre le Pontique en a donné la définition la plus célèbre
C’est un Père du désert, moine au IVème siècle après J-C, né en 345 à Ibora, dans la province du Pont, le long de la Mr Noire, au Nord de l’actuelle Turquie (de là son nom « le Pontique »), d’abord prédicateur célèbre à Constantinople, il se retira ensuite en 382, comme moine en Égypte, dans le désert de Nitrie, où il gagna sa vie en copiant des manuscrits, eu une activité littéraire extrêmement importante et décéda en 399.
Voilà la description imagée qu’il donne de l’acédie et qui est restée célèbre :
« Le démon de l’acédie qui est appelé aussi “démon de midi”, est le plus pesant de tous ; il attaque le moine vers la quatrième heure et assiège son âme jusqu’à la huitième heure.
D’abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures.
Ensuite, il le force à avoir les yeux continuellement fixés sur les fenêtres, à bondir hors de sa cellule, à observer le soleil pour voir s’il est loin de la neuvième heure…
En outre, il lui inspire de l’aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel (…).
Le démon (…) l’amène alors à désirer d’autres lieux, où il pourra trouver facilement ce dont il a besoin, et exercer un métier moins pénible et qui rapporte davantage ;
il lui représente combien est longue la durée de la vie ; et comme on dit, il dresse toutes ses batteries pour que le moine abandonne sa cellule et fuie le stade » (Évagre le Pontique, Traité pratique, 12).
Ce démon attaque le moine dans le désert à un moment où il fait extrêmement chaud et où le soleil est le plus accablant. Le moine a l’impression que plus rien ne bouge et que le temps s’éternise. C’est le moment qui précède le seul repas du jour à 15 heures. Il y a presque vingt-quatre heures que le moine n’a plus mangé. Il a faim, s’afflige, se plaint, et sombre dans la mélancolie, la « tristesse spirituelle ».
À la même époque, Saint Jean Cassien de Marseille s’est aussi penché sur le démon de l’acédie.
Il est l’une des principales figures de l’Église et vécut vraisemblablement entre 365 et 435.
Il est célèbre pour avoir eu des entretiens spirituels avec les plus grands moines des déserts de Palestine et d’Égypte, entretiens qu’il a rapportés dans ses « Collationes », souvent lues par les moines au repas léger du soir que l’on appelle une « collation ».
Moine à Bethléem, en Palestine, il part en Gaule où il se fixe en Provence et fonde, en 414 ou 415, deux monastères à Marseille : Saint-Victor pour les hommes et Saint-Sauveur pour les femmes.
Il décrit ainsi la tentation de l’acédie :
« Quand cette passion s’est une fois rendue maîtresse de l’âme d’un moine, elle engendre en lui l’horreur pour le lieu où il demeure, du dégoût pour sa cellule, du mépris pour les frères qui vivent avec lui ou sont éloignés, et qu’il considère comme négligents et peu spirituels.
Elle le rend mou et sans courage pour tous les travaux qu’il a à faire à l’intérieur de sa cellule, l’empêchant d’y demeurer et de s’appliquer à la lecture.
Il se lamente souvent de n’y faire aucun progrès depuis si longtemps qu’il y réside, se plaint en soupirant de ne pouvoir réaliser aucun profit spirituel aussi longtemps qu’il ne sera pas uni à telle communauté.
Il s’afflige de rester ainsi sans aucun gain spirituel, inutile dans le lieu où il réside, lui qui, alors qu’il pourrait diriger les autres et leur être tellement utile, n’aura édifié et fait profiter personne de sa manière de vivre et de son enseignement ! »
(Jean Cassien, Les Institutions cénobitiques, Xè livre, 2, 1-2, p. 385- 387, et également Xè livre, 6, p. 391-393).
Évagre le Pontique et Cassien de Marseille ont développé leur pensée à partir du récit biblique de l’Exode, qui symbolise notre itinéraire spirituel :
de même que le peuple d’Israël, avant d’entrer en Terre promise, a dû affronter sept nations ennemies (selon Deutéronome 7,1), auxquelles il faut ajouter l’Égypte qui est l’ennemi par excellence (Pharaon est le symbole de Satan lui-même) de même nous devons affronter, dans notre vie spirituelle, huit mauvaises pensées.
Ces huit mauvaises pensées, ces huit démons sont classés par Évagre :
- la gourmandise ; la luxure ; l’avarice (au sens de l’amour de l’argent) ;
- la tristesse (au sens de découragement), la colère,
- l’acédie (au sens de mélancolie – appelé aussi le « démon de midi »),
- la vanité (au sens de la vaine gloire), la gourmandise et enfin
- la pire de toutes, l’orgueil.
Ces « huit mauvaises pensées » deviendront les « sept péchés capitaux ».
Quelques siècles plus tard, Saint Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, va réduire le nombre des péchés capitaux à sept. Il supprime l’acédie en l’intégrant dans la tristesse. Saint Thomas d’Aquin, théologien qui vécut de 1225 à 1274, définira ce péché comme « une tristesse de Dieu » et « un dégoût de l’action »
Ce démon de l’acédie, c’est celui qui s’abattit sur le peuple juif, lors de sa fuite d’Égypte et de la traversée du désert.
Alors que Moïse est resté avec Yahvé sur la Montagne Sainte du Sinaï durant quarante jours et quarante nuits et y a reçu les tables de la Loi, le peuple s’est impatienté et a fini par demander à Aaron de lui ériger une statue pour le conduire.
Après leur avoir demandé de rassembler tous les anneaux en or qu’ils possédaient, Aaron les fit fondre en un veau d’or que les israélites se mirent à adorer en lui offrant des sacrifices au milieu de danses et de cris de joie.
Voyant cela, Moïse s’enflamma de colère et jeta les tables de la Loi, écrites par le doigt de Dieu, qui se brisèrent au pied de la montagne (Exode 32, 1-24).
L’acédie était vécue par les moines dans les cellules de leurs monastères.
Ma femme et moi, nous avons visité l'abbaye cistercienne Notre-Dame de la Nativité de Cadouin, un ancien monastère créé en 1115 en Dordogne
Le magnifique cloître possède de très belles colonnes sculptées. L’une d’elles comporte un bas-relief représentant la fenêtre ouverte d’une cellule et un moine qui se penche pour « observer le soleil et voir s’il est loin de la neuvième heure… », comme le décrit Évagre.
Mais, l’acédie peut aussi être vécue par les laïcs d’aujourd’hui dans leurs cellules, conjugales, familiales, sociales, professionnelles ou même paroissiales.
Nos contemporains parlent du « démon de midi » comme de celui qui nous assaille, non pas vers le milieu du jour, mais vers le milieu de la vie, qui nous dit que nous sommes encore jeunes et nous pousse à aller voir ailleurs.
C’est la crise de la cinquantaine de l’homme ou la femme qui peut détruire un couple, une famille.
Le découragement, l’impatience et la perte de confiance en Dieu sont des tentations qui nous guettent tous les jours, à chaque difficulté que nous ne comprenons pas et dont nous rendons Dieu responsable.
« Je prie Dieu et non seulement il ne me répond pas mais, en plus, alors que j’implore son aide, il ne m’arrive que des malheurs ! » « Je me consacre à ses œuvres et rien ne me réussit ! »
Au point que j’en suis à penser que plus je le prie, plus les épreuves s’abattent sur moi.
« À quoi bon encore le prier et croire en lui ! » « Autant le fuir, quitter ma cellule, mon monastère, ma communauté ou bien mon couple, ma famille et l’Église… »
J’en arrive à croire que Dieu est responsable de tous mes maux et que pour les supprimer, il me suffirait de le rayer de mon esprit.
Ces pensées qui nous taraudent aux heures de découragement sont blasphématoires.
Elles trahissent un refus de reconnaître la bonté et la miséricorde infinies de Dieu et une volonté de se l’approprier dans la réalisation de nos projets.
Dieu n’est pas à mon service même si je pense faire le bien. Ses pensées ne sont pas les miennes.
Qui sait d’ailleurs si je poursuis la réalisation de sa volonté ou plutôt celle de mes ambitions ?
Le 24 mars 2020, le Pape François, durant sa messe,
dans la chapelle de la Maison Sainte-Marthe, célébrée désormais à 7h et retransmise en direct par les médias du Vatican, a commenté, dans son homélie, l’Evangile de Saint Jean (5, 1-16) dans lequel Jésus guérit un malade, gisant depuis 38 ans près de la piscine de Bethesda.
Il a déploré que beaucoup de chrétiens vivent dans un « état d’acédie, incapables de faire quelque chose, mais se plaignant de tout ».
Et, a-t-il ajouté,
« l’acédie est un venin, c’est un brouillard qui enveloppe l’âme et l’empêche de vivre.
Et c’est aussi une drogue parce que si tu la goûtes souvent, cela te plaît. Et tu finis comme un « dépendant triste », un « dépendant de l’acédie ».
C’est même, a-t-il souligné,
« un péché assez habituel parmi nous : la tristesse, l’acédie, je ne dis pas la mélancolie, mais c’est proche ».
« Et c’est un péché que le diable peut utiliser pour annihiler notre vie spirituelle et même notre vie personnelle. »
Partant de l’Evangile de Saint Jean, il précise sa pensée :
« La piscine, cette piscine où allaient les malades, pleine d’eau, pour guérir, parce qu’on disait que parfois les eaux bouillonnaient, comme un fleuve, parce qu’un ange descendait du ciel pour les agiter, et le premier, ou les premiers, qui se jetaient dans l’eau étaient guéris. Et beaucoup – comme le dit Jésus – « étaient couchés, une foule de malades, aveugles, boiteux et impotents », là, attendant la guérison, que l’eau soit agitée.
Celui qui veut être guéri s’arrange pour avoir quelqu’un qui l’aide, il se lève, il est un peu rapide, et aussi un peu malin… mais
Celui-ci, (est) là depuis 38 ans, au point qu’on ne sait pas s’il est malade ou s’il est mort… Le voyant couché là, et connaissant la réalité, le fait qu’il était là depuis très longtemps, Jésus lui dit : « Veux-tu guérir ? ». Et la réponse est intéressante : il ne dit pas oui, il se plaint. De la maladie ? Non. Le malade répond : « Seigneur, je n’ai personne pour me plonger dans la piscine quand l’eau est agitée. En effet, pendant que j’y vais – que je prends la décision d’y aller – un autre descend avant moi ». Un homme qui arrive toujours en retard. Jésus lui dit : « Lève-toi, prends ton brancard et marche ». À l’instant, l’homme fut guéri. »
L’attitude de cet homme nous fait réfléchir. Était-il malade ? Oui, peut-être, il avait une sorte de paralysie, mais il semble qu’il pouvait marcher un peu.
Mais il était malade dans son coeur, il était malade dans son âme, il était malade de pessimisme, il était malade de tristesse, il était malade d’acédie.
Voilà la maladie de cette homme : « Oui, je veux vivre, mais… », il était là. La réponse est-elle : « Oui, je veux être guéri ! » ? Non, il se plaint. « Ce sont les autres qui arrivent les premiers, toujours les autres ».
La réponse à la demande de Jésus pour le guérir, c’est une plainte contre les autres. Et ainsi, 38 années de plainte contre les autres. Et sans rien faire pour guérir.
Mais la clé, c’est la rencontre avec Jésus, après. Il le trouva dans le Temple et lui dit : « Te voilà guéri. Ne pèche plus, il pourrait t’arriver quelque chose de pire ».
Cet homme était dans le péché, mais il n’était pas là parce qu’il avait fait quelque chose de grave, non.
Le péché de survivre et de se plaindre de la vie des autres : le péché de la tristesse qui est la semence du diable, de cette incapacité à prendre une décision sur sa vie, mais oui, regarder la vie des autres pour se plaindre.
Pas pour les critiquer, pour se plaindre. « Ils y vont avant, je suis la victime de cette vie » :
les plaintes, elles respirent la plainte, ces personnes.
L’eau est là pour nous sauver. « Mais je ne peux pas me sauver ! – Pourquoi ? – Parce que c’est la faute des autres ». Et je reste là pendant 38 ans…
« C’était comme cela ». Une vie grise, mais grise de ce mauvais esprit qu’est l’acédie, la tristesse, la mélancolie.
Pensons à l’eau, à cette eau qui est le symbole de notre force, de notre vie, l’eau dont Jésus s’est servi pour nous régénérer, le baptême.
Et pensons aussi à nous-mêmes, si l’un de nous risque de glisser dans cette acédie, dans ce péché neutre : le péché du neutre, c’est cela, ni blanc ni noir, on ne sait pas ce que c’est.
Et c’est un péché que le diable peut utiliser pour annihiler notre vie spirituelle et même notre vie personnelle. »
Et le Pape François de terminer son homélie sur l’Acédie par cette intention de prière :
« Que le Seigneur nous aide à comprendre combien ce péché est mauvais et dangereux ».
Quels sont les remèdes contre l’acédie ?
Écoutons encore Évagre le Pontique :
« Que toutes ces pensées troublent l’âme ou ne la troublent pas, cela ne dépend pas de nous ; mais qu’elles s’attardent ou ne s’attardent pas, qu’elles déclenchent les passions ou ne les déclenchent pas, voilà qui dépend de nous »
« Il ne faut pas déserter la cellule à l’heure des tentations, si plausibles que soient les prétextes que l’on se forge ; mais il faut rester assis à l’intérieur, être persévérant et accueillir vaillamment les assaillants, tous, mais surtout le démon de l’acédie qui, parce qu’il est le plus pesant de tous, rend l’âme éprouvée au plus haut point ; car fuir de telles luttes et les éviter, cela apprend à l’intellect à être inhabile, lâche et fuyard »
« Si tu as faim, mange ; si tu as soif, bois ; si tu as envie de dormir, dors ; mais surtout ne quitte pas ta cellule, car si tu y restes, petit à petit, un état profond de joie va venir habiter ton âme après le combat ».
Rester dans sa cellule, c’est ne pas s’éloigner de Dieu, ne pas perdre la foi et appeler la Sainte-Trinité au secours. Le seul critère qui puisse nous guider infailliblement est celui de l’humilité.
Face au succès comme devant les échecs, je dois m’en remettre à Dieu, rendre grâce ou demander la force de tenir et de ne pas me décourager.
Seule nous soutient la prière humble et confiante, que nous pouvons nous dire à tout instant et que nous redisons chaque fois que nous communions au corps et au sang du Christ,
celle du publicain collecteur d’impôts qui se tient au fond du temple, ne voulant même pas lever les yeux au ciel : « Ô Dieu, prends pitié du pécheur que je suis » (Luc 18, 13),
ou celle du centurion romain dont le serviteur atteint de paralysie souffrait terriblement :
« Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit : dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri » (Matthieu 8, 8).